DE M. MARCEL PROUST
AVANT-PROPOS
A monsieur Marcel Proust.
Vous m'excuserez, mon ami, de vous trahir ainsi. Vous m'avez communiqué une lettre que vous écriviez à Saint-Loup. Je la publie, c'est mal, mais je vais faire tant d'heureux que cela vaut bien une indiscrétion. Le destinataire est mort depuis longtemps ; je n'ai pas été surpris de vous voir continuer une correspondance condamnée à demeurer sans réponse, mais non sans agrément. Saint- Loup aimait en vous une certaine qualité d'esprit et de cœur dont il était seul à saisir et à goûter la nuance et le prix. Vous lui apparais-
8iez sous un aspect particulier, qui, n'ayant été d'abord que l'image illusoire qu'il prenait de vous, tendait à devenir exacte et naturelle. Vous vous plaisiez à revêtir cette apparence spéciale, qui n'était vous-même que par rapport à lui ou que la partie de vous-même qui ne se montrait à la surface, ne jouait, ne devenait réellement vivante que sous la lumière de son regard seul capable d'éclairer et d'animer cette face ordinairement sombre et muette. Ainsi il vous avait en quelque façon créé, en vous poussant à vous manifester d'une manière inédite, ou plus exactement, en disposant dans un ordre nouveau les éléments de votre caractère, d'habitude autrement répartis. Il est naturel que vous vous plaisiez à conserver cette figure qui vous agrée, après le départ de celui qui en fut le révélateur, et que vous continuiiez, pour ne rien détruire des circonstances favorables, vos relations avec lui. Il n'est plus là ; la chose est de peu d'importance ; vous l'imaginez là ; et cela seul importe. Il est là, puisque vous vous montrez tel que
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VOUS êteg en sa seule présence. Que ce soit au prix d'une fiction, je n'en ai nul souci, ni vous. Le destinataire est mort ; fort bien ; nous savons que l'expéditeur peut être mort aussi depuis des siècles. Pourtant il continue d'écrire.
Note de l'auteur. — Quand j'écrivis les pages qui suivent, Marcel Proust vivait encore. Et le billet qui fait l'avant-propos qu'on vient de lire est le seul de ce livre qui ne soit pas apocryphe : même, son destinataire l'a reçu. C'est pour cela que je le reproduis sans y rien changer. Mais je sais bien que j'aurais pu tout aussi bien le lui écrire après sa mort, et tout ce que j'imagine des relations de Proust et de Saint- Loup« après la mort de celui-ci, je pourrais le dire sans l'imaginer, de mes relations avec cet ami très aimé aujourd'hui disparu. Qu'il veuille bien recevoir ce témoignage d'affection, il est si vivant, si présent pour moi.
Monsieur Marcel Proust au marquis de Saint-Loup (fragment),
...Mme de la Villetournois, quand j'allai la voir, à mon retour de Balbec, m'apprit que Mme Cottard avait eu la bonté de venir prendre de ses nouvelles, sur le bruit qu'on avait fait courir qu'elle avait eu la migraine. Le seul fait qu'elle m'entretînt de cet événement, qui ne pouvait m'intéresser, car je connaissais peu Mme Cottard et m'en souciais moins encore, révélait l'importance qu'elle y attachait, importance qui venait, plus que de cette affaire elle-même, laquelle était minime,
de tout un jeu de sentiments, de pensées, de scrupules, de préjugés, qu*elle avait mis en mouvement dans l'âme de Mme de la Villetournois. En effet, quoique la phrase par laquelle elle me fit connaître cette visite fût aussi insignifiante en apparence et par les termes qui la composaient, que la nouvelle dont elle me faisait part, le ton dont Mme de la Villetournois la prononça — et ceci même, qu'elle l'eût prononcée — lui prêtait une infinité de sens, laissait entrevoir tout un monde de sous-entendus, reliés entre eux, malgré qu'ils parussent opposés, par ce lien de la coexistence et de la communauté d'origine, qui est cause que deux sentiments, dont chacun devrait exclure l'autre, s'ils naissent en même temps, d'une même source, dans une
