‹ Correspondances apocryphesChapitre 4 sur 32 · DE CHODERLOS DE LACLOS · texte numérisé non relu

DE CHODERLOS DE LACLOS

AVANT-PROPOS

Au printemps de 1782, M. de Laclos et Mme Riccoboni échangèrent toute une correspondance, sur le sujet des Liaisons dangereuses qui venaient d'être offertes au public. On en trouve copie dans le manuscrit français 12845 (foL 13, 15, 26-31) de la Bibliothèque nationale. On devait penser que la dernière lettre de Mme Riccoboni eût mis fin à une discussion qui ne pouvait point aboutir, chacun des deux partis prétendant persuader l'autre et se refusant à rien céder. Cette vieille dame paraît sage, qui, constatant la vanité d'une querelle d'ailleurs fort courtoise, écrit un beau

jour : « N'en parlons plus. » Mais Laclos, plus jeune, et d'ailleurs plus intéressé, n'accepta pas une défaite que la lassitude provoquait. Un hasard m'a mis entre les mains la réponse fort longue qu'il fit à cette brève dérobade. Il est permis de croire que Mme Riccoboni fut accablée, sinon sous la vertu de ses raisonnements, du moins sous un entêtement supérieur au sien, qui ne reculait pas à l'assassiner de cinq grandes pages in-folio et en promettait le triple, quand la bienséance eût été de se taire. En tout cas, on ne connaît pas sa réplique, si, d'aventure, elle en fit une.

Je ne puis malheureusement citer ma source. Le possesseur de la lettre de Laclos est un vieux garçon, qui vit pauvrement, parmi des œuvres d'art admirables et des documents fort précieux, dans la crainte perpétuelle des voleurs. Je n'ai obtenu la permission de copier et de publier ce texte que sous le grand serment de n'en point dénoncer l'origine. Le digne homme n'est pas très âgé, mais l'état de terreur où il est semble bien fait pour abréger

808 jours ; s'il n'est pas mort, proprement il ne vit plus. Quand le Seigneur aura mi» un terme à ses épouvantes, je le pleurerai d'abord, et puis je le nommerai. Il m'a promis que j'hériterais son manuscrit, A lui, dont la vie n'aura été qu'un long tourment, que le trépas soit léger 1

Laclos à Madame Riccoboni.

Vous vous calomniez, madame, en estimant que les suffrages d'une (( cénobite ignorée » ne me serviraient de rien. Mais est-ce bien de vous que vous parlez ainsi, et puis-je croire que votre modestie vous aveugle à ce point que vous qualifiiez d'ignorée une femme des ouvrages de qui la moitié de l'Europe s'entretient, et dont les louanges retentissent partout? Je ne consens à souscrire aux termes de votre jugement qu'en en modifiant l'esprit, et je veux soutenir que vous êtes ignorée dans la mesure où votre mérite passe votre réputation.

Ce n'est pas ainsi que vous l'entendez, mais c'est ainsi qu'il faut l'entendre.

Au surplus, pour modeste que vous soyez, vous n'êtes point également généreuse, et, s'il y a de la vertu à vous rabaisser comme vous faites, il n'y en a pas du tout à me diminuer en me croyant capable d'attacher peu de prix à votre opinion. Il n'en est pas qui me soit plus précieuse, le désir que j'ai d'obtenir vos suffrages est tel que j'en néglige les devoirs de la bienséance ; et après avoir tant insisté pour vous convaincre, je ne recule pas à vous presser encore, jusqu'à devenir importun. Ce n'est point de vous réduire au silence que j'avais dessein ; si c'est là tout l'effet obtenu, n'y voyez pas, de grâce, le résultat d'une perfide manœuvre, mais la preuve que mon éloquence sert bien mal mes

désirs, et que j'apporte plus d'ardeur à prétendre vous persuader, que je ne dispose de moyens pour y réussir^ Je vois bien que vous êtes lassée d'une correspondance qui n'a que trop duré sur un sujet qui ne méritait pas qu'on en prît tant de peine, et que votre défaite ne se tourne pas en victoire pour moi. Mais puisque aussi bien j'ai tant fait que de vous ennuyer, et que vous voilà bien certaine que je n'ai pas plus de discrétion que de modestie, il ne me reste rien à perdre, et je pousserai l'indélicatesse jusqu'à reprendre une dispute qui a cessé de vous plaire, mais dont la solution ne m'a point satisfait. Considérez ceci, non comme une marque de présomption, mais comme le dernier hommage que je puisse mettre à vos pieds, et laissez-moi sacrifier de grand

