ET RÉPONSE DE DIDEROT
AVANT-PROPOS
M. Fortunat Strowski a publié, dans le Temps du 21 décembre 1913, d'où M. Albert Cim l'a exhumée l'an dernier, une lettre que Diderot écrivit à sa fille, quand elle épousa M. de Vandeul. C'est moins une lettre qu'une série de conseils propres à soutenir la vertu et à assurer le bonheur d'une jeune épouse. M. Cim pense, avec raison, que ces feuillets qui nous sont conservés, propres, jaunis, et soigneusement plies, furent souvent relus par Mme de Vandeul, dont on connaît assez le culte qu'elle vouait à son père. On pouvait croire — et
rien dans l'histoire littéraire ne J nous permettait jusqu'ici d'en douter — que les paroles vertueuses de ce bon père de famille portèrent leur fruit, et que la jeune femme, à en suivre les leçons, trouva son avantage.
Durant l'automne de 1917, j'attendais à Sarcicourt (Haute-Marne) que le groupe d'artillerie où je servais repartît pour le front. J'avais lié connaissance avec quelques officiers du G. Q. G. américain, alors installé à Chaumont. Un d'eux, John W. Harrison, qui se disait ingénieur, et dont j'ai su depuis qu'il vendait, dans les foires du Massa chussets, des boutons à pression et autres accessoires de toilette, m'adressait souvent, par exprès, un résumé fort long de ses états d'âme, qui étaient simples, mal exprimés, mais qui lui paraissaient curieux, depuis qu'il habitait le pays de l'analyse morale. Un soir, je fus surpris de recevoir une lettre de lui, écrite sur un grand papier filigrane, qui était un feuillet déchiré de quelque cahier ancien. Au haut de cette page, deux lignes d'une écriture
du dix-huitième siècle avaient été barrées par mon Américain. En tâchant de les lire, sous la rature, quelle ne fut pas mon émotion quand je déchiffrai la signature : ton père, Diderot. Je ne fis qu'un bond jusqu'à Chaumont, où je trouvai John W. Harrison, allongé dans un vaste fauteuil, les pieds sur la cheminée, fumant un gros cigare, ses bottes d'un côté, de l'autre, sur une chaise, un grand verre de cocktail, et tout occupé à se perfectionner dans la connaissance du français en lisant la Princesse de Clèç>es. J'osai troubler sa quiétude, je lui demandai sans ambages ce qu'il avait fait du texte mutilé, et comment il s'était procuré un manuscrit si précieux. Il grogna beaucoup, prit du temps, poursuivit lentement sa recherche, et finit par découvrir sur la cheminée même, à portée de ses pieds, un cahier d'une vingtaine de feuillets, dans lequel il faisait sécher des photographies. J'en pris sur-le-champ connaissance ; c'était, de la main même de Diderot, la copie de deux lettres, l'une que lui avait adressée sa fille, et l'autre
qui était sa propre réponse. Mon Harrison, qui habitait chez l'archiviste (lequel avait été tué), en fouillant dans la bibliothèque, avait trouvé ce document, qui lui parut propre à divers usages. Je le restituai à l'hôtesse, après en avoir pris copie. C'est ce texte que j'offre aujourd'hui au public. On y verra qu'un sentiment filial, extrême dans son attachement, peut aveugler une femme de beaucoup d'esprit, et qu'une épouse soucieuse du bien de son foyer ne doit pas tant s'inquiéter d'acquérir toutes les vertus que de veiller sur leur usage.