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même personne, échangent forcément des fibrilles, s*enchevêtrent, à mesure qu'ils croissent, se pénètrent par des ramifications, simplement nouées d'abord, puis confondues, et, ne pouvant plus être séparés, sans être du même coup altérés, manifestent ainsi que la loi distinctive des effets nés d'une même cause ne prévaut point sur la loi attractive de l'identité originelle, qui rapproche ce que l'autre tendait à séparer (et qui fait, par exemple, que deux fils nés d'un même père, qui ne se ressemblent pas, s'ils ont à leur tour des fils, ceux-ci, empruntant à leurs pères non point les traits qui les différenciaient — et qui résultaient du partage, que la nature avait imposé, des qualités de leur père, partage qui était cause que, chacun d'eux ressemblant à son père, mais point par les
mêmes côtés, ils ne se ressemblaient pas entre eux — mairf la petite part de ressemblance à leur père qu'ils avaient commune, et développant cette part, se ressemblent). C'est ainsi que, parce que Mme Cottard avait fait la 'première visite à Mme de la Villetournois, laquelle se trouvait être sa cadette de vingt-deux ans, celle-ci ne laissait pas d'être touchée d'une marque d'affection assez inattendue, et d'autant plus émouvante, de la part d'une dam-e âgée qu'elle n'avait rencontrée que rarement et dans des circonstances peu favorables à l'éveil et peu préparatoires à l'expression d'une telle sympathie, et en même temps choquée de ce manque d'usage qu'elle ressentait trop vivement pour que sa satisfaction n'en fût pas diminuée, cependant
qu'elle était, d'autre part, augmentée, à l'idée d'avoir éVeillé une amitié assez forte pour que celle qui l'éprouvait n'hésitât pas, pour la manifester, et, ce faisant, la satisfaire, à violer les habitudes du monde, et à s'introduire, sous son couvert, chez une femme plus jeune qu'elle, dans le salon très fermé de qui elle n'était pas encore reçue. Mais si la cause de cette irrégularité était, à première vue, flatteuse, l'irrégularité même de cette démarche tourmentait Mme de la Villetournois de plusieurs manières (de même qu'un homme décoré, sans aucun titre à l'être, et grâce à un passe-droit, sent à la fois la douceur de cette distinction, et l'injustice à laquelle il la doit, et éprouve, en même temps qu'une reconnaissance gênée, un bienveillant mépris à l'égard du ministre,
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son ami, qui abuse de sa fonction officielle pojr s'acquitterj à peu de frais, d'une dette personnelle, ou acheter son silence, ou s'assurer un appui futur dans quelque afTaire où l'État n*aura rien à voir) et d'abord parce que tout manque d'usage impressionne, d'une façon réflexe, et désagréable, une femme bien élevée, accoutumée à enregistrer les manques de tact, mécaniquement, sans prêter d'attention aux causes qui peuvent l'expliquer, et dans une certaine mesure, l'excuser — comme le juge, quand il siège, ne connaît que les actes délictueux ou criminels, non les inten* tions — et à les reconnaître infailliblement par la gêne qu'elle en éprouve, comme une personne affligée d'un cor est avertie, par sa souffrance, d'un changement de temps. D'autre part, sa poli-
tesse chatouilleuse lui faisait penser que (encore qu'elle ne pût, en justice, se reprocher de ne l'avoir point fait) elk eût dû, puisque Mme Cottard était résolue à la voir, au mépris des conventions mondaines, lui éviter une démarche pénible à sa dignité (ou tout au moins pénible à Mme de la Villetournois, qui, très soucieuse de sa dignité, avait de celle de Mme Cottard une conscience plus exacte que cette dame, et souffrait, en conséquence, davantage des offenses qui étaient infligées à ce sentiment noble) en l'allant voir d'abord. En même temps, l'idée que Mme Cottard, tout en sentant peut-être la faute qu'elle commettait, l'avait pourtant commise, la portait à douter que la seule affection — que nous avons vu qu'elle s'étonnait d'avoir inspirée, mais de la réalité de
laquelle elle avait été, d'abord persuadée — eût poussé Mme Cottard, et à supposer qu'il s'y mêlait peut-être quelque mobile intéressé que, une fois admise sa possibilité, il n'était pas difficile de démêler, la femme du professeur devant imaginer que Mme de la Villetournois, dont la politesse raffinée était connue, ne manquerait pas de lui rendre sa visite, préférant s'encanailler un peu que de faire une grossièreté, ou quelque chose qui eût pu être considéré comme une grossièreté, sans en être réellement une, par les gens qui n'ont pas d'usage, en s'abstenant.