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cœur une certaine réputation d'esprit et de bonnes façons qu'* j'avais à vos yeux, et qui ne m'est de rien, ni vous me déniez les vertus d'un honnête homme ; pensant bien au surplus que mon outrecuidance ne saurait atteindre à votre indulgence et que vous estimerez qu'il faut autre chose qu'une simple vanité d'auteur pour expliquer une telle obstination. Si je ne vous persuade pas, vous serez convaincue du moins du grand souci que j'ai de vous persuader ; ce n'est pas un mince avantage.

Ce n*est guère l'usage qu'un auteur se mêle de défendre son ouvrage et la vanité qu'il y a à vouloir prouver qu'on est tout rempli de talent est bien sotte, qui prouve d'abord que ce talent a besoin d'être soutenu. Mais il n'est pas ici question de talent ; ce n'est pas mon

mérite sur le propos duquel vous élevez des doutes, et j'aurais plutôt, de ce côté, à me défendre de vos éloges que de vos critiques. C'est le fond même de l'ouvrage, et mes intentions, qui provoquent vos blâmes. Vous me reprenez sur les mœurs de mes personnages ; vous accusez celles-ci d'être trop noires pour être véritables ; et, doutant de la vérité d'une peinture si affreuse, qui choque à la fois votre vertu, la bonne opinion que vous avez des hommes, et votre sentiment de Française, vous soutenez qu'elle est en outre dangereuse, que, à parer le vice d'apparences trop aimables, on risque de le rendre plaisant, et que, en définitive, un auteur ne doit pas se soucier du seul agrément qu'il procure, mais d'écrire un ouvrage utile, qui serve la morale au lieu de la froisser, et qu'un

tel objet est seul digne d'un honnête homme.

Vous pensez bien, madame, que je ne m'élèverai pas contre une opinion si juste. Je ne fais point fi de la morale ; et s'il ne me paraît pas que sa défense doive être le premier précepte d'un auteur, je soutiens qu'un ouvrage où elle serait froissée, voire dont elle serait exclue, ne saurait être un beau livre, qui irriterait ou tromperait dans leur attente nos sentiments les plus nobles et les plus naturels. Ne vous semble-t-il pas, cependant, qu'il existe plusieurs façons de la servir, et sera-t-on conduit à encourir le reproche de trahison quand on lui aura rendu ses devoirs par un détour? N'est-il point permis de prendre les armes pour elle, non point en l'exaltant par de pompeux éloges, qui ne seraient

que ridicules sans l'éloquence du génie, mais en peignant tout nu et sans ménagements le vice qui l'offense? Il est plus malaisé de parer la vertu des grâces qui déroulent à sa suite leur aimable cortège que de faire regretter l'abandon de ses charmes en la montrant bafouée ; la médiocrité de mon esprit me force à préférer ce deuxième parti, plus humble et qui promet moins d'honneur à ceux qui ne peuvent mieux faire que de l'embrasser, mais dont le choix ne laisse pas d'avoir quelque mérite. Je m'en console en examinant que cette reine compte plus de courtisans que de sujets fidèles, et surtout que de soldats loyaux qui n'attendent d'elle rien de plus que la faveur de risquer leur vie à son service. Que dis-je, la vie? C'est la réputation même qui est en jeu,

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et, quand je pense bien faire en attaquant l'ennemi dans ses retranchements, on y va reconnaître je ne sais quel perfide calcul, je ne sais quelle recherche du scandale, que je suis bien éloigné d'avoir prétendu provoquer. Hé, quoi !