Madame de Vandeul à Denis Diderot,
Vous savez, mon père, avec quelle piété je conserve, avec quelle fidélité je lis et relis sans cesse cette lettre que l'amour paternel vous dicta, au moment que je me mariai, et dont mon respect filial s'efforça jusqu'ici de suivre les conseils. Hélas ! faut -il donc croire que j'en aie mal entendu les propos, ou que, malgré mon application, je n'en aie point tiré tout le parti que j'aurais dû? J'ai différé jusqu'à ce jour de vous faire un aveu qui coûte à ma dignité d'épouse, à mon orgueil de femme, à
mon scrupule de fille. Je vous voyais
plein de confiance dans ma tranquillité, satisfait de m'imaginer pratiquant des vertus domestiques dont vous m'aviez fait vénérer les obligations et connaître Tusage. Je paraissais à vos yeux payée de tous mes soins par l'exercice même et l'heureuse réussite de ces nobles fonctions, jouissant de la félicité que procure un amour partagé, chérie d'un époux que je chérissais. Et je devais tant de bonheur à l'affection attentive d'un père qui m'avait préparé au rôle sublime d'épouse, et qui, au lendemain de mes noces, alors que sa mission ac* complie, il pouvait se croire dégagé de tous ses devoirs, dans le temps qu'il résignait son autorité, ne laissait pas de prolonger l'effet de sa sollicitude et réclamait encore la permission de conseiller, quand il avait perdu le droit
de commander. Pouvais-je sans égoïsme détruire Tédifice de votre contentement, fondé sur l'assurance où vous étiez du mien, remplir de tristesse ce cœur que je voudrais, au prix de mon repos, protéger du moindre souci? Ah ! ne m'en veuillez pas, si je m'y décide aujourd'hui ; je sens mon cœur près d'éclater, il faut qu'il répande au dehors l'excès de sa détresse. En qui pourrais-je m'épancher, dans une conjecture où mon bonheur et ma vie même sont en jeu, dont l'aide soit plus efficace, la compassion plus sincère, et le conseil plus éclairé qu'en celui auquel je dois l'existence et le peu que je vaux?
Mon père, M. de Vandeul me trompe !
Il a cessé de m' aimer ! Après trois ans de mariage, il n'éprouve plus pour son. foyer que de la répulsion et de l'ennui.
Moi seule en suis la cause. Voilà ce qui m'accable.
Comment l'ai-je amené à cette extrémité? En vous obéissant avec plus de fidélité que de jugement, en suivant vos conseils sans en bien pénétrer le sens ! Les paroles de mon père sont tellement sacrées que j'eusse craint, si je les interprétais, d'en altérer l'esprit. Je n'étais point sotte, et vous le saviez ; mais l'aveuglement volontaire qu'un respect mal compris m'imposa a trahi vos intentions, et me voici fort mal en point.
Vous me disiez qu'une femme qui sait garder le maintien décent d'une fille se respecte et se fait respecter. Cela est vrai ; cela ne l'est que trop. Je me suis faite si respectable que M. de Vandeul, dont le cœur est tendre et le tempéra-
ment de feu, n'a point osé se montrer à moi dans son naturel de peur de choquer une femme d'une vertu si délicate.
Cette pétulance dont vous souriiez, ces saillies où vous vouliez bien reconnaître la marque d'un esprit assez prompt, je les ai étouffées, pensant qu'une telle vivacité, plaisante chez une jeune fille, ne saurait s'accorder avec la dignité de l'épouse. On ne dompte pas bien son caractère, et l'on va d'un excès à l'autre. En m'imposant une apparence si contraire à mes vrais sentiments, je n'ai point su borner ma dissimulation, ni me montrer à mon époux comme une femme que sa vertu ne détourne pas de goûter toutes les protestations d'un amour légitime et d'y répondre avec la même flamme. M. de Vandeul a pris pour de la froideur, ce
qui n'était que de la réserve, dont l'excès était maladroit, mais le soutien fragile. Il s'est cru délicat en n'insistant guère, il a porté son ardeur vers des beautés qui lui promettaient une victoire plus facile et une récompense plus prompte.
L'estime que je lui témoignais, dans mon ignorance et sans mesure, puisque vous me le recommandiez, a bien, comme vous l'imaginiez, éloigné de moi les femmes sans mœurs. Elle ne les a point de même éloignées de lui. Au contraire, cette estime où je le tenais, en les faisant douter de ma clairvoyance, accrut leur audace, et hâta mon abandon.
L'austérité de ma demeure, la gravité des gens que j'y recevais, les pensées élevées que l'on échangeait dans la compagnie dont je m'étais entourée, n'étaient point faites pour retenir un
homme qui sacrifierait tous les philosophes à une saillie spirituelle. Les femmes de miauvaises mœurs tenaient cercle, elles aussi ; le monde les recevait, que dis-je, elles étaient toute la société. Je me refusais à fréquenter ces salons où l'impudence des appâts qui s'étalent ne le cède peut-être qu'à celle des convoitises qui s'allument à leur vue. M. de Vandeul y alla donc seul, et moi je restai avec mes barbons.
Encore me revenait-il. Et, dans les premiers temps, mes embrassements, pour mesurés qu'ils fussent, suffisaient à entretenir sa flamme, vaille que vaille* Et puis, une trahison trop prompte suppose et révèle une vilenie qu'il n'a point dans l'âme. Mais vous m'aviez appris qu'il faut, pour éviter le ridicule, les observations malignes et les propos
malhonnêtes, garder pour la solitude de la maison les témoignages secrets de sa tendresse. Je les gardai si bien, monsieur, je montrai dans le monde une attitude si réservée que le bruit courut bientôt que je n'aimais pas mon mari.
Il vint à ses oreilles qu'on ne me croyait pas amoureuse de lui. Et quoiqu'il ne pût ignorer le mal-fondé de ce propos, il me parut porté à lui donner créance. Je vis bien alors que les hommes sont si vaniteux qu'ils se soucient bien moins d'être aimés que de le paraître. Si, du moins, la calomnie, poussant à bout son vilain mensonge, s'était occupée d'attribuer la froideur que je lui montrais à ma passion illicite et dissimulée pour un autre ; sans doute la jalousie, ranimant un sentiment dont l'ardeur commençait à décroître, eût alors prêté un prix nou-
veau à un objet qui n'en possédait plus guère par lui-même. Et je puis bien dire, monsieur, qu'il aurait trouvé, pour le recevoir, une amante embrasée de mille feux, et que, si la crainte de me perdre, le souci de défendre son honneur menacé, l'intérêt que présente une femme capable d'éveiller ailleurs des convoitises et la vanité inquiète me l'eussent ramené, l'amour eût su le retenir. Mais la malignité du public ne put aller jusqu'à me prêter un amant ; ou peut-être, car l'incroyable n'est point de taille à l'arrêter, trouva-t-elle plus perfide encore de me juger irréprochable. Ceux qui, attirés par mes charmes, avaient subi un échec humiliant et rapide, et sans même pouvoir engager le combat, ne furent point les derniers à répandre ce bruit. Il fallait, pour qu'ils ne fussent
pas ridicules, que je passasse pour une prude, pour une femme froide, à qui la nature avait refusé le cœur et les sens. On dédaigna de m' attaquer, pour n*avoir pas à subir de défaite ; personne ne se soucia plus de moi, et mon mari moins que tout autre. Abandonnée de tous, je négligeai des grâces que nul ne remarquait ; et n'ayant plu.^ Fenvie de plaire à l'infidèle, je devins laide, disputeuse et morne. Je ménageais ma santé, comme vous me le recommandiez ; je la ménageais si bien que j'engraissais, je devins rougeaude, je pris de l'embonpoint, je me sentis paresseuse, à cause que j'étais lourde, et je m'alourdis davantage. Les soins exclusifs du ménage épaissirent mon jugement. On me vit tatillonne, avare, toute vulgaire. Ma gaieté de naguère n'était plus qu'une
gaieté feinte, car, à force d'avoir dissimulé celle qui m'était naturelle, il ne m'en restait plus. Vous m'aviez dit :
« Les affaires du dehors sont celles de votre mari ; celles du dedans sont les vôtres. » C'était bien vrai ; il était toujours dehors, et moi, toujours dedans.
Je vous ai dit que M. de Vandeul ne respectait point ses devoirs. Le jour que je n'en doutai plus, je découvris avec effroi que sa trahison me laissait presque indifférente. Sans doute, ma vanité cria, ma dignité fut offensée, mais mon cœur resta muet. J'avais peu à peu laissé éteindre mon sentiment — à force d'entendre dire que je n'en avais pas — et sa trahison découverte, au lieu de me porter aux extrémités du désespoir ou de la fureur, fit simplement tomber
à mes pieds une fleur desséchée qui avait, sans que je m'en aperçusse, — car je n'y prêtais pas attention, — perdu tout son éclat ; l'arbre qui la portait avait changé d'espèce, au lieu de parer un jardin d'agrément, n'était plus qu'une plante potagère.