Et de songer que l'intérêt avait dicté une démarche (dont elle ne doutait plus maintenant, cette possibilité ayant reçu une explication plausible, qui, quoiqu'elle ne fût elle-même qu'une
hypothèse, l'avait transformée en certitude, en vertu de cet axiome féminin — combien d'hommes sont femmes sur ce point ! — que la dernière ima^nation fait preuve) que, dans la bonté de son cœur elle avait attribuée d'abord à une marque d'affection, et dont elle avait cherché à excuser l'irrégularité sur la délicatesse de l'intention, chagrinait à la fois son optimisme (qui prêtait toujours de belles raisons aux actes même les plus répréhensibles), choquait à nouveau son sens mondain (atteint, nous l'avons vu une première fois, par un choc en retour dont la réflexion avait pallié l'effet, mais qui, dans cette reprise, ne trouvant plus d'excuse à un procédé si extraordinaire, ressentait de nouveau, et plus vivement, le manque d'usage), blessait la tendresse
de son cœur (qui, trouvant comme cela se voit, une plus grande douceur à être aimé qu'à aimer, se désolait d'une désillusion qui affectait sa vanité, sa clairvoyance et son sentiment, encore qu'il fût lui-même demeuré fort indifférent et que Mme Cottard lui comptât autant comme rien), révoltait son honnêteté, mais en même temps, par la vertu de cette loi de compensation, qui fait découvrir un certain charme au fond des pires amertumes, flattait et réjouissait la malveillance que la femme la plus généreuse, la plus orgueilleuse même et qui se soucie le moins des autres, porte au fond d'elle-même et qui n'est autre chose que l'instinct de sociabilité réduit à sa plus simple expression.
J'avais à peine eu le temps d'expliquer à cette partie de moi-même, tou-
jours curieuse de reconnaître, derrière les formes apparentes, la vérité des sentiments, multiple, et dont chacun des aspects n'est point également énigmatique (telle une femme couverte de plusieurs voiles superposés et d'inégale longueur, qui laissent deviner la jambe sous un léger transparent, dissimulent davantage la cuisse, se croisent plus nombreux à la ceinture, et caparaçonnent enfin le corsage sous une série de tuniques qui lui ôtent sa ligne, et parfois même la liberté de ses mouvements), la phrase insignifiante, de contexture bienveillante, mystérieuse de ton, et si chargée de sens dissimulés^ qu'avait prononcée Mme de la Villetournois, quand Swann entra, et, ayant baisé la main de notre hôtesse, avec une grâce où je reconnus le Swann des an-
ciens jours (celui qui reparaissait quand on le rencontrait débarrassé, dépourvu, ou privé d'Odette, dans la société qu'il avait fréquentée avant son mariage, qu'il continuait de fréquenter sans elle, où rien par conséquent n'évoquait sa femme, et où rien au contraire n'empêchait d'évoquer le Swann qu'il avait été, qu'il continuait d'être en puissance, et qui ne se manifestait que par intermittences, alternant avec l'autre Swann, qu'il était devenu, sans qu'aucun de ces deux aspects — l'un plus ancien et plus rarement extrait aujourd'hui des basfonds où il sommeillait d'habitude, l'autre, d'acquisition plus récente, mais dont le domaine, plus tardivement constitué, était aussi le plus étendu — empiétât sur celui qui se manifestait, l'influençât, ne fût-ce que par son souvenir,
empêchât Swann d'être tout entier, à chaque moment, avec sincérité, à son rôle actuel, sans que Ton pût même dire que ce fût un rôle qu'il jouait, car il n'était pas comédien, ou l'était à la façon de ces très grands artistes, qui incarnent à tel point le personnage qu'ils ' représentent que c'est ce personnage qui vit, et non eux, qui ne lui ont prêté que leur apparence physique et leur génie, génie dont ils n'ont d'ailleurs aucun usage dans le courant de leur vie personnelle, et qu'on peut dire qui leur appartient moins qu'il n'est l'élément fondamental de l'existence des — ou si l'on veut, l'étincelle créatrice dont le jaillissement anime les — créations diverses que porte sur la scène, au hasard des spectacles, dote d'une vie ardente, superbe et momen-
tanée, mais à laquelle au fond il ne participe pas, Tacteur prodigieux que ses familiers connaissent pour être un homme d'intelligence médiocre, de goûts vulgaires, de mœurs fâcheuses, et qui n'a d'éclatante et de vraiment au-dessus du commun que sa vanité), serra la mienne avec affection, me demanda des nouvelles de mes parents, et se mit à parler avec cette grâce extrême qu'il savait trouver quand il voulait plaire et qui (quoique, en l'analysant, on pût reconnaître qu'elle était constituée d'éléments bien définis, l'agrément de la voix, qu'il avait d'une flexibilité étonnante, tant pour la variété des octaves qu'elle parcourait que par la virtuosité miraculeuse de cette course à travers les tons, la sobriété et la précision des gestes, qui ne soulignaient pas les pas-
sages remarquables, mais simplement les signalaient (de même qu'un homn\e qui a du monde, s'il rencontre, sur une promenade, quelque personnage notoire, n'ira pas le montrer du doigt, il l'indiquera d'un mot et d'un clin d'œil à son interlocuteur, pour allumer et satisfaire la curiosité de celui-ci, et pour tirer vanité de cette connaissance qu'il a de la physionomie de quelqu'un dont le portrait s'étale, d'ailleurs, à toutes les devantures), le choix de ses sujets de conversation et la façon dont il les traitait (proportionnant l'un et l'autre, avec l'exactitude minutieuse d'un chimiste dosant les gouttes d'un mélange délicat, non seulement aux facultés de son auditoire, et non seulement au nombre des gens qui l'écoutaient, mais encore au lieu où il se trouvait, — car
il n'eût pas dit les mêmes choses, ou bien il eût trouvé d'autres façons de les dire, aux mêmes personnes, selon qu'il les eût rencontrées dans un salon, ou par exemple, sur une plage, — et même à l'heure et à la saison, y ayant certains récits, ou certaines habitudes de narration qui n'obtiennent tout leur effet que le soir, aux lumières, et d'autres, en plein air, à l'heure où l'on prend le café, sur une terrasse en été, et la puissance de son esprit, qui, même quand il était profond, se parait de formes délicates ou piquantes, pour se faire plus attrayant, et s'excuser, en quelque façon, d'être si fort en s'efforçant à ne le point paraître), semblait, non pas le résultat de plusieurs agréments calculés avec soin et harmonieusement fondus, mais l'émanation naturelle d'un homme
qu'il suffisait qui fût là pour charmer. Il y avait, derrière le fauteuil où Swann était assis, une petite table, couverte d'un tapis de soie, sur laquelle une tasse de Saxe, fragile et précieuse, ouvrait sa corolle laiteuse. Cette tasse eût été plaisante si Tonne se fût demandé pourquoi elle se trouvait isolée par une attention qui manifestait le désir qu'on avait de la mettre en évidence, derrière un fauteuil qui la dissimulait. Elle me rappelait une jeune femme, que je connaissais, et qui, après avoir apporté tous ses soins à se parer pour un bal, car elle était coquette, se décidait parfois à demeurer chez elle, car elle était capricieuse, et passait une partie de la nuit, à lire, dans sa chambre, vêtue de cette même toilette, dévoilant, sans qu'aucun regard en pût jouir, ces mêmes
appâts qui lui eussent valu dans le monde tant de suffrages, eussent allumé chez les hommes tant de convoitises, d'ailleurs vaines, car elle était honnête, et tant d'envie chez les autres femmes, toutes choses qui étaient ses meilleures raisons de vivre, et dont elle se sevrait volontairement pour un soir, sans que l'on sût, ni elle-même, exactement pourquoi. Il eût suffi que Swann remuât un peu son fauteuil, et la tasse, renversée de son socle léger, se fût éparpillée en miettes sur le tapis. Mais il ne faisait point ce geste, et je songeais que, si c'eût été un rustre, il n'eût pas manqué de le faire, non que ce geste témoignât d'une mauvaise éducation, mais parce que certaines gens ne peuvent pas ne pas exécuter un geste, quand, apparemment innocent, les circonstances en font une
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balourdise, ne pas dire une parole, innocente en elle-même, mais qui par hasard à cause d'une personne qui est là, ou du double sens qu'elle propose, sans qu'ils s'en doutent, est un impair, et qu'un homme du monde n'eût point fait ou n'eût point dite, non par connaissance des usages, prudence, adresse ou discrétion, mais par une sorte d'instinct qui le protège, et est en somme la cause et la justification de son prestige, et par la possession duquel il est inégalable, même à ceux qui le fréquentent depuis bien des années, vivent comme lui, avec autant d'honnêteté, et lui sont supérieurs par l'intelligence, par le talent, par la fortune, mais qui n'y sont point nés.
