‹ Correspondances apocryphesChapitre 26 sur 32 · A SA SŒUR LUCILE · texte numérisé non relu

A SA SŒUR LUCILE

AVANT-PROPOS

Le 21 janvier 1804, François-Auguste de Chateaubriand quittait Rome, nommé par le Premier Consul ministre plénipotentiaire à Sion. Il y abandonnait à jamais une amie charmante et malheureuse : Pauline de Beaumont était morte, « désespérée et ravie », dans la nuit du 3 au 4 novembre 1803. Il la pleura sincèrement : elle l'avait aimé. La violence de son chagfrin prouve assez qu'il a bien senti la perte qu'il faisait, et que sa plus belle image périssait le jour où se brisa cet incomparable miroir. Il pensa sans doute d'abord que l'amour lui tirait ses larmes et

nourrissait sa douleur. Elle ne croyait pas qu'il l'aimât ; il le lui affirma, au moment qu'elle allait mourir, avec une émotion telle qu'elle fut persuadée et regretta de disparaître. Pourtant, c'est à la mort qu'elle dut cet aveu et sa propre crédulité ; la mort est pleine d'artifice, elle trompe à la fois celui qui part et ceux qui restent, elle exalte pour un moment des affections qui ne doivent leur excès passager qu'à leur fragilité, et lancent leur plus haute flamme avant de s'éteindre pour toujours. Chateaubriand lui-même fut dupe de ses protestations ; il disait en pleurant qu'il aimait, il crut volontiers qu'il pleurait d'amour. C'est une mésaventure assez fréquente, on n'est pas romantique pour cela. Sa lettre à M. de La Luzerne témoigne de cette illusion ; plus tard, en écrivant ses Mémoires d'outretombe ^ il la reprit, y ajouta quelque magnificence qui, altérant la sincérité de ses plaintes, restitue à son sentiment sa vérité.

On conçoit que, sur le chemin du retour, deux mois et demi après la mort de Pauline,

son reçret, non atténué, connaisse mieux sa cause et qu'il en fasse, involontairement, l'aveu. Les affections qu'il inspirait, et les antipathies, étaient comme une salle des glaces où il se mirait sans cesse, attentif aux jeux des reflets. Le plus agréable évanoui, il est naturel qu'il se tourne vers le plus profond, et confie à sa sœur Lucile le vide de son âme ; il n'est pas moins naturel que cette disparition rompe son équilibre intérieur, et qu'il lance des cris contradictoires ; il est plus naturel encore qu'il y mette quelque souci de style, une somptuosité funèbre, qui rendent ces élans, ces plaintes, ces incertitudes, propres à être utilisés plus tard. La lettre conservée à Parme dans le recueil Foscari ne porte pas une correction. On imagine facilement que Chateaubriand en conservait, dans ses bagages, un brouillon chargé de ratures, et qui ne fut pas perdu.

Chateaubriand à Lucile.

Parme, 27 janvier 1804.

C'en est donc fait, Lucile ! J'ai pu abandonner à la terre étrangère la cendre de ce corps charmant que l'éternité m'a ravi. Je suis parti, confiant à un rivage illustre la garde de son tombeau. Son ombre légère et désolée se mêle au long cortège d'ombres errant sur les bords du Tibre, parmi la poussière des ruines ; et les cyprès romains recueillent les soupirs de l'exilée maint enant solitaire. Mon pas ne retentira plus sur les dalles sonores du temple où la fille du comte de Montmorin goûte

dans la mort un repos que sa vie ne connaissait plus. Les voûtes ont recueilli pour la dernière fois le funèbre écho de mes plaintes, et mon cœur déchiré ne consent à survivre à cette séparation que pour conserver sa mémoire, et témoigner, par sa douleur, de sa fidélité. Adieu, inspiratrice de mon âme, toi qui as vu mon front, comme un ciel orageux, se charger de sombres nuées, avant que la foudre n'éclate ; toi qui, impuissante à les effacer, as partagé mes songes mélancoliques et connu leur superbe amertume. Je ne sentirai plus ta sollicitude inquiète m' envelopper, comme ces brumes transparentes, dont l'aurore enroule le jeune soleil, pour le tirer des flots, et qui semblent porter sa lumière. Je n'entendrai plus l'harmonie de ton cœur mélodieux, qui, frémissant aux

accents de ma voix, en multipliait les échos.

J'ai mené le deuil de cette sainte, j'ai fait retentir le cri des funérailles, et, pour ne pas périr près d'elle, j'ai dû quitter le lieu de son tombeau. Il ne convient pas aux vivants de s'envelopper des ombres flottantes de la mort ; ils y périraient vite. La mémoire de ceux que nous avons chéris ne s'offre pas à nous comme un thème funèbre, sur lequel notre âme suspendue s'arrêterait à verser des larmes inutiles. Lucile, je parle contre mon cœur, mais ses protestations s'élèvent avec véhémence, elles étouffent les paroles de la raison. Je voudrais ressaisir cet esprit de douceur et de flamme dans le temps qu'il éclairait mes jours, et que mon souvenir lui rende la vie qu'il a perdue ; au lieu

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qu'il multiplie et rappelle sans cesse les affreux instants où cette lampe fragile, trop vite consumée, s'éteignait devant moi. Je ne puis la revoir, souriante et presque joyeuse, dans les rares moments où la vie apportait une trêve à sa mélancolie, sans imaginer cette couche tremipée de mes pleurs, qu'elle ne devait abandonner que pour rejoindre ceux dont le dramatique trépas nourrissait sa douleur et l'avait frappée d'un coup fataL Trop de fantômes l'appelaient pour qu'elle pût résister longtemps à leurs prières, elle leur disputait vainemient les restes de ce cœur qui n'acceptait point sans combat de se donner à eux en s'arrachant à moi. Hélas ! un corps inanimé marche à mon côté, chaque fois que je veux remonter les routes du passé, il assiste à nos entre-

tiens, et, si je crois avoir retrouvé mon amie, il chasse l'illusion, me fait souvenir qu'elle n'est plus là, que ce n'est pas sa voix qui répond à la mienne, mais l'écho solitaire qui répète mes paroles.

Loin de moi ces rêveries amollissantes ! Je veux considérer l'avenir, envisager les soins qui me pressent d'agir, dégager mon sentiment des brumes mortelles où il s'épuise. Dès mon retour à Paris, je montrerai qu'un homme poursuivi par la fatalité, serré dans la douleur comme dans une tunique d'acier, qui meurtrit qui le touche, ne se hâte point pour en fuir les cruelles atteintes ; redressé, impassible et fier dans sa cuirasse sans défaut, le destin peut s'acharner contre lui sans l'abattre. Prométhée enchaîné à son mal, c'est un vautour intérieur qui

lui rongera sans cesse le cœur ; nul pourtant ne saura qu'il souffre, et sa voix, dans l'adversité, demeurera si forte, et ses accents si émouvants, qu'il arrachera des pleurs sans inspirer de pitié. Chantre mélancolique, dont les sanglots dissimulés feront vibrer la lyre et retentiront dans le cœur des hommes, qui verront, avec étonnement, cet œil sec pour avoir, à force de douleur, perdu le don des larmes ! Le goût d'amertume et de cendre qui donne à tous les aliments une saveur de mort, affreuse et délectable, le goût que nous trouvions, Lucile, aux feuilles mortes, quand nous courions, durant notre enfance songeuse, dans les bois touchés par l'automne et jetant, avant de mourir, une flamme éclatante, tout le siècle en éprouvera la cruelle douceur, Je secouerai la pous-

sière sur les tombeaux, et moi seul vivant sur les ruines, j'ensevelirai pieusement tout ce que mon baiser aura frappé de mort, j'ébranlerai le monde de mes lamentations.

Avant de descendre de nouveau dans la pénible carrière de la vie, j'ai voulu m'arrêter ici quelques jours, comme le voyageur, que presse le destin, suspend un moment sa course, pose auprès de lui son fardeau, et, avant de lui dire adieu, jette un dernier regard sur le sombre horizon du passé. Qu'y vois-je? Parmi les orages, éclaboussé du sang de tant d'innocentes victimes, le fantôme de ma jeunesse pleure, appuyé contre une stèle brisée. Des premiers soupirs qu'une détresse sans cause sensible arrachait à mon âme, secouée d'incertaines terreurs, et qui paraissait

avoir éprouvé ramertume des déceptions avant qu'elle eût encore formé ses espérances, jusqu'aux soulèvements arides qui me déchirent la poitrine et la rendent semblable à ces landes désertes de notre patrie, percées de roches noires et où la terre sans épaisseur nourrit seulement des racines noueuses, ma vie, sans cesse ballottée sur des flots déchaînés, n'a pas cessé d'être meurtrie ; cent fois sur le point de périr, une Providence généreuse et cruelle m'a cent fois arraché aux griffes à demi refermées de la mort, prolongeant les affres du naufrage, sans me conduire au port, ni sans apaiser la tempête. Mais comment s'apaiserait-elle? C'est mon sein qui nourrit sa fureur, je serais mort depuis longtemps que son grondement décroissant retentirait encore au loin.

Regarde, Lucile, le cœur de ton frère ; le vol des illusions charmantes et mensongères se détourne de ce champ lugubre, étendu sous les brumes d'un ciel impénétrable, où Toreille ne perçoit que le mugissement des vents mêlé à la clameur d'un océan irrité. Ceux qui trouvaient une âpre jouissance à visiter cette solitude, ou dont l'âme compatissante voulait par sa présence adoucir l'horreur de ces lieux, contemple-les, couchés, déracinés, vaincus par ces souffles furieux qui n'épargnent personne. Tu es encore debout, seule parmi les cadavres. Éloigne-toi, Lucile, de cette région mortelle, oublie ton frère, retourne au milieu des hommes, ou le destin qui t'a choisie pour sa victime, te frappera bientôt.

Non, non, c'est moi qui disparaîtrai.

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Solitudes du nouveau monde, qui m'avez abrité, vous saviez de quels accents douloureux j'éveillai vos échos jusque-là silencieux ; du moins, je ne faisais souffrir que moi. Accueillez-moi de nouveau ; répandez en moi cette paix que j'ai troublée naguère, mais qui finira par m'envelopper. Seul, oublié du monde, dans une hutte de feuillages, au bord du Meschacebé grossi de mes larmes, je finirai des jours qui n'ont que trop duré. Et le siècle, poursuivant sans gloire sa course vers l'oubli, ignorera toujours qu'un nécrophore méprisant dédaigna de l'ensevelir et de le faire revivre dans la mémoire des hommes en chantant sur sa tombe un immortel adieu.

Chateaubriand.

Maurice Barrés à Bérénice.

Parme, avril 1894.

L'an dernier, Bérénice, je sentais à Tolède tout le tort que je t'avais fait, et à moi-même, en ne traduisant que l'accord de ta sensibilité alanguie et fiévreuse avec les étangs d' Aigues-Mortes qui sont, comme toi, assoupis, et, le soir, tout fumeux de rêves. Ton âme mélancolique et douce, mais dont le sommeil frémissait, contenait d'autres possibilités. Un esprit attentif, bienveillant et lyrique, pouvait, en se penchant sur les landes désolées de ce pays semblables aux étendues incultes qu'il

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