dans le même temps que je surprends le vice occupé de creuser ses embûches et d'assembler ses rets, et que je m'empare de lui pour le porter au pilori, on m'accuse de complaisance, et de trouver tant d'agréments à le suivre dans ses désordres que j'en oublie le but même de ma poursuite. A moins de me tromper moi-même sur mes intentions, ou bien de les avoir trahies en tentant de les réaliser, je ne crois pas avoir manqué à la dévotion que Ton doit rendre à la morale ; et si mon ouvrage n'aboutit pas à donner le dégoût de son pire ennemi,

les hommes sont plus pervertis que je n'osais l'imaginer. Pouvais-je supposer qu'à dévoiler le vice je le rendrais plaisant et qu'il présentât tant d'attraits que sa peinture, pour affreuse qu^elle fût, en rehaussât le goût? Suffitil donc qu'il paraisse pour charmer?

J'entends bien que les honnêtes gens poussent des cris, et le tumulte d'indi* gnation que mon ouvrage a soulevé.

Mais j'avoue que me voici ébranlé, et je n'entends plus bien les reproches qu'on me fait. Est-ce la morale outragée qui proteste, ou bien la vertu chancelante?

Cette vertu est -elle si fragile qu'elle puisse s'épouvanter ainsi, et que l'image du péché lui propose aussitôt l'agrément de la chute? Crie-t-elle d'horreur ou d'effroi? N'était-on vertueux que par ignorance et n'a-t-il fallu que de mon-

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trer Tabîme pour que les moralistes fussent aussitôt tentés de s'y précipiter? On me fera croire enfin qu'une âme austère n'est une forteresse imprenable qu'autant qu'on ne l'attaque pas, et que, à peine l'ennemi est-il annoncé, voilà toute la garnison bien pressée de se rendre. Je vois que la laideur du péché est moins un objet de dégoût, que sa vue me propose un sujet de désir, et qu'en définitive, ce n'est pas la morale qui s'indigne de mon audace, mais la vertu qui s'effraie de la faveur où je la tiens, quand la seule vue de l'adversaire la fait tomber en défaillance. Ah ! ne m'accusez pas, madame. Je fus trop vertueux, et c'est là tout mon tort.

Je ne me suis pas attaché complaisamment à peindre le vice, on a seulement considéré cette peinture avec trop de

complaisance ; pour se faire pardonner ce goût que l'on sentait pervers, dans le moment que Ton trahissait la vertu, on rappelait à l'aide pour accabler l'auteur ; et, pour dissimuler encore mieux ces façons hypocrites, on se plaignait tout haut que la vérité fût, par lui, indignement traitée. Jamais, disaiton, âmes aussi noires ne se sont rencontrées ; quel sot excès est celui-là ! Cependant, ces âmes bien noires ne l'étaient pas encore assez, puisque l'on redoutait leur charme. Ai-je péché contre la vérité en revêtant le vice de trop sombres couleurs, ou contre la morale, en le peignant avec trop de faveur?

Mes héros, dit-on, sont affreux. Le vice qui les rend affreux doit donc paraître dégoûtant. Cependant, on le tient pour dangereux. Un objet de dégoût est-il

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8Î captivant? Mais ces mêmes héros paraissent invraisemblables, et la moralité s'accorde avec le vrai pour s'offenser que je prétende offrir comme des copies fidèles des portraits dont notre siècle ne saurait fournir de modèles. Et le premier soin du public, qui proteste ainsi, est de mettre cent noms sur mes plus vilains personnages, et de se jeter à corps perdu dans la médisance, en m'accusant de calomnie. La seule présidente de Tourvel est demeurée dans l'anonyme ; peut-être la voix publique se trouve-t-elle enrouée quand il s'agit de décerner le prix à la vertu malheureuse, ou n'a-t-on su où découvrir une si estimable personne?