J'aurais continué de vivre ainsi, sans trouble ni plaisirs, si je ne m'étais avisée, un jour que je m'étais mis en tête de réfléchir, que ma vie se trouvait désormais sans objet. A quoi bon tenir la main à la belle ordonnance d'un foyer que l'infidèle dédaignait ! A quoi bon continuer de vivre, si ma présence ne servait qu'à aggraver sa trahison? Il n'était même pas heureux. Il poursuivait une beauté qui se dérobait à son désir, non par vertu, mais par rouerie, et pour lui refuser des joies qu'elle pro-
diguait à d'autres sou» son nez. Il croyait me dissimuler sa peine, pensant que j'ignorais tous ses débordements, dont je ne prenais pas ombrage. J'avais pitié de lui. Et je fis réflexion que j'étais la cause de mon abandon et de son malheur. Je m'attachai à cette idée.
Je vis que je l'avais trompé en substituant à votre fille qu'il aimait une espèce de maritorne, et qu'il ne s'était jeté dans le désordre que pour se consoler d'une perte cruelle. Je me pris à haïr ma sottise, ma négligence, ma froideur.
Je pleurai, je pâlis, la beauté me revint, que donne la douleur. Dans la solitude, dévorée de regrets et rongée de remords, mon esprit refleurit, mon jugement se réveilla, ma détresse s'accrut, et tous les désirs de ma
vie manquée m'assaillirent en foule.
Mon mari ne remarqua pas un tel changement. Tout de moi lui était indifférent. Comme je le voyais fort triste, que j'étais moi-même malheureuse, que la maison m'était devenue odieuse, je prétextai une maladie et nous partîmes pour les eaux. Là, je faisais figure d'une femme affligée, languissante, et fort touchante en sa pâleur. Il y avait nombreuse compagnie, à laquelle je ne me mêlais point, non plus par pudeur, cette fois, mais dans la crainte où j'étais, si je m'y abandonnais un moment, que je ne pusse m'arrêter sur la pente des plaisirs dangereux. Un jeune cavalier me remarqua, s'attacha à mes pas, entreprit de me consoler.
Hélas ! monsieur, il n'y réussit que trop bien, ou, si vous préférez, il ajouta à
mes regrets une nouvelle source de tourments. Son air doux, le respect dont il ne cessait de me prodiguer des marques, sa beauté, son esprit et sa délicatesse, me charmèrent sans m'inquiéter. Je me laissais aller à l'agrément que je goûtais à sa compagnie ; j'étais si assurée de n'être point désirable* Un jour, il me fit l'aveu d'un sentiment dont l'expression aurait dû m'irriter, et qui me plongea dans un abîme de félicité. Ce jour était hier, mon père.
Je vois bien que la fin de ma lettre ne ressemble pas à son commencement, et que partie pour me plaindre, je termine en m'accusant. J'avais dessein de vous demander les moyens de me ramener mon mari ; je vous demande des forces pour ne le point trahir. Hâtezvous de me répondre. Votre fille, si
VOUS tardiez, n'oserait lire votre réponse. Indigne de votre affection, et de votre estime, que lui resterait-il à perdre?
Vandeul.
Diderot à madame de Vandeul.
Ma fille, je vous aime mieux dans l'état où je vous vois que dans celui où vous étiez. Mon rôle est plus digne, qui consiste à vous prêcher la vertu, que si j'avais été forcé de vous prémunir contre son excès. Je suis presque content de ne connaître la balourdise où vous étiez tombée qu'après que vous vous en êtes détournée avec horreur.
Croyez-moi, il est plus facile d'empêcher une femme (honnête) d'oublier ses devoirs que de la guérir d'être prude. Mais est-il possible que ma fille fût devenue une grosse ménagère, sans esprit et sans
cœur, bonne seulement à faire la soupe, à ronronner au coin du feu comme une chatte bien nourrie, quand son époux volage fait le mignon sur les toits d'alentour? Si mes conseils ont abouti à cela, il faut les croire bien mauvais. Mais aussi quelle mouche m'a piqué de vouloir faire le moraliste? On n'enseigne pas aux femmes les moyens d'être vertueuses ; on tâche de les former à la vertu, et on les laisse aller. Tout au plus est-il bon de les mettre en garde contre les embûches qui peuvent faire défaillir, par ignorance du danger, une femme innocente. Vous étiez naturellement portée à la vertu, et votre père avait su cultiver ces heureuses dispositions. Mon erreur fut, en vous donnant ces derniers conseils, de vous les présenter, non comme un résumé de mon éducation, mais
comme un supplément qui en devait renforcer la rigueur. Vous avez cru qu'il fallait faire mieux encore que vous aviez accoutumé, quand je n'avais dessein que de vous engager à persévérer dans le bien. Et comme il arrive à tous ceux qui veulent forcer leur caractère, vous avez tout gâté. Vandeul est un grand coupable, qui s'est résigné trop facilement à vous voir changer d'apparence, et, au lieu de vous retenir, à force d'amour, sur la pente fatale où vous glissiez, a laissé s'évanouir vos agréments devenus sans emploi, et a cherché fortune ailleurs. Mais il l'est moins que moi, avec ma sotte façon* de faire le père noble, moi qui suis le moins sévère des hommes et le plus porté à admirer la vertu pourvu qu'elle soit plaisante, qu'elle inspire le respect, non la
crainte, l'ennui, réloignement enfin.
Et maintenant, ma fille, vous voici engagée dans une vilaine affaire. Votre mari vous trompe ; sa trahison vous est indifférente ; ou, du moins, votre sentiment n'en éprouve point de peine, si votre dignité et votre vanité en ressentent l'outrage. Vous ne voulez point lui rendre coup pour coup, et pourtant vous en nourrissez le désir et la crainte. Vous n'êtes retenue que par un reste de vertu ; mais cette vertu vous a mise si mal en point que sa voix mourante doit vous importuner plus qu'elle ne vous arrête ; et vous ne seriez pas fâchée de lui faire ce trait, afin de la punir. Il faut, en définitive, ramener votre mari à la vertu sans y laisser la vôtre ; car alors que servirait de réveiller chez lui un sentiment que vous ne sauriez partager, dont vous
ne sentiriez que l'incommodité et qui vous couvrirait de honte?
A la considérer de près, cette affaire n'est point si vilaine. Il ne s'agit que d'en tirer parti. Nous n'avons pas le choix des moyens, et je vais me borner à vous les proposer, car je pense qu'un sermon serait bien inutile ; vous ne demandez pas mieux que de rester honnête, et à vous le prêcher avec insistance, je risquerais de vous en ôter le désir.
Vous croyez aimer ce petit monsieur. C'est une illusion, mais elle est excellente. Laissez-vous aller au plaisir d'aimer ; et ne dissimulez pas votre sentiment. Entendez qu'il convient de le dissimuler à celui qui en est le prétexte, pour éviter qu'il en tire avantage et se croie autorisé à pousser sa cour au point que vous n'auriez plus le courage
de lui rien refuser. Qu'il ignore tout de votre flamme ; au demeurant, cela ne le regarde point. Mais que votre mari n'en ignore rien. Il ne voit point, me ditesvous, votre métamorphose. Mettez-lalui sous le nez, et laissez-lui le soin d'en chercher les raisons. Feignez la plus vive passion ; ne lui épargnez rien de vos pâleurs, de vos soupirs et de vos larmes ; montrez-vous à lui dans tout l'appareil d'une vertu près de défaillir et qui lutte avec peine contre des désirs immodérés.
