ANATOLE FRANCE A MADAME DUPONT-BIHAN
peuplent le vide de toutes les formes somptueuses qu'elles semblent dissimuler. Les nuées métaphysiques offrent un mol abri au vieillard ; il n'est que de savoir choisir l'illusion la plus riante, la plus flatteuse, la plus paisible. La religion a quelque chose de sombre qui fait horreur, elle exige une humilité, elle impose une discipline qui rebutent la fantaisie et sont mortelles à la tranquillité. Et qu'ai-je à faire de sa morale, moi qui ne pèche plus contre les mœurs? A quoi bon m'imposer des règles que je ne pense pas à transgresser? Quel perfide artifice que de me faire un mérite d'une vertu que je subis, faute de pouvoir la trahir.
La foi que j'ai choisie est moins rude, plus innocente. Je me plais à imaginer le retour de l'âge d'or, tous les hommes
également bons, également stupides, s'aimant les uns les autres, et cultivant des arts essentiels et grossiers, non par vanité, mais pour vivre. Cela n'ira pas sans massacres, sans révolutions, sans des raffinements atroces de cruauté ; mais il faut qu'il en soit ainsi» Peut-être la race entière périra-t-elle dans ces convulsions, assurément rien n'est plus souhaitable, et le plus grand bonheur de l'humanité est qu'elle cesse d'exister. Si elle résiste à tant de coups, la fleur de la civilisation sera flétrie pour longtemps, tout l'ornement de la vie ne sera plus qu'une poussière, les esprits ingénieux et subtils, faute d'exercice, s'épaissiront. Mais je suis vieux, je n'ai plus un long temps à vivre, ces imaginations sont charmantes.
J'ai plaisir à fréquenter les hommes
ANATOLK FRANCE A MADAME DUPONT-IilHAIS iCI
qui partagent mon rêve, et qui le prennent au sérieux. Mes amis les révolutionnaires sont doux, inoffensifs, faciles à duper. Ils ont l'âme naïve, un tempérament plein de feu, et peu de caractère. Ils ont, sur la justice et la vérité de leur cause, des notions confuses et inébranlables ; ils donneraient, pour faire triompher leurs principes, la vie de la moitié du genre humain, et ne sauraient les définir. J'aime cette ardeur et cette légèreté. Et le respect dont ils m'entourent m'est agréable. Il est doux, quand on a passé toute sa vie pour un sceptique, d'être tenu pour un prophète, et après avoir détourné, par des paroles artificieuses, tant d'esprits confiants d'illusions divertissantes, dont je n'étais point assuré qu'elles fussent des illusions, d'attacher, sans changer dans
le fond mon langage, des cœurs généreux et candides à des chimères bondissantes... Un auteur estimable raconte la mort infortunée d'un roi de Navarre, nommé Charles. Ce prince était vieux et malade ; des coliques affreuses lui étaient le sommeil et gâtaient tous ses jours. Les hommes ne sont point sages, celui-là ne voulait pas connaître le repos de la mort, il était fier de régner, il préférait conserver ses coliques et sa couronne.
Sa folie était si admirable qu'il pensait guérir par les médecins. Un d'eux, homme savant et plein de sens, le fit envelopper de linges, tout baignés d'eaude-vie ; et, comme il se penchait pour voir si la couture était solide, une chandelle allumée à la main, le feu se mit dans les draps, avec une telle violence, que le roi fut rôti avant qu'on pût le