‹ Correspondances apocryphesChapitre 6 sur 32 · A LÉON BLOY · texte numérisé non relu

A LÉON BLOY

AVANT-PROPOS

En publiant la correspondance que Barbey d'Aurevilly lui avait adressée, Léon Bloy n'en a pas donné une édition tout à fait complète. Un sens aigu de la justice lui conseilla de soustraire à la curiosité du public une lettre dont le ton peu modéré et la cruauté des propos auraient pu tromper sur les vrais sentiments que Barbey portait à son jeune ami, et donner une idée fâcheuse du caractère d'un écrivain assez peu maître de soi pour étriller d'une main fort rude un homme qu'il estimait particulièrement. Le connétable des Lettres ne sentait pas médiocrement ; il s'exprimait

comme il sentait, avec plus de feu que de sens. Bloy s'étant permis, dans une de ses lettres, une critique légère, Barbey reçut ce petit coup dans un moment où des circonstances minimes, mais énervantes, le tournaient à grossir les désagréments, à prendre de l'ombrage d'un rien, à saisir le premier prétexte pour faire feu des quatre pieds.

Bloy eût tenu pour une indélicatesse de prêter, en publiant cette lettre, de l'importance à un mouvement de mauvaise humeur. Un de ses amis m'a communiqué ce document, recueilli dans ses papiers. Moins scrupuleux, et avec moins de raison de l'être, que le destinataire, il m'a paru que, précédées d'un avertissement discret, ces pages ne sauraient nuire à personne ; au contraire, elles éclairent l'âme de celui qui aimait à dire : « Moi, je suis un intense. » Au reste, les paroles qu'on dit, si l'on est en colère, ne trahissent point la pensée, mais expriment sous une forme exagérée et isolent de celles, plus favorables, auxquelles on s'attache d'habitude, des opinions que la

colère n'a pas créées, mais qu'elle met en circulation, et révèle souvent à celui-là même qui les portait en lui. Il ne faudrait pas attribuer à cette diatribe une valeur absolue ; il suffit de lui reconnaître le prix d'un complément d'information.

Valognes, hôtel Grandval-Coligny.

Mercredi, 11 novembre 1874.

Monsieur Léon Bloy mon ami.

Par les cornes du Diable (qui porte l'attribut des maris, quoiqu'il soit le patron des femmes), je me sens des démangeaisons de tremper ma plume dans votre sang, car je n'ai plus d'encre rouge. Mais vous n'avez pas de sang dans les veines, mon très doux monsieur Bloy, vous n'avez que de la bile, et de la plus inerte. Qu'est-ce que cette querelle que vous vous permettez de me chercher?

Si une fille de chambre imbécile n'avait pas renversé sur ma dernière main de papier de chez Picard ce flacon d'eau

de Cologne coupée de verveine, dont le parfum voluptueux a suspendu mon ire une première fois, j'aurais ri de votre impudence, monsieur le censeur ecclésiastique. Mais il pleut, je suis spleenetique comme un vieil Anglais, il me prend de furieuses envies d'étriller quelque aliboron. Vous arrivez bien à propos me tendre naïvement votre dos d'ascète hargneux, et je me sens d'humeur à rompre sur votre échine douze douzaines de verges neuves, et de vous botter le par un c... Après une si mirifique bastonnade, on pourra vous inscrire au catalogue des saints : saint Léon Bloy, vierge et martyr.

(( Je ^ois^ dans votre religion^ moins de passion pour la vertu que de curiosité pour le péché. » C'est cela que vous voyez, mon très perspicace monsieur Bloy?

Quel cuistre a chaussé votre nez de besicles passées au noir de fumée? Je ne m'étonne plus que mon dernier article ait été corrigé par vous de façon à faire périr d'indigestion le plus vorace engloutisseur de coquilles. Par quelles épreuç^es me fait es- vous passer? Vous allez sentir que mes corrections sont plus sévères que les vôtres.

Si Dieu le Père avait placé, au seuil de son paradis, un porte-clés aussi rébarbatif que vous, c*est alors, mon très charitable monsieur Bloy, qu'il y aurait eu beaucoup d'appelés et peu d'élus.

Encore les rares brebis, assez pures pour montrer si blanche patte que leur candeur vous agréât, auraient, découvrant les crocs du chien de garde et ses yeux injectés de sang, pris le bercail pour une prison, et se fussent enfuies, bêlantes d'efîroi,

par les célestes espaces. Vous êtes plus rigide, plus méprisant, plus désespérant, et mille fois plus insultant que tous ces Messieurs de Port-Royal et toutes ces Dames. Les jansénistes, du moins, ne couvrent pas d'injures les pécheurs ; il leur suffît de les damner, et la plupart des justes par surcroît. Vous les vouez tous à la géhenne, et debout sur leurs restes pantelants, vous vous exclamez fièrement : Et sHl nen reste quun^ je serai celui-là! Mon très modeste monsieur Bloy, je crois que vous êtes jaloux de Jésus-Christ ; vous voulez persuader au monde que la croix dont vos épaules sont chargées (pas vos épaules, votre dos) est plus lourde que la sienne, et que vous chassez d'un fouet plus cinglant tous les vendeurs du Temple.