Mais je crois bien, madame, que tous ces reproches qu'on me fait, s'ils sont plus ou moins hypocrites, leur violence

du moins est sincère. Et si Ton est irrité à ce point contre moi, il faut que je sois coupable de quelque péché bien plus grave que tous ceux dont on m'accuse, et que je ne songe pas à nier, puisque j'ai remis si longtemps d'en faire l'aveu. Il ne manque pas de livres immoraux, dont les libertins font leurs délices, et que les vertueux dédaignent, je veux dire dont ils ne parlent pas. Nul ne songe à vitupérer contre l'auteur, on se passe son ouvrage sous le manteau, il n'est de bonne compagnie qui ne le recherche. Il ne manque pas non plus, parmi ceux qui s'indignent contre moi, de personnes sincères qui rougiraient de me condamner pour des fautes que je n'ai pas commises, et qui préféreraient convenir de leur propre faiblesse plutôt que de me couvrir d'opprobres qu'elles jugeraient

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injustes. Quel est donc ce crime, si épouvantable que même les véritables honnêtes gens n'osent me le jeter au visage, et, incapables qu'ils sont de contenir leur ressentiment et d'en modérer l'expression, en dissimulent du moins pudiquement la source? L'origine de tant d'injures, la cause de tous ces maux, vous la connaissez bien, madame, encore que vous n'en conveniez peut-être pas ; mais vous avez laissé passer le bout de l'oreille, quand vous avez fait entendre que je ne risquais rien de moins que de perdre l'amitié des femmes. Le risque dénonce l'audace, et la menace des représailles, si elle consterne le méchant, dévoile en même temps les victimes. Hélas !

vit-on jamais, madame, crime plus affreux, et plus innocent criminel? Peuton imaginer situation plus déplorable

que celle où je me trouve aventuré?

Avec les meilleures intentions du monde, me voici accusé d'avoir voulu flétrir la plus aimable moitié du genre humain, et celle que j'aime le plus, coupable d'avoir réussi dans un dessein que je ne me proposais pas, réservé aux pires châtiments pour une maladresse où Ton voit un propos délibéré de nuire. Ne suis-je pas digne d'être plaint? Et qui me plaindra cependant, puisque l'excès de mon malheur veut que j'aie frappé celles-là mêmes qui sont sensibles à la pitié, et que les êtres dont la compassion apporte un adoucissement aux peines que l'on a justement encourues, se posent en victimes et s'érigent en juges ! Pouvais-je supposer qu'elles se solidariseraient avec la marquise de Merteuil, et que je fisse, en la peignant, un por-

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trait où toutes les femmes croiraient se reconnaître? Vous voyez mes remords ; il ne me manque, pour qu'ils soient complets, que de bien connaître ma faute. Il ne suffît pas que je sois maladroit, je suis encore aveugle, et je ne sais pas bien la nature de mon crime.

Ai- je eu tort de faire une peinture si ressemblante que cela ressemble à de l'indiscrétion? ou une caricature si excessive que l'on me prenne pour l'ennemi d'un sexe qui considère la perfidie dont on use avec lui comme un renversement des rôles? ou une image si générale que Mme de Merteuil ne soit plus une personne vicieuse, mais l'esprit même du vice, où chacune découvre quelque trait qui la blesse au vif? Si ma peinture est si ressemblante, assurément celles qui peuvent s'y reconnaître ne me le

pardonneront pas. Vous comprendrez que je me soucie assez peu d'une indulgence qui ne saurait être que jouée, et que je préfère l'hostilité déclarée de telles personnes à leur apparente amitié. Il ne manque pas, je pense, de présidentes de Tourvel, de Volanges ou de Rosemonde, dans la compagnie desquelles je puisse goûter cet agrément dont vous craignez que je fasse fi, et que vous prédisez que je suis en chemin d'abandonner. Manquassent-elles, d'ailleurs, que je sais où trouver mieux qu'elles, et les derniers mots de votre lettre m'assurent, madame, que mon ouvrage, fût-il de bout en bout un chef-d'œuvre de clairvoyance, la seule femme qui pût y voir une calomnie, et qui par conséquent ne s'en trouve pas atteinte, ne me marchanderait pas son amitié. Vous voilà

bien prise par cet aveu, et vous me mettez dans l'alternative ou de croire que votre générosité passe tOAit ce qu'on peut imaginer, ou de me persuader qu'elle est banale, et que vos prédictions ne valent que pour celles qui sont justement incapables d'aucune sorte d'amitié.

Considérez que la calomnie est un crime que l'on pardonne, et qu'une caricature, pour affreuse qu'elle soit, n'irrite pas, mais prête à rire, où le modèle voit que, pour le rendre horrible, il a fallu le déformer. N'est-ce pas une façon d'hommage rendu à la beauté morale, que cette nécessité où l'on se trouve, si on lui est ennemi, de la dénaturer, avant d'y porter quelque atteinte? Si l'on tient que c'est là mon cas, on me méprisera un peu, mais le mépris n'exclut pas les bons sentiments, et l'on ne garde une

rancune sérieuse qu'au malveillant qui vous a peinte sans vous trahir, quand VOUS êtes ainsi faite que la trahison soil le plus grand service qu'on vous puisse rendre. Un miroir serait le pire ennemi des femmes laides, si elles disposaient, pour s'y voir, d'autres yeux que les leurs.

Mais le sexe tout entier s'irrite contre moi, et je suis bien forcé, en constatant cette hostilité générale, de croire que l'on me reproche autre chose qu'une médisance qui n'eût blessé que quelquesunes, ou qu'une calomnie, qui n'eût blessé personne, mais eût, tout au contraire, fourni à chacune l'occasion de lancer à ses meilleures amies quelques traits bien perfides et bien insolents, à quoi d'ailleurs on n'a pas manqué :

pouvait-on, après cela, éprouver pour

Tauteur autre chose que de la reconnaissance? Pour mon malheur, on n'a pas vu ainsi, et, sans se placer sous le point de vue du vrai ou du faux, on n'a pas voulu examiner ma réussite, mais seulement soupçonner mon dessein. On m'a cru animé d'une grande haine contre les femmes, et l'on a pensé que je voulais les persécuter. Il paraît que je ne manquais pas d'armes pour le faire, et que les coups que j'ai portés étaient assez bien assénés, puisque j'ai inspiré tant de ressentiment. Qu'importe que Mme de Merteuil soit ou non un portrait dont on puisse trouver une foule de modèles.

Le vilain a été de la peindre, et de manquer, en le faisant, à la plus simple courtoisie, dans le siècle et dans la nation les plus polis. N'est-il pas entendu, depuis l'origine du monde, que la femme

est le jouet de rhomme, et Adam ne s'estil pas montré bien vil et bien grossier^ en faisant mine de prendre au sérieux une innocente plaisanterie? J'arrive à renverser les rôles, et mon Valmont paraît bien pâle, et une façon d'honnête homme, auprès de cette fameuse Merteuil. N'a-t-il pas aimé sincèrement la malheureuse présidente, et ne fût-il pas devenu un amant fidèle si cette marquise endiablée ne l'avait excité sans cesse à se tromper lui-même, en donnant l'apparence d'une abominable gageure à un sentiment qui, dans la solitude, se fût purifié et eût égalé les beaux exemples des romans? Ne conserve-t-il pas, jusque dans les pires abandons, le souvenir de sa victime, et n'estce pas une preuve d'amour que cette lettre qu'il lui écrivit, à peine au sortir

des étreintes les plus vives quand il venait de la tromper avec une autre? et ne ridolâtrait-il pas, dans le temps qu'il la trahissait, cet homme à qui les voluptés les plus extrêmes ne faisaient point abandonner le souvenir de celle qui refusait d'écouter un amour auquel elle rougissait déjà d'avoir laissé entendre qu'elle ne restait pas insensible? Ne se montre-t-ilpas constamment inférieur en perfidie à cette Merteuil qui ne perd pas un instant Yes*^ prit, dont tous les transports sont feints et ne servent que de moyens pour séduire, tromper, machineries plus odieuses trahisons et les plus désintéressées !

