ANATOLE FRANGE A MADAME DUPONT-BIHAN
vérité, se contredisent entre eux. Je suis sceptique avec aisance et bonne foi, parce que, n'ayant rien approfondi, je n'ai point à me détacher. On a tort de croire que je nie ; je ne sais pas, je ne veux pas savoir, pour mieux conjecturer. Je n'attaque point la vérité ; je doute de son existence et j'emploie mon industrie à éviter sa rencontre, si, par aventure, elle n'était pas une fiction.
Ainsi je lui témoigne plus d'amour et plus de respect que ses barbares adorateurs qui portent sur ses voiles une main sacrilège. Elle n'est digne de notre vénération que si elle demeure inaccessible. Je l'imagine, claire et pure, régnant de loin sur un univers qui l'ignore, tout peuplé de ses simulacres ; le peuple aime la religion, mais il préfère les faux dieux, construits à son image ; ils lui
présentent un visage plus familier, ils sont faciles à conduire, prompts à se courroucer, on les apaise avec des offrandes, on peut acheter leurs bienfaits ; ingénus, fantasques et violents, ils répandent l'effroi, et agitent dans les âmes simples une inquiétude délicieuse et une affection ironique...
Un âge vient, mon amie, où le sage a besoin de reposer son esprit sur une foi que la raison n'ait pas envie de considérer de trop près. Plus elle est obscure, plus elle semble belle. On n'y atteint pas par la méditation, on se réfugie en elle, au terme de sa vie, pour ne plus méditer, on y prend sa retraite. Mystérieuse, on ne sent pas le désir de percer son secret, on sait qu'elle n'a pas de secret j une curiosité constamment déçue respecte ces ombres bienfaisantes ; elles