C6 CORRESPONDANCES DU SIÈCLB DERNIER
nera promptement au but, surtout si quelque symptôme donnait à croire que nos princes veulent continuer leur tour d'Europe et qu'un voyage à Pétersbourg peut s'arranger pour l'année prochaine.
Sur tout ceci, mon cher Patron, faites-moi connaître votre pensée pour le présent et l'avenir. Mon attitude y sera strictement conforme. Depuis trois jours j'ai eu avec M. de Metternich deux longs entretiens dont ma dépêche vous rend compte. Jamais je nel ai trouvé pour moi plus cordial et plus aimable. C était le chant du cygne. Il est ce matin parti pour la Hongrie. Il reviendra dans peu de jours et repartira, dit-on, pour la Bohême. Voilà la saison des affaires finie. Moi-même je partirais pour les eaux, dont je sens le besoin, si je ne sentais plus encore le besoin de faire ici la guerre à l'œil et d'épier la marche du roideNaples, et les symptômes qui m'éclaireront sur ce qui se passe à la Weilburg. Jusqu'ici le secret est bien gardé. Mais tout perce avec le temps. Adieu, très cher, mille respectueux hommages à Madame Thiers et à Madame sa mère. Mille tendres amitiés pour vous.
Sainte-Aulaire.
(Papiers Thiers.)
LE COMTE DE SAINTE-AULAIRE A THIERS
Vienne, ai juin i836.
Voici un courrier de l'amiral Roussin ', très cher, auquel je ne donnerai pour vous que ce peu de lignes. Je vous ai conté l'autre jour ce qui s'était passé au sujet des affaires de Gonstantinople entre MM. de Metternich, de Tatistcheff"^ et moi. Le lendemain, M. de Metternich est parti pour la Hongrie, d'où il reviendra peut-être demain, rappelé par l'arrivée du roi deNaples à Vienne, et M. de Tatistcheff est parti pour la Bohême, où il restera jusqu'au couronnement de Prague \ pour de là se rendre en Russie et en revenir seulement l'année prochaine, ce qui semble vouloir dire jamais.
Cette arrivée du roi de Naples, qu'on donne ici comme imminente, bien qu'à la légation de Naples on affecte de n'en pas être instruit, me cause beaucoup de souci. Si elle a lieu, nul doute qu'un projet de mariage ne la motive. Que devrai-je faire alors ? Je regrette de ne pouvoir espérer d'instructions de vous en
' .\lors ambassadeur k Gonstantinople, l'amiral Roussin devait être ministre de la marine en 1840 dans le second cabinet Thiers.
* L'ambassadeur de Russie à Vienne.
^ Le couronnement de l'empereur Ferdinand comme roi de Bohème.
temps utile, La lettre de M. de Metternich me met en fonds pour casser les vitres. Je puis aller, cette pièce en mains, trouver l'archiduc Charles, le sommer de s'expliquer même par écrit, ce qui serait assurément un fort grand embarras pour lui, pour M. de Metternich aussi, qui se soucie peu, je crois, que le jeu de chacun dans cette affaire soit mis à découvert. Mais cela nous convient-il à nous-mêmes? J'avoue que c'est un parti bien violent, surtout après les injonctions réitérées de M. le duc d'Orléans de me tenir coi jusqu'à nouvel ordre. J'ai envoyé Langsdorff * à Milan - pour porter des lettres de Berlin et pour demander des instructions.
Peut-être au reste ma terreur est-elle sans motifs et le roi de Naples suivra-t-il au contraire la route de France. Rien de plus inattendu que la conduite de ce prince. Quelques-uns affirment qu'il a un grand désir de rencontrer M. le duc d'Orléans en Lombardie. D'autres soutiennent qu'il a suspendu sa marche pour être sûr de prendre une autre route.
Si après sa conduite pour le mariage de son frère '• il venait aujourd'hui se placer insolemment sur ses brisées, il faudrait bien de la modération pour ne pas se fâcher.
