A LOUIS BOUILHET
AVANT-PROPOS
Le 5 août 1854, Flaubert, après avoir dîné chez le père Baudry, lui écrivit un billet pour le remercier, sinon de la soirée qu'il lui devait, au moins de son intention. Et il adressa à Bouilbet, qui ne l'a pas conservé, cet obligeant petit mot, cependant qu'il envoyait à Baudry la lettre qu'on va lire. Celui-ci ne révéla jamais à Flaubert son erreur ; il le savait sensible, et qu'il eût été désolé d'avoir involontairement peiné ce vieux bourgeois, qu'il aimait. Même, il ne lui garda pas rancune ; aussi bien, n'était-il pas visé, et peut-être ne se sentait-il pas atteint par ses invectives ; d'aiUeurs, il y
était accoutumé. Il montra un jour cette lettre au R. P. de Fumechon, S. J., qui en prit copie, non certes pour la conserver à la pos- | térité, mais parce que, d'instinct, il ne laissait rien perdre. D'héritage en héritage, la copie de mon grand-oncle Fumechon tomba entre mes mains. C'est, avec le goût de tout grappiller en vue d'un usage possible, le seul bien que j'aie reçu de Normandie. Je ne fais pas l'avare, et je publie ce document.
Gustave Flaubert à Louis Bouilhet.
Croisset, 5 août 1854.
0 homme,
J'ai besoin de me décrasser. Je sors de la fange, de la crotte, d'un dîner chez le père Baudry. Tout ce qui se fait de plus crétin comme bourgeois entourait la table, comme une bordure de pissenlits ; j'étais là dedans comme une ronce dans un potager. Cela ne sait même pas manger ; cela empiffre au lieu de goûter ; on leur verserait de la bouillie pour les cochons qu'ils se jetteraient dessus, heureux d'en avoir plein leur assiette. Je n'ai pas pu avaler un morceau, l'idée qu'ils se servaient des mêmes plats
que moi changeait le goût des aliments. Il y avait en face de moi une trombine rose et joufflue, qui avait l'air d'une paire de fesses ou d'un entremets de bonnes sœurs, avec des favoris collés sur les bords, et deux gros yeux ronds, d'un bleu clair, qu'on aurait dit posés sur cette gélatine dans une intention ornementale. J'avais envie de sonner pour qu'on l'enlève. C'est une espèce de magistrat de Paris, débarqué à Rouen, avec sa femme et son fils (je te reparlerai de celui-ci), pour passer les vacances en famille. Il n'est pas particulièrement idiot, c'est cela qui est effarant, c'est un type coulé dans un moule, à des nailliers d'exemplaires, un être qui n'a pas de personnalité ; supprime-le, il en vient un autre tout pareil, qui, avec des ronds de bouche, des haussements de
GUSTAVE FLAUBKUr A LOUIS BOUILIIET 93
sourcils, des gestes onctueux, le débitera les mêmes imbécillités, de la même façon imbécile, avec les mêmes mots, les mêmes formules, comme les orgues de Barbarie, qui bêlent sous ta fenêtre les mêmes airs de valse, avec les mêmes fausses notes et le même ronron monotone. Cela ressemble assez à la morne épouvante des cauchemars ; ce ne sont pas leurs détails effrayants qui te glacent la peau, c'est la reprise de ces détails, la logique absurde du rêve qui ressaisit les mêmes éléments, et les fait tourner en rond, si bien qu'ils reparaissent, à intervalles fixes, que tu les attends, que tu es enfermé dans ce cercle, en sachant que c'est un cercle, et qu'il tourne (pardon de la répétition).
En rentrant ici, j'ai voulu me mettre à ma Bovary. Je l'ai abandonnée avec
94 GORRESPONDANCRS APOCRYPHES
un hoquet de dégoût et une envie de pleurer. C'est trop près de la vie, trop ignoble, trop bassement bourgeois, trop pareil à tout ce qui m'écœure. Retrouver ces êtres-là chez moi, dans ma tanière où je me terre, j'ai l'impression d'être traqué, comme un lion qu'on force à fuir, qu'on cerne dans son repaire, et qu'on enfume, en brûlant devant l'entrée des choses nauséabondes. J'ai ouvert ma fenêtre, pour m'évader, me rouler dans les nuées du rêve, et perdre, sous le ciel profond, le sens du réel. La « grasse » campagne normande dormait sous les étoiles. Hein ! Quelle évocation ! Tous ces champs, inscrits au cadastre, soigneusement mesurés, toute cette nature cultivée^ cette plaine dont pas un arpent n'est un bout de propriété^ soignée, surveillée, défendue par le
maître, convoitée par le voisin, toute cette odeur de terre productive, et ces fermes, où ronflent des paysans repus, qui rêvent de procès, de gros sou«, de ripailles formidables ! Et la Seine, cette grande idiote assoupie, qui roulait les vers de Mme Deshoulières... Bon Dieu, tout est sali, dans ce sacré pays. Jusqu'aux étoiles, qu'ils ont ternies. Je les ai regardées, elles scintillaient bêtement, avec le faux éclat de ces diamants déshonorés qui piquent leurs feux sur le corsage des bourgeoises de Rouen, les jours de gala, au théâtre. Elles me versaient sur la tête l'obscure clarté des métaphores où les ont délayées tous les crevés qui se disent poètes, se tripotent le ventre en les contemplant, et qui croient pincer les cordes d'une lyre, parce que leurs boyaux crient. J'ai fermé
la fenêtre, j'ai tourné dans ma chambre, en gueulant, à pleins poumons, des vers du Crocodile (1). Il faut qu'il y ait dans la sottise humaine des abîmes vertigineux ; tout le génie du bonhomme a sombré dans ce trou à ordures creusé par les s... du père Baudry, qui grouillaient au fond, comme des vers sur la m... Et moi, qui suais sang et eau à m'exciter le tempérament, qui tendais le front pour être roussi au passage par une strophe de feu, j'avais l'air d'un âne qui reste à braire devant le marécage où son patron s'est enfoncé^ ou d'un gosse tout penaud de voir rater l'une après l'autre des fusées sur lesquelles il a plu.
La médiocrité est plus contagieuse
(1) Victor Hugo.
GUSTAVE FLAUBERT A LOUIS BOUILnE:T 97
que la peste ; introduis un crétin au milieu de dix hommes d'esprit, il sortira de là aussi couillon qu'auparavant.
Mais connais-tu une cervelle assez bien campée pour n'être pas aplatie par trois heures de conversation (!?) avec six bourgeois bourgeoisants? L'expérience de ce soir m'a renfoncé décidément dans mon coin. Quand je suis resté huit jours sans voir le nez d'un homme, j'atteins à la pleine sérénité. Sans cela, je m'abrutis, ou, ce qui est pire, je rage. Pour faire ma Bovary, j'ai besoin d'être isolé, de ne plus me douter que tous ces gens-là ont des modèles, que, en me mettant à la fenêtre, je pourrais voir le père Binet, près de la sienne, entendre ronronner son tour. Quand j'y pense, je ne me retiens plus, les phrases volent, ma plume égratigne le papier, mais ce
n'est plus de l'art, c'est de la satire, de l'invective, tout ce que tu voudras. 11 faut être impassible, s. n. de Dieu. Je déchire, je prends un bouquin, je me gargarise de rythmes amples et sonores, je grimpe aux cimes où la beauté découvre, sans voiles, ses formes parfaites, pudique et nue, désirable et lointaine.
Je me grise pour me calmer ; et quand l'ivresse me fait chanceler, que je peux regarder sans frémir ce lot d'immondes personnages que je me suis donné la tâche de faire parler, remuer, vivre, je reprends ma Bovary, comme un pensum, et je peux tailler dans cette chair, sans me rappeler qu'elle est vive, chercher le mot, tourner lentement la période, retoucher, rafistoler, ravauder, m'amuser enfin à créer, en oubliant que je reproduis. Quelle misère ! Je ne tra-
vaille qu'en trichant, je trompe mon tempérament. Il y a des moments où, quand je frappe ma poitrine, elle ne résonne plus ; elle rend un son mat ; mes poumons ont besoin d'air pur, et je respire des relents de cuisine, d'alcôve, de cabinets d'aisance et d'officine pharmaceutique.
Je crèverai à la tâche, mais on verra ce que peut donner un pur artiste, je leur mettrai le nez dans la m.,, sans qu'ils sachent que je Tai sentie avant eux, moi que tous les parfums de l'Arabie n'auraient pas suffi à enivrer.
Sans toi, cher vieux, je sais bien que j'aurais fourré Homais dans un pot de mélasse, le Bournisien la tête la première dans un bénitier, le Bovary je ne sais où, à l'Académie des sciences, et expédié Emma à Carthage avec un grand
poète, qui aurait eu du tempérament, et de l'or plein son gousset. On n'écrit jamais que pour quelqu'un. Quand tu as entendu cinq pages sans sourciller, je sais que deux mois de travail n'ont pas été perdus. Que les autres le comprennent, ou non, je m'en bats l'œil avec la règle du père Sainte-Beuve. J'ai eu autrefois des idées de gloire, la vanité de réussir, d'être connu à Paris. Bon Dieu ! cela m'a vite passé ; autant vaut allumer sa bougie pour se chauffer, et la promener dans la rue, l'éteindre quand il vente, et la nuit, pour qu'elle ne s'use pas, ne la sortir que les jours de soleil, quand la brise est assoupie, et la prendre pour un flambeau.
Écrire m'embête. Ne pas écrire me rend fou. Les hommes me dégoûtent, et moi plus que les autres. La pauvre Muse
me néglige. Je Tai empêchée de venir ici, où elle voulait absolument débarquer, pour me secouer. Elle croit que je ne l'aime pas, parce que je jouis d'elle, de loin, par imagination. Elle n'a rien compris à mon amour. Mais les femmes et les hommes ne peuvent pas s'entendre sur ce sentiment-là. C'est idiot de n'avoir qu'un seul mot pour exprimer deux choses aussi différentes qu'un amour d'homme et un amour de femme. L'étonnant est qu'elle m'ait aimé. Qu'a-t-elle pu trouver en moi de plaisant? Un coup de vent du destin a mêlé nos branches voisines ; elles se sont enlacées par hasard, et elles ont cru lier librement leurs étreintes. Un autre coup de vent les sépare. Pourquoi se plaindre? J'aurais dû être planté, tout seul, au milieu d'une lande, comme
un pin que j'ai vu, dressé sur la falaise de Quiberon, ridicule et superbe. Il frémissait à tous les vents. Il était inutile, il n'était pas beau, son écorce écorchait les doigts. Mais il se foutait du monde et quand l'air du large passait dans sa couronne d'aiguilles, il en portait parfumé.
Gustave.
LETTRE