Il s'inquiétera de ces mouvements, en devinera la cause, flairera son malheur ; ne vous fiez guère à son imagination, ni à son ingéniosité ; les maris sont les derniers à vous croire infidèles. Faites en sorte qu'il vous découvre, en même temps, belle, désirable, et toute ardente d'un feu qui ne brûle pas pour lui. Son honneur
menacé le rendra attentif. Alors, au moment qu'il se sentira près, s'il ne s'y voit déjà, de devenir un mari comme les autres, que les appâts nouveaux pour lui de votre beauté retrouvée, vos emportements et vos langueurs, les transports dont il sera témoin, sans en être l'objet, la jalousie, l'incertitude, l'auront porté au paroxysme, faites éclater d'un même coup votre vertu et votre faiblesse, en lui avouant l'amour qui vous poursuit, qui vous agite, auquel vous refusez, contre votre cœur, de répondre ; demandez-lui protection contre cet amant indiscret, et contre votre fragilité. Gardez-vous de feindre pour Vandeul un sentiment que vous n'éprouvez pas ; il n'est pas utile qu'il se croie aimé, et que vous trouviez là un moyen de défense. Ne
lui adressez même nul reproche ; ne cherchez pas d'excuse dan3 sa propre inconduite. Il y verrait, non pas le blâme d'un amour-propre ulcéré, mais — les hommes sont ainsi faits — la révolte d'un cœur brûlant d'amour, qui cherche à se venger ou menace l'ingrat pour le mieux ramener. Faites qu'il se sente à la fois plein d'estime pour votre franchise et pour la vertu qui l'inspire, flatté de la confiance que vous lui témoignez, dépité qu'elle trouve son explication dans votre indifférence même.
J'aime mieux pour vous le moyen de l'aveu que celui de la coquetterie.
Je ne suis pas bien assuré qu'en attirant votre amoureux par des avances feintes et des mines gracieuses, vous n'en veniez à lui donner tout ce que vous faisiez semblant de lui promettre, et quelque chose
en plus. Il faut pour réussir en de telles fantaisies, sans s'y brûler les ailes, une froideur que je ne vous vois plus, et une science que vous n'avez jamais possédée. L'aveu, au contraire, liera votre mari.
Il est homme d'honneur et galant homme. Il vous doit sa protection. Je sais bien comment il paiera sa dette.
Il n'est pas de meilleur ncioyen de défendre une place que de s'y installer.
Quand il vous verra dans votre fleur, convoitée par un autre, et peu soucieuse de lui-même, le prix de la victoire lui paraîtra bien digne qu'on engage, pour le conquérir, une bataille contre l'usurpateur pour le bouter hors de la place, et une autre plus difficile, pour rétablir son propre empire et retrouver sa couronne.
Vandeul aime les combats, et il a des revanches à prendre. Quant à le retenir,
une fois que vous vous le serez attaché, je me fie à vous là-dessus : une femme, même la plus honnête, y dispose de ressources telles que leur vue, soudain découverte, ferait pâlir d'étonnement le roué le plus perverti. Ne passez pas cependant la mesure : songez que pour retenir un mari qui a beaucoup couru, il faut se montrer différente des femmes qu'il a fréquentées, qu'il trouve en votre compagnie autre chose que ce à quoi il a renoncé d'autre part, les mêmes agréments, si vous voulez, mais servis à une autre sauce. Voilà que je rabâche, et me reprends à vous donner des conseils, ce qu'à Dieu ne plaise. Je ne sais lequel serait pis de vous voir les suivre à la façon des autres, ou n'en pas tenir compte.
Tout cela est fort bien, me direz-vous,
mais la question n'est point du tout résolue. Je ne trahie pas mon mari; mon mari ne me trahit plus. Il reste que je ne l'aime pas, et que me voici, désormaisj avec deux vertus au lieu d'une, dont je dois supporter la charge.
Vous aimez, ma fille, votre sentiment s'est réveillé. Lui seul m'intéresse, et non pas son objet. Le premier qui le couronnera paraîtra l'avoir inspiré ; dans ces sortes d'affaires, on donne la palme à qui l'a su prendre, et l'on croit avoir ouvert la porte à l'audacieux qui l'a forcée* Faites que ce soit votre mari.
Votre petit monsieur vous a rendu service en rallumant en vous un feu près de s'éteindre. Croyez-vous qu'il brûle pour lui? Son rôle n'était point de fixer votre cœur, mais de le ranimer. Un autre en profitera, pour le plus grand bien de
votre ménage. Vous n'étiez pas maîtresse d'aimer ; vous l'êtes d'élire un amant. On préfère ce qu'on désire est peut-être vrai pour les hommes. Mais les femmes, ou je suis un âne, préfèrent qui les possède ; elles ont la vue courte, Tappétit prompt, de la reconnaissance, un grand attachement. Ouvrez, par vertu, les portes de l'hymen à M. de Vandeul ; vous les refermerez sur lui, et ce ne sera par vertu. Mon rôle de père s'arrête à ce seuil.
Diderot.
LETTRE