PREMIÈRE LETTRE ANONYME
ami, que vous me la pardonniez, une heure viendra où vous ne vous entretiendrez plus qu'avec mon image ; souffrez que je vous en dessine tous les traits, et les plus déplaisants.
Vous souvenez-vous du cri divin :
« Tu es parfaite, arrête ! » J'ai failli le pousser ce soir, devant la vivante perfection de ce ciel enflammé, si beau que des siècles s'écouleront avant de représenter à nos descendants qui peutêtre auront perdu le goût de ces choses exquises, pareille combinaison de nuées et de flammes. Je l'ai retenu sur mes lèvres. Si vif était mon désir que peutêtre eussé-je réussi le miracle. Il ne le fallait pas. Il ne fallait pas que cette merveille s'avilît en devenant éternelle, commune. Je vous ai confessé mon vice.
Je n'aime que ce que jamais l'on ne
revoit deux fois. Hélène, quelle ne dut pas être son ivresse, à cette heure de triomphe inouï aux portes Scées, quand, devant les vieillards qui trouvaient juste qu'on mourût pour sa beauté, elle sentit sa chair se flétrir en secret. Mais le mythe incomparable, c'est Michel-Ange, sculptant tout un hiver, pour je ne sais lequel des Médicis, des statues de neige ! Oui, j'ai pensé souvent qu'en inventant la mort. Dieu s'était montré grand artiste. Et je m'étonne parfois que notre ami (vous savez qui je veux dire) ait pour elle tant de haine, lui qui fait profession de n'aimer en toute chose que le fini. La mort est ce qui rend la vie finie. Elle seule lui donne son prix, irremplaçable. Elle est le cadre qui permet le tableau, et si quelques-uns d'entre nous ont l'ambition de faire une œuvre d'art