CHARLES MAURRAS A PAUL BOUROET
et comme morte, son meurtrier, et qui prétend le remplacer, un cœur convulsif et désordonné, reçoit de la nature son apparence, son caractère et jusqu'à son essence, comme elle incertain, obscur et fol, tantôt accablé d'une langueur stupide, et tantôt frénétique, secoué de clameurs affreuses ; sans dessin, sans relief, sans couleur. Comment exprimer mon délire? Je sens que j'aimerais la mort !
La race d'hommes qui habite ici n'a pas choisi ces lieux pour y dresser ses tentes. Fuyards ou nomades, errant par l'Europe, peuple sans vigueur, sans attaches et sans industrie, ils n'ont pas été retenus par la beauté du climat, par un sol fertile, par l'orgueil d'une conquête opulente, d'une civilisation épanouie avant eux, dont la fleur s'offrît
à leur désir. La mer a imposé une borne à leur course ; ils se sont couchés sur ces champs stériles, abattus par une dernière défaite, fixés sur une terre qu'ils n'avaient pas élue et qu'ils n'ont pas su rendre productive, n'étant que des épaves rejetées sur le sable, non des conquérants, fondateurs de cités.
La vanité des faibles est immense ; ils ont tiré gloire de leur déchéance ; proscrits du monde pour leur indignité, ils sont fiers d'être abandonnés, et leur juste misère leur tire des pleurs délicieux. La religion ajoute à leur égarement : ils croient en Dieu pour le maudire, ou pour lui offrir, insensés, comme un don agréable, le vin amer de leurs laides souffrances.
Je croyais avoir compris la stupidité de ces gens. Mais la terre elle-même con-