‹ Correspondances apocryphesChapitre 21 sur 32 · DEUX LETTRES ANONYMES · texte numérisé non relu

DEUX LETTRES ANONYMES

Deux des meilleurs écrivains de ce temps étaient, en 1899, fort jeunes encore, et grands amis. Cette affection a résisté à l'épreuve des années, à l'habitude, et, ce qui est plus étonnant, à un quart de siècle de vie littéraire. Ils continuent de s'aimer, et non de chérir, chacun dans l'autre, le visage de sa jeunesse. Leur amitié mûrit avec eux, elle suit leurs transformations, il lui arrive même de les conseiller, de les provoquer. Elle est utile et désintéressée, exquise enfin, mieux que cela, intelligente. Ils lui doivent une part de leur mérite ; et sans que leurs talents se ressemblent le moins du monde, on peut dire que, l'un sans l'autre, la fleur suprême de leur art ne se fût pas épanouie. -

Au temps qu'ils étaient étudiants (l'un pré-

parait l'agrégation, je tairai ce que faisait l'autre, ce serait le désigner trop clairement), ils échangeaient, quoiqu'ils se vissent presque chaque jour, une correspondance régulière, qu'ils conservaient précieusement — preuve certaine d'une vocation — et qu'ils n'écrivaient, peut-être, que pour la conserver, en vue d'un usage possible, ou d'une édition posthume. Un d'eux m'honore de son amitié, l'autre m'est un peu parent. Ils m'ont permis, sur ma demande, de publier deux des lettres qu'ils s'écrivaient à vingt ans, choisies parmi les moins révélatrices, et à la condition que je ne les nommerais pas (beaucoup plus pour exciter la curiosité, et poser un doute plaisant, que par discrétion, modestie ou pudeur). J'imagine que le mystère est facile à percer, et qu'ils sont fort reconnaissables. Le lecteur perspicace en jugera.

Parisi 16 septembre 1899.

Cher ami, avez- vous vu le ciel ce soir, vers six heures? Je veux vous donner des regrets si vous avez été assez malheureux que de manquer cette féerie.

Je crois bien que mes yeux n'ont jamais contemplé pareille architecture de flammes ! Toutes les nuances de la pourpre, des roses ardents ou tendres, de longues bandes d'hyacinthe et çà et là, très haut, perdus dans le ciel, de légers flocons guettés déjà des ombres inévitables et tout près de se dissoudre en cendre ; mais surtout, vers Auteuil, avivés de zones vertes, d'immenses champs d'or liquide où mon regard,

libre, heureux, triomphant, s'emportait à Taventure comme un cœur gonflé d^ désirs. Quelle parfaite image de la volupté ! Mais d'une volupté où l'esprit a sa part. Ces voiles empourprés étaient d'une légèreté, d'une transparence merveilleuse ; un souffle les eût déplacés. Convenez-en, mon ami, voilà le miracle de r Ile-de-France. Je n'y suis pas né, mais c'est là que je voudrais reposer, quand la mort, dont la pensée fait la moitié de nos plaisirs, aura fini d'endormir une activité longtemps avivée de ses feux sombres et doux. C'est là, à de certaines heures de la journée, qu'il m'est venu à l'esprit, avec le plus de contentement secret, de remercier les dieux auxquels je crois, de na' avoir donné une âme passionnée et lucide. Et s'il y a dans cet aveu quelque fatuité, je veux, mon

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