MAURICE BARRÉS A BÉRÉNICE
découvrait en Loi, et sans épuiser tes ressources, dégager de cette parfaite ressemblance une poésie délicate. Mais tu n'y étais pas enclose tout entière.
Épuisée de gravir les rues étroites de Tolède, dévorée par le soleil, défaillante et pleurant de faim, tu réussis, dans la pauvre et rude Gastille, à attendrir d'une autre façon, opprimée par un décor tout opposé à ta nature, et séduisante par le contraste.
Mais quelles associations infiniment variées, ébauchées avec incertitude, et pleinement révélatrices, un voyageur curieux ne peut-il combiner, s'il emporte, comme compagne de route, une âme féminine chargée de nuances et de moments ! Il la dispose, en tournant l'une après l'autre toutes ses faces, au cœur des paysages élus par lui, où les siècles,
Tart, l'histoire, surtout sa propre rêverie, ont accumulé de complaisantes images.
Tour à tour, lumière et reflet, elle laisse apercevoir d'elle des aspects que nulle consonance de l'être et de l'atmosphère n'avait encore rendus sensibles ; et, recréée par ces beaux lieux dont une part de sa vie attendait la caresse pour naître harmonieusement, elle les pare à son tour d'une maternité qui les couronne et comble leur signification.
Bérénice de Parme, tu ressembles au petit oiseau triste qui volait au crépuscule, comme une pensée de fièvre, autour de la ville où je t'ai connue. Mais, je le jure, ici, quand, dans un matin triomphant, tu frôles, de ton aile agile, les violettes doubles — doubles comme ton cœur — qui fleurissent les tombes du Campo-Santo, tu n'as plus cette dou-
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ceur maladive ni cette tendresse inquiétante qui t'enveloppaient là-bas d'une ombre équivoque. Corrège t'a dépouillée de ton mystère, et Stendhal t'a haussée jusqu'à une vie dramatique.
Ton passé éclate, et tes instincts libérés parlent clairement à l'intelligence et au désir.
Je t'ai vue, dans la pénombre bleue d'un cloître, à demi effacée au milieu d'une fresque. Tu as quinze ans à peine, et tu regardes, petite fille vouée au martyre, contractée et frémissante d'horreur, le sang frais qui jaillit du col de ta compagne, le fer dégouttant du bourreau, et ta main serrée presse ton sein nu, tandis que l'autre, abandonnée, laisse échapper des roses pourpres. Un homme, qui préside au massacre des vierges, te fixe si émouvante, si svelte,
attristante de fraîcheur. Je pense que tu as remarqué son attention, et le sourire inquiétant qui amincit sa lèvre, car tes doigts écartés ne dissimulent pas ta poitrine, qui jaillit, sous leur pression, palpitante et ronde, hors de ta tunique déchirée ; et la chute des roses, suspendue, ton bras redressé pourrait encore tendre au maître de ta vie un bouquet agréable. Quel martyre choisiras-tu?
Bérénice, tu es à Parme plus vivante qu'à Aigues-Mortes, et plus compliquée qu'à Tolède. Tu ne demandes qu'à te donner, et à cela je connais que tu n'as point changé ; mais il faut savoir te saisir. L'ardeur de tes sens, ni ta docilité ne prévalent point sur les complications de ton cœur. Et tu ne veux céder, défaillante, qu'après avoir épuisé toutes les tortures du sentiment. Stendhal a