Ne sent-on point, à chaque page, la lassitude du roué qui voudrait bien redevenir un galant homme, et ne poursuit ses entreprises que sous l'empire d'un amourpropre bien mal placé, mais constam-

ment surexcité? Ne meurt-il pas repentant enfin, quand la Merteuil subit la punition de ses crimes, sans en connaître le remords? Et n'est-ce point horrible de penser que l'homme le plus réputé pour ses vices, pour la vivacité de ses passions, et pour l'art profond qu'il a de les satisfaire avec autant de cruauté que de persévérance, ne soit qu'un enfant en regard d'une femme qui passe pour vertueuse, et qui a si longtemps réussi à conserver une apparence honnête? Mais n'est-il pas plus horrible que cette femme, dont tout le monde crie bien haut que son image n'a jamais pu exister que dans l'esprit d'un homme chagrin, chacun prétende y reconnaître quelque personne de sa connaissance, au point que, si je l'avais peinte d'après nature, je ne saurais plus laquelle m'a

servi de modèle, tant on m'en propose chaque jour de nouveaux. C'est là mon tort impardonnable. L'auteur, qu'on accuse tout haut, on le redoute dans le secret. Il passe pour terriblement clairvoyant et pour terriblement indiscret ; cela fait qu'on le fuit avec effroi, en se donnant les airs de l'exiler avec une juste sévérité. Au vrai, ce qu'on lui reprocherait, si l'on osait, serait d'avoir mis cette clairvoyance au service d'une misogynie qui ne voit pas les femmes pires qu'elles ne sont, mais qui est seulement assez maladroite ou assez impolie pour les peindre telles qu'elle les voit. Laissezmoi vous narrer une aventure dont je fus le héros, et, si vous voulez, la victime, et qui vous prouvera que je n'exagère point, ni que je ne me trompe.

Je fus l'autre jour rendre visite à

Mme de ..., je trouvai la porte close; et, retournant le lendemain, à une heure où je savais qu'elle recevait, je me vis de nouveau refuser l'entrée.

J'appris par la suite que Mme de ...

avait dit à son portier : « Ne recevez plus M. de Laclos. Il me fait peur. » Était-ce sa vertu qui s'épouvantait ainsi, et se sentait-elle si mal assurée que la seule présence d'un séducteur imaginaire lui parût un danger irrésistible? Devrais-je donc à mon roman d'être pris pour un Valmont? C'est bien de l'honneur que l'on fait à un homme connu pour être aussi bon époux que bon père de famille, et à qui manquent tous les agréments qui donnent à un roué tant de coupable attrait. N*était-ce pas plutôt sa prudence qui s'inquiétait, et se figurait-elle qu'il

suffisait que je parusse, pour découvrir tout aussitôt et proclamer les libertés que prend une honnête femme, pour qui l'honnêteté consiste moins dans la vertu que dans le respect des apparences? Est-ce donc cela, madame, que vous avez voulu dire, et pensezvous que l'amitié des femmes ne s'acquière et ne se conserve qu'au prix de notre aveuglement? Et croyez-vous que la clairvoyance soit une qualité si dangereuse que nulle intimité n'y puisse résister? Cette fois, c'est trop de pessimisme, et je ne pense pas qu'un regard un peu pénétrant soit condamné à ne découvrir que le mal. La vertu aussi est discrète, il faut de bons yeux pour la voir ; mais elle est pleine d'humilité, et ne se soucie pas non plus d'être dévoilée. Si cela est, madame, je vois bien qu^il

me faudra renoncer à votre amitié même, si vous en conservez pour moi après ce long ennui que je vous ai imposé* Il reste, pour ma défense, que je ne suis pas si clairvoyant, et que votre modestie n'a pas à craindre d'être dénoncée ; je ne connais pas le quart de vos mérites, et j'en connais pourtant mille fois plus que vous ne soupçonnez d'en avoir. En vérité, vous ne pourrez pas nier du moins que vous ayez une merveilleuse indulgence, si, après être allée jusqu'au terme de ce fatras, vous ne m'envoyez pas au diable, près de qui j'aurais encore l'honneur de demeurer, madame, votre très humble et très obéissant serviteur.

ChoDERLOS DE LaCLOS.

Ce 4 juin 1782.

LETTRE

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