A MADAME CAROLINE DUPONT-BIHAN
AVANT-PROPOS
Madame Caroline Dupont-Bihan, ma grand'tante maternelle, était une amie d'enfance de M. Anatole France. Elle vivait, depuis un long temps, retirée à la campagne et fort isolée. Elle ne voyait plus, depuis bien des années, son compagnon de jeux ; mais ils correspondaient assidûment, et le ton charmant de ses lettres plaisait à l'illustre écrivain. Elle avait beaucoup de vivacité d'esprit et peu de jugement, un attachement fidèle à ceux qu'elle aimait et peu de désir de les voir, car elle vivait surtout par l'imagination. Sa vieille domestique m'a dit qu'elle avait un
caractère affreux, qu'elle était tatillonne, vétillarde, égoïste, et de rapports difficiles. Je n'en veux rien croire ; je la connaissais peu et je l'aimais ; elle me recevait sans grâce, et m'écrivait des lettres remplies d'une affection touchante. Quand j'eus la douleur de la perdre, voici quelques mois, je trouvai dans ses papiers, parmi beaucoup d'autres, la lettre de M. France que j'ai l'indiscrétion de publier ici. Elle m'a paru digne de plaire, par tout ce qu'elle révèle, et peut-être de convaincre. J'y vois un aveu, non dépouillé d'artifice, et mêlé de plaisants mensonges, qu'une femme d'esprit peut recevoir, quand elle est séparée du monde et tenue pour discrète. Cet homme éminent me pardonnera de livrer au public ces quelques pages dont le sujet, la négligence du style et les contradictions nombreuses attestent assez qu'elles étaient écrites pour demeurer ignorées. Mais tout ce que produit un tel écrivain mérite d'être connu de tous ; d'ailleurs, j'use en quelque façon du droit de représailles. Malgré les précautions du début,