M. de la Villetournois, le mari de notre hôtesse, entra. Swann se leva pour le
saluer. Dans ce geste qu'il fit, le pan de sa jaquette effleura la tasse de Saxe. Si léger que fût le contact, il causa la ruine du bibelot, qui, déséquilibré, roula sur le tapis, et s'y brisa.
Avec lui parut se briser la conviction qui venait de se former (ou plutôt se formuler) en moi que les hommes du monde sont, de la part du destin, l'objet d'une prédilection. Mais les idées générales, même si elles s'échafaudent sur un seul fait et ne sont en définitive que des hypothèses, quand c'est nous qui les engendrons, et que nous venons de le faire, ne se résignent point si facilement à la ruine ; et cela tient sans doute à ce que ce fait particulier sur quoi nous les fondons ou croyons les fonder, n'est que le dernier, seul remarqué, d'une série d'autres faits analogues, emma-
gasinés dans les parties obscures de notre conscience, celui qui fait enfin jaillir une idée que les autres ont préparée, élevée, assise, et qui n'attendait plus qu'une circonstance favorable et ce dernier apport, pour se produire toute armée (apport qui ne serait rien par lui-même, et dont toute la vertu consiste dans l'opportunité de son apparition, de même que la pointe aiguë d'un roc qui saillit à la surface de la mer, n'est que la plus petite partie, mais supérieure et par là révélatrice d'un vaste banc de récifs qui perçant l'Océan, repose sur les sables profonds par une base large et solide) ; aussi la rapidité de cette conception, et sa légèreté apparente, ne nous trompent pas, au fond, sur sa lente préparation et la solidité de son fondement. Je me trouvai dans
l'alternative ou de croire ma théorie fausse, ce qui était inadmissible, ou de croire que cette théorie, juste, ne trouvait pas ici son application, ce qui était assez piquant, puisque c'est le fait même qui me l'avait proposée, dont je doutais qu'il fût une conséquence de cette théorie (de même, en somme, qu'un navire venant heurter un banc de récifs à fleur d'eau mais encore invisible, révèle son existence, et par là joue le rôle que tenait, dans ma première comparaison, le sommet saillant d'un rocher qui fait corps avec la masse du récif). Ce qui revenait à dire que l'idée se présenta à moi que Swann n'était pas un véritable homme du monde (quoiqu'il fût universellement reconnu pour l'être, et que, pour ma part, je n'eusse jamais douté qu'il en fût un) puisqu'il
violait une loi mondaine, que j'estimais inviolable parce que c'est moi qui l'avais instituée ou plutôt découverte, et qu'elle était trop fraîchement issue de mon esprit pour que les assauts du doute lui fussent préjudiciables.
M. de la Villetournois manifesta, devant ce désastre, une indifférence superbe et un tact que beaucoup eussent jugé parfait. A Swann, qui aussitôt le malheur consommé s'était jeté à quatre pattes, et ramassait les morceaux de la tasse avec une vélocité telle qu'on eût dit que dans son esprit la promptitude avec laquelle il en aurait fait disparaître la trace devait dans une certaine mesure réparer l'accident, il se contenta de dire en souriant, et avec une insouciance, à mon avis trop bien jouée : « Ne vous donnez pas tant de
peine, et surtout ne vous tourmentez pas ; c'est un objet sans valeur, auquel je ne tenais pas du tout. » Chacune des quatre personnes réunies dans le salon savait qu'aucun objet de cette pièce n'était sans valeur, et que, outre celle qui lui était propre, soit par sa beauté, sa rareté ou son ancienneté, il en possédait, pour M. de la Villetournois, deux autres, celle d'abord de lui appartenir, et puis celle, soit d'un souvenir familial auquel il était fort attaché, soit d'une chose acquise avec difficulté, et dont le prix s'augmente de l'effort qu'on fournit pour se la procurer et des incertitudes, heureusement terminées, par lesquelles on passe avant d'en devenir l'amoureux possesseur, selon qu'il l'avait reçue en héritage d'un de ses ancêtres (et il savait exactement lequel) ou pour-
suivie longtemps de ses désirs, de ses tentatives, de ses ruses, pour l'arracher enfin, à prix d'argent, mais moins cher qu'il n'était estimé, à un brocanteur adroit, mais qu'il surpassait en finesse, ou à un amateur aussi convoiteux, mais moins tenace, moins habile, ou moins fortuné que lui.
