DEUXIÈME LETTRE ANONYME
objet près de périr m'offre un aspect momentané de rélernelle beauté, mais dégagé de sa propre évolution, saisi et fixé par moi et pour mon agrément, dans ce moment même où il me satisfait. Et si je me laisse aller à imaginer, je ne veux pas que le réel m'offre un prétexte un peu solide, ou me propose quelque regret. Le mythe de Michel- Ange, je l'aurais trouvé incomparable, si Michel-Ange n'était qu'un nom, conservé dans quelques annales, et dont tout l'œuvre eût disparu. Alors, son inutile effort de sculpter de la neige m'eût paru séduisant, parce que je n'aurais pas su ce que cette fantaisie nous faisait perdre, quand le marbre et la pierre auraient fondu comme la neige.
Et j'aurais, sur ce nom dépouillé, sculpté d'imaginaires chefs-d'œuvre, sans re-
gretter leur perte, puisqu'ils n'eussent pas existé (et l'on ne regrette vraiment que ce que l'on a possédé) tels que je les enfantais. Mais puisque j'ai vu à Florence les prodigieuses statues de la chapelle Médicis, il m'est douloureux de songer qu'elles eurent, tout un hiver, des sœurs de même beauté, qui s'évanouirent au printemps.
QUELQUES LETTRES PARMESANES
AVANT-PROPOS
Voici deux mois, une curiosité d'archiviste me poussa vers Parme, où devait se trouver un manuscrit assez précieux pour moi. Le manuscrit avait été brûlé, avec le palais où il était conservé, par je ne sais quels gibelins ou fascistes du siècle dernier. M. Foscari, dont j'étais l'hôte, témoin de ma déception et offensé dans son honneur patriotique, qu'un voyageur pût quitter Parme sans être pleinement satisfait, entreprit de me consoler. Un beau soir, je le vis entrer dans ma chambre, fort ému, et poser sur ma table, sans dire une parole, un assez gros cahier, relié en veau, et clos d'un double fermoir. Je l'ouvris et fus tout de suite ébloui. C'était un recueil factice,
constitué par un Foscari du dix-huitième siècle, et continué avec fidélité par tous ses descendants. Sa richesse excusait à mes yeux l'iniquité du procédé employé traditionnellement pour l'accroître. Les Foscari ont offert, de tous temps, une hospitalité fastueuse aux étrangers de marque, voire à quelques autres,* dont j'étais. Pour conserver un souvenir authentique du passage de ces illustres voyageurs, ils avaient imaginé un moyen indélicat et pieux. Dans le courrier qui leur était confié, ils choisissaient, guidés en cela par le nom du destinataire, une lettre, et, au lieu de l'expédier, l'inséraient dans ce cahier que j'avais sous les yeux. Ainsi s'édifiait, fondé sur la supercherie, le sentiment national et la reconnaissance, un monument dressé à la gloire de Parme et aux fastes de la famille. M. Cesare Foscari sentait également ce qu'il y avait de discutable dans cette façon et la beauté de son résultat. Car il violait, avec répugnance et honte, le secret familial, pour me fournir une plus belle moisson que celle que
LETTRES PARMESANES 197
j'avais manquéc de trois quarts de siècle. Je lui demandai et j'obtins l'autorisation de recopier et de publier quelques-unes de ces lettres, au bas desquelles on voit des signatures rayonnantes : le président de Brosses, Chateaubriand, Stendhal, Maurras, Barrés, d'autres encore. J'en ai choisi quelques-unes qui m'ont paru caractériser assez exactement la réaction d'esprits fort divers devant un même décor. On pourra voir entre autres choses que les beaux lieux parlent moins aux imaginations que les imaginations ne les font parler.
LETTRE