Si Aous savez quelque chose, mon cher ami, ne manquez pas de me tracer ici ma conduite avant
* Le baron de LangsdorfT, gendre du comte de Sainte-A.ulaire, était attaché comme secrétaire à l'ambassade de France à Vienne.
• Où les princes s'étaient rendus en quittant Vienne.
3 Allusion évidente, mais qui demeure obscure pour nous, à la délicatesse dont avait l'ait prcme le duc d'ijrléans lors du uiariajje d'un de ses cousins de Naples.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 109
même que je vous aie mis en demeure, ce que je ferai aassitôt que je le pourrai.
Je ne vous ai pas dit que votre discussion des affaires étrangères * me semblait parfaitement belle. Je n'ai eu le temps de la lire que ces jours derniers. Elle m'a satisfait complètement et M. de Metternich m'en a fait de grands éloges.
Adieu, mille amitiés sincères,
Sainte-Aulaire.
(Papiers Thiers.)
LA KEINE MARIE-AMÉLÎE AU COMTE DE SAINTE-AULAIRÊ
Neuilly, ce a^ juin i83G.
Depuis la dernière lettre que je vous ai écrite, Monsieur, j'en ai reçu trois des vôtres : la première par le courrier que vous avez expédié le 5 de ce mois ; la seconde par Monsieur votre lîls dont l'arrivée nous a causé une bien agréable surprise, et la troisième par le courrier qui a quitté mes enfants à Léoben.
Avant toutes les autres choses, c'est un besoin pour mon cœur de vous exprimer combien le Roi et moi nous sommes contents, satisfaits et reconnaissants de la manière aussi prudente que sage et habile avec la-
* A la Chambre des députes, où Thiers avait pris la parole le l*' juin, repondant au duc de Fitz-Jamei.
quelle vous avez conseillé et concouru avec mon fils dans une affaire aussi importante pour son bonheur futur et je dirai pour celui de nous tous. Si le résultat n a pas été plus favorable, cela n'a pas tenu à vos efforts ; mais je ne perds pas encore tout à fait l'espoir de succès, et même j'espérerai beaucoup si l'affaire du roi de Naples ne se conclut pas. 11 me semble que c'est là la pierre de touche, car quelles que puissent être les inclinations particulières de l'archiduc Charles, je vois malheureusement qu'il ne faut pas y compter, et cette faiblesse inouïe est vraiment déplorable dans un prince qui, par sa position naturelle, par ses vertus personnelles et par l'estime générale dont il jouit si justement aurait dû être le vrai chef de la famille. Si nous réussissons, cène sera que par le prince de Metternich, et mettre son amour-propre en jeu me semble un bon moyen ; d'ailleurs en suivant le plan que vous proposez à M. Thiers et dont il nous a fait lecture, me semble [sic) ce qu'on peut faire de mieux ; et surtout rester dans la plus grande inaction de paroles et d'actions jusqu'à l'arrivée demes enfants. G est l'opinion du Roi et, par conséquent, la mienne aussi. Je vous avouerai franchement, à vous qui êtes un si bon père, que le Roi et moi nous avons bien joui du succès de nos fils. L'opinion que vous m'énoncez dans votre dernière lettre sur l'un et sur l'autre m'a fait le plus grand plaisir, parce que j'attache un grand prix à votre opinion et que j'espère que vous n'êtes pas trop flatteur. Dans tous les cas, je crois que ce voyage a été une très bonne chose, même s'il n'a aucun des résultats que nous pouvions espérer, car il aura au moins servi à faire connaître mes enfants tels qu'ils
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 111
sont et à les mettre en contact avec les princes, leurs contemporains. J'attends avec impatience de leurs nouvelles de Milan. Je suis un peu inquiète du choléra qui s'est développé dans plusieurs endroits de la route qu'ils doivent suivre et même dans Milan.