Le moindre de ces objets, outre qu'il attestait chez lui un goût héréditaire, une richesse ancienne constamment maintenue et noblement utilisée, et sa curiosité infatigable, jouait aussi le rôle de prétexte à ces évocations sentimentales où la mémoire se plaît, et où il entre tantôt le regret de ce qu'on a désiré vainement d'atteindre, et dont quelque détail brusquement apparu éveille le souvenir, ou, comme c'était le cas, la satisfaction orgueilleuse et tendre que
la vue d'un objet encore agréable inspire, quand on se reporte aux heures où, déjà aimé, il n'était pas encore possédé, et quand, imaginé non plus tel qu'il était, paré de la grâce excitante et inquiète de l'incertitude, mais à travers la certitude postérieure de la possession, le désir ancien nous apparaît comme la naissance d'un sentiment dont la fraîcheur, non point diminuée par l'habitude, comme il est aujourd'hui, ni irritée par l'angoisse d'une déception possible comme elle était naguère, participe à la fois de l'impatience joyeuse et de la tranquille confiance d'un amour point encore réalisé mais assuré de l'être, et qui ne se presse pas, sachant ou soupçonnant que le plus doux moment est celui où les violons s'accordent, quand on ne peut plus douter que le
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rideau se lèvera. Pour M. de la Villetournois, le moindre ornement de ce salon lui rappelait soit la période de sa vie où il avait espéré sa conquête, et qui survivait dans sa mémoire, toute teintée de cet espoir, qui, ayant été alors son plus vif sentiment, et demeurant le moins affaibli, colorait tous les autres qui n'en étaient, ou duquel ce qui subsistait de ceux-ci n'était que le reflet ; soit une époque de l'existence auguste de sa lignée, dont chacun des membres était caractérisé dans son esprit, plus que par ses traits peints sur une vaste toile par un maître éminent ou que par les faits glorieux grâce à quoi il avait reçu dans l'histoire une place plus ou moins notoire, par celles des acquisitions desquelles il avait accru le patrimoine artistique de la famille,
duquel M. de la Villetouriiois était, pour l'heure, le dépositaire.
Ainsi, nous savions que cette tasse de Saxe lui était chère, et il savait que nous le savions. Son détachement apparent ne pouvait tromper personne, et il ne pouvait en douter. Les formes indifférentes et polies qu'il affectait d'employer l'étaient si excessivement, qu'au lieu de dissimuler son émotion, son amertume, son chagrin, sa fureur, elles en attestaient la violence (de même que dans un positif, les parties de lumière sont d'autant plus noires qu'elles seront, sur le négatif, plus éclatantes), aussi bien que si, se laissant emporter par un mouvement naturel, il eût jeté Swann par la fenêtre, ce qu'on sentait qu'il souhaitait de toutes ses forces (et ce qui eût,autant qu'au sien, nui au
prestige que le mari d'Odette conservait à mes yeux, n'y ayant rien de plus ridicule qu'un homme pris par le fond de culotte et lancé d'un deuxième étage, ridicule qui eût d'ailleurs été définitif, car il s'y fût infailliblement rompu les os, et la dernière image que j'en eusse conservé, l'eût rendu à jamais grotesque, car, comme j'ai l'horreur du sang, je n'eusse pas été contempler dans la cour ses membres pantelants et même me fusse efforcé à ne pas imaginer cette vue). Et ses paroles étaient si évidemment le contraire de ce qu'il pensait, qu'on ne pouvait pas ne pas songer que le ton dont il les prononçait ne fût, aussi exactement, à l'opposé du véritable qui grondait en lui sans trouver d'issue. Si bien que, par trop de tranquillité il manifestait, aussi clairement que par
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la fureur la plus désordonnée, tout ce qu'il éprouvait, et augmentait ainsi la honte du maladroit, ce qui était stupide, d'un goût douteux, et m'étonnait de la part d'un homme aussi parfaitement élevé que M. de la Villetournois. C'est que je ne connaissais pas encore l'âme d'un collectionneur, et que j'ignorais qu'un homme, fût-il le plus honnête, même le plus scrupuleux, le plus timide, le plus poli, si sa passion entre en jeu, ne connaît plus ni la pudeur, ni la probité, est capable de toutes les audaces et de tous les manques de tact, sort de lui-même, pour ne montrer que ce qui est au fond de tout homme, et que tous les vices révèlent la bassesse, la cupidité, la haine, et la sottise...
Marcel Proust.
LETTRE