On croirait, à vous ouïr, qu'il est votre

propriété et que vous y régnez seul.

Je VOUS entends, mon très doux ami monsieur Bloy, crier : « Laissez ^enir à moi les petits enfants^ que je par un f.,., la fessée à ces fils de chiens, »

Ah ! vous êtes un chrétien militant, vous avez la vertu combative, vous voulez convertir à coups de bâton et faire périr par le glaive ceux qui résistent à vos menaces ! Notre sainte religion, monsieur le néophyte enragé, vénère les martyrs, elle n'a pas encore porté les bourreaux sur les autels. Ne vous êtes- vous donc élevé au sommet de la foi que pour cracher de plus haut sur les mécréants? La charité, la pitié, l'humilité, monsieur Bloy, mon très bienfaisant, mon très sensible, mon très modeste ami, sont des fleurs écloses dans le sang du calvaire. Les saints

savent sourire et pleurer, ils savent pécher à roccasion, mais leur vertu n'est pas un matelas sous lequel iU étouffent les pécheurs calamiteux.

Vous abominez le péché. Vous avez raison. Je l'abomine aussi ; cela ne m'empêche pas d'en commettre, et d'assez gros pour que vous me refusiez l'absolution, si vous étiez le Bénédictin que je souhaiterais de vous voir devenir. Mais je le connais, pour le pratiquer. Et cela me donne de l'indulgence pour les faiblesses de l'homme ; je plains le pécheur que vous voudriez massacrer ; et je suis curieux de péché, parce que, hors la connaissance du péché, il n'y a point de connaissance de la vie ; et je suis humble, parce que je sais que le souvenir de ma faute d'hier ne m'empêchera pas d'y retomber demain, ni même

ce 8oir (et tout à l'heure, quand je vous aurai réduit en poussière). Que celui qui n'a point péché me jette la première pierre. A vous l'honneur ! Il ne s'agit pas tant d'être pur que d'aimer Dieu et son prochain. Et son prochain^ mon bon Samaritain d'ami ! Il faut écrire ce qui plaît ; il me plaît de peindre des hommes grandioses et des péchés magnifiques ; mais mes livres sont moraux, par l'horreur, par l'effroi qu'ils inspirent, par l'admiration qu'ils provoquent, par ma propre religion qui frémit d'un bout à l'autre, comme une corde trop sensible que fait vibrer une main ardente. C'est une chaudière brûlante où tout cuit, se tord et se purifie ; et plus le péché flambe et fume, plus la flamme jaillit et s'élève, et chauffe et resplendit. La magnificence du péché, mon très ver-

tueux ami monsieur Bloy, quels merveilleux accents n'arrache-t-elle pas à la gorge du chrétien inspiré; et n'est -il pas infiniment plus sublime et plus courageux d'étreindre ce sombre et puissant héros et de Tamener à merci après une lutte de Titans que de gratter le cuir d'un piteux rat d'église pour découvrir sous sa pouille une vertu débile? Il faut regarder l'ennemi face à face, lui porter de splendides coups, d'une épée loyale et de pur acier, qui blesse à mort, mais n'envenime point la plaie.

Ne le prenez pas de trop haut avec le Diable^ mon très angélique ami, monsieur Bloy, vous ne sauriez lui causer de plus grand plaisir. Le péché contre l'esprit, le seul qui ne s'efface point, ressemble assez bien à cela. Ne vous adjugez

pas toute la vertu du monde, quo' niant nominaris Léo. Les bons petits chrétiens, fermes dans la foi, moins fermes dans leur chair, ne progressent pas à coups de trique sur les voies du Seigneur ; il vaut mieux les prendre par la main, les protéger des chutes, les relever si le pied leur manque, et exalter leur courage par des chants magnifiques, comme vous savez en lancer, quand vous ne faites pas le pédant.

Vous m'avez échauffé les oreilles, j'ai tiré les vôtres. Vous connaissez assez tout le bien que je pense et que j'attends de vous, pour me remercier de cette bastonnade. Qui aime bien corrige bien; je veux que vous deveniez parfait, bonus miles Christi, vous savez ce qui vous manque.

Et maintenant, à votre tour de bien corriger. J'envoie par ce même courrier les quatre premières feuilles de mon article au mamelouk. Après vous avoir fait passer à la torture, je vais vous mettre aux fers, au bien faire, au mieux faire que la dernière fois. Que pas une virgule n'échappe à votre vigilance ; rappelez-vous que j'écris en surcharge les mots qui me paraissent illisibles (quoiqu'ils ne le soient probablement pas, et certainement plus pour vous).

Attelez-vous à cela dimanche, le Frédégondien et vous. Une faute d'impression dénature les miennes et noircit le ciel, ce qui est un péché, car il était, tous ces jours-ci, éblouissant et doux comme certaines de mes pages. Il l'était, il le redevient ; l'orage est passé, sans doute la couleur de mon âme détermine

la couleur du temps. La foudre est tombée, le dieu à Tare étincelant perce de flèches d'or le flanc des nuages ensanglantés qui fuient devant le beau vainqueur. Je vous quitte pour aller me rouler dans la lumière humide, et voir fumer la terre chaude ; ma main chargée de rayons vous lance une bénédiction.

* J. Barbey d'Aurevilly.

LETTRE

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