Si vous en avez l'occasion, je vous prie de témoigner au chancelier combien j'ai été touchée de tout ce qu'il a fait pour mes fils et de ce qu'il a mandé au Roi et au comte Apponyi sur le duc d'Orléans ; et en même temps toute la part que j'ai prise au nouveau chagrin qui vient d'affliger son cœur paternel *. Le prince de Salerne, mon frère, doit être arrivé à Vienne. Je vous recommande l'incluse pour lui et je vous prie de le prévenir lorsque vous expédierez des courriers à Paris, pour qu'il puisse en profiter pour m'écrire. Je vous prie aussi de vous charger des lettres deM"*^ d'Ambrosio. C'est la gouvernante de ma nièce, la fille du prince de Salerne, une personne de beaucoup de mérite qm a été élevée avec moi et qui est une de mes plus anciennes et meilleures amies.
Lorsque vous recevrez cette lettre, le roi de Naples vous sera aussi arrivé. Il a hâté subitement son départ de Florence. Je crains bien que cette résolution n'ait été prise pour éviter une rencontre avec mes fils, et peut-être aussi que, de Vienne, on aura hâté son arrivée pour détruire l'impression produite par mes fils et arriver au but que nos antagonistes se proposent. Je compte sur vous pour me tenir au courant de ses mouvements, de ses espérances et de ses projets. La pré-
* Les enfants issus du premier mariage de Metternich (avec Elisabeth de Kaunitz) succombaient successivement à un mal implacable.
cieuse santé du Roi est parfaite, tout est tranquille et nous jouissons d autant plus de notre paisible Neuilly que nous y possédons depuis quelques jours notre bonne Louise et son mari '.
Je vous remercie des fermoirs d'acier que vous m'avez envoyés, je les ai trouvés charmants : mais je vous prie de m'eiivoyer le mémoire de mes petites dettes en m'indiquant à qui vous voulez que je les paye. Je vous prie de dire mille amitiés de ma part à Madame de Sainte-Aulaire et à vos aimables filles. Et dites à la première que c'est une mère qui la remercie des soins qu'elle a eus de ses enfants. Recevez vous-même l'assurance de tous mes sentiments qui vous sont connus.
Votre bien affectionnée,
Marie-Amélte.
(Archives Sainte-Aulaire.)
LE DUC d'orLÉANS AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE
Alilan, 26 juin i83G.
C'est à Vérone, le 23 au matin, mon cher Comte, que M. de LangsdortF m'a remis votre lettre du 49 et
' La princesse Louise d'Orléans, fille aînée de Louis-Philippe et de Marie-Amélie, avait épouse en i83a Léopold I"", le nouveau roi des Belge*.
ma fait les commissions verbales dont vous l'avez chargé d'accompagner votre dépêche. J'ai attendu jusqu'à aujourd'hui pour y répondre parce que, après avoir lu et relu votre lettre si frappante, j'ai senti plus que jamais le besoin de réfléchir aux divers partis qu'il me restait à prendre dans cette circonstance si importante de ma vie et aux conséquences probables de chaque détermination que je pourrais adopter- Outre vos bons conseils, dont j'ai déjà, dans le commencement de cette négociation, approuvé toute la valeur ; outre les bons avis de mon frère et mes propres réflexions, les réponses que j'ai reçues aux dépèches portées par votre fils \ l'approbation complète de notre conduite et les renseignements précieux qui me sont parvenus indirectement ont aussi servi d'éléments à une résolution dont les inconvénients, que je con nais, n'ont pu entrer en balance dans mon esprit avec les avantages. Je suis convaincu, comme vous, que ce n'est que par un effort énergique, par une attaque à fond et soutenue que je puis profiter de la chance de succès bien précaire et bien incertaine qui me reste encore. Ce n'est que de Paris que peut être combiné et dirigé cet effort simultané où il faudrait faire concourir toutes nos ressources, tous nos moyens d'action, tant politiques qu'individuels. Jusque-là, mon opinion bien fermement arrêtée est de ne rien dire ou Paire. Les tentatives séparées ou les insinuations de
I* On a vu par la lettre précédente que l'ambassadeur avait chargé ion propre Gis de porter et de commenter à Paris ses dépêches du ■'12 juin, tandis que quelques jours plus tard son gendre Langsdorfl liait rejoindre los princes à Vérone et les accompagner jusqu'à Vlilan.
il4 CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNIER
chacun de nous seraient en pure perte et ne feraient qu'ébranler l'espèce de position offensive où vous avez su si habilement nous placer. En outre, j'ai obtenu à Paris, j'ai obtenu le silence et limniobilité en en donnant moi-même l'exemple ; si je m'écartais de cette ligne, il n'y aurait plus de digue possible. Mon opinion est donc, je le répète, de nous tenir cois, tant à Vienne qu'à Paris, jusqu'au moment où j'aurai revu le Roi, la Reine, toute ma famille et le président du Conseil. Je serai à Neuilly le 8 juillet ' (je viens de prendre les arrangements nécessaires pour cela) et alors nous réglerons notre!plan de conduite ; et si nous nous décidons à attaquer, ce sera avec toutes nos forces réunies. Mais, quel que soit le parti que nous prenions, ses résultats seront décisifs car nous n'aurons rien ménagé, si ce n'est cependant la position personnelle que j'ai prise vis-à-vis de l'archiduc Charles et dont aucun intérêt ne me fera me départir. D'après cela je ne puis adopter l'idée de demander à Metternich de vous prévenir des démarches que d'autres princes pourraient faire pour obtenir la main de l'archiduchesse Thérèse ; car, ou le Chancelier ne vous donnerait pas d'engagement, et alors on serait dans l'alternative de se brouiller pour un fait accessoire, ou de subir un désagrément sans en rien témoigner ; ou bien, s'il vous promettait de vous informer, nous nous mettrions à sa discrétion sans avoir aucune garantie qu'il n'eût soin de nous prévenir beaucoup trop tard. Je
^ En rétlité, surprise Milan par la nouvelle de l'attentat d'Alibaud, les princes partirent précipitamment dans la nuit du a8 au 39 juin, pour arriver à Neuillj dans la matinée du 4 juillet.
UN PROJET DE MARlAGt: UL DLG G ORLEANS 115
penche encore moins pour écrire à l'archiduc Charles et lui demander un engagement analogue ; ce serait lui fournir une occasion d'en finir avec moi, sans embarras, et je suis décidé à ne lui écrire la lettre que je lui ai annoncée que lorsque je me serai concerté avec tous les miens. Jusque-là toute demi-mesure, tout tâtonnement doit être évité. C'est là ce qui me fait penser que le général Grûnne ne doit pas être sondé et qu'il ne faudrait lui parler qu'autant qu'il serait envoyé par l'archiduc et qu'il ferait les premiers pas. Je ne vois de nécessité de se hâter que pour démentir le bruit que je n'ai pas trouvé l'archiduchesse Thérèse à mon goût. Ne nous donnons pas le ridicule du Renard et des Raisins. Sur cela vous pou% ez \ ous avancer, sans pourtant me représenter comme amoureux. Du reste, tout ce que vous ou moi nous |)ourrions faire en agissant par nous-mêmes, ne serait qu'une répétition de ce que nous avons déjà tenté ; nos forces n'ont pas suffi pour surmonter l'obstacle : pourquoi le tenter encore sans avoir pris du renfort à Paris ? Séparés même, comme nous le sommes tous deux, nous avons bien moins d'action que lorsque nous étions réunis à Vienne, pouvant lutter corps à corps avec la difficulté. Maintenant je sais parfaitement à quoi m'en tenir, je sais quel est l'obstacle ; je sais ceux qui me sont défavorables et ceux qui me sont favorables ; j'ai la mesure de la volonté et de la puissance de chacun ; je connais le terrain ; si nous nous décidons à attaquer, il ne faut négliger aucun moyen de succès, car si nous échouons cette fois-là, il ne nous restera plus même la chance très minime que nous avons encore.
Mais, me direz-vous, le roi de Naples vous gagnera de vitesse. A cela, je vous répondrai que vous savez aussi bien que moi que si le roi de Naples veut épouser tout de suite l'archiduchesse Thérèse, il le peut. Car toute la famille et M. de Metternich l'y pousseront et le soutiendront. L'archiduc Charles consentira et si l'archiduchesse éprouvait un éloignement, très peu présumable, il y a des influences qui se chargeraient de le faire disparaître. Cependant, dans le cas où une demande formelle serait faite par le roi de Naples, je vous autorise à aller trouver l'archiduc Charles en en prévenant M. de Metternich. Vous direz à l'archiduc Charles que d'après la réponse que M. de Metternich vous a faite le 10 juin, au nom de l'Empereur, à votre lettre du 9, vous ne pouvez laisser arriver une autre demande sans avoir constaté la priorité de la mienne et obtenu de l'archiduc ou une réponse catégorique ou du moins une garantie qu'il ne donnera aucun engagement avant d'avoir reçu une lettre de Paris. Vous verriez ensuite, d'après ce qui vous serait dit, la condiiite que vous avez à tenir. Et, si délicate que fût votre position, je sais maintenant par expérience et d'après l'habileté dont vous m'ave^ donné des preuves dans le commencement de cette négociation, que je ne puis vous donner de meilleur guide que votre inspiration, de meilleur conseil que votre désir du succès et votre attachement pour ma famille et pour moi.
Mais, je ne saurais assez vous le répéter, je ne vous autorise à cette démarche auprès de l'archiduc Charles que dans le cas où vous sauriez très positive.ment qu'une c/emanc/e formelle aurait été adressée ; et je
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 117
n'y donnerai pas mon consentement tant que le roi de Naples ou tout autre concurrent n'en serait pas venu à vouloir un prompt dénouement, et tant qu'il n'aurait annoncé de projet que d'une manière vague. Or, je suppose, tant d'après vos réflexions que d'après ma conversation avec le roi de Naples, qu'il repartira de Vienne sans s'être engagé avec l'archiduchesse Thérèse.
Voilà, mon cher Comte, mon opinion bien formelle. J'ai tâché de vous l'exprimer le plus clairement et le plus brièvement possible, car je suis ici aussi pressé qu'à Vienne et il me tarde de vous envoyer M. de Langsdorff, à qui je donne quelques explications verbales à joindre à cette lettre. Je vous envoie aussi une lettre pour le roi de Naples, qui m'a demandé de la manière la plus obligeante de lui écrire des nouvelles de mon père. Nemours est très bien * et me charge de mille choses pour vous. Maintenant, veuillez remercier Madame de Sainte- Aulaire de ses efforts et d'une obligeance qui ne se dément jamais et croyez, mon cher Comte, à tous mes sentiments d'amitié.
Votre bien affectionné,
Ferdinand-Philippe d'Orléans.
(Archives Sainte- Aulaire.)
* Pendant le trajet do Vienne à Milan, le duc de Nemours avait été pris d'une indisposition assez violente pour nécessiter une halte d'un jour ou deux.
LE COMTE DE SAINTE-AULAIRE A THIERS
38 juin i836,
Cher Monsieur Thiers,
J'ai eu cette nuit votre lettre du 21 juin ' ; elle contient de bonnes paroles, pour lesquelles je vous embrasse tendrement. Quant à vos instructions, je m'y conformerai strictement, et mes dernières lettres vous prouveront que je les comprends bien. Je suis tout fier quand mes idées rencontrent les vôtres -.
Je reçois à l'instant une lettre de Lanp^sdorfl", qui a rejoint les princes à Vérone. Ils ne me le renverront que de Milan, et ils me font réitérer l'aA'is de me tenir bien en repos jusqu'à nouvel ordre.
Adieu, très cher ; aussitôt après le retour de mon gendre, je vous expédierai un des deux courriers que j'ai à vous. Mille tendres amitiés.
Sainte- AuLAiRE.
(Papiers Thiers.)
1 La minule fie celte lettre manque dans les papiers Thiers.
2 Bresson écrivait de même Ji Thiers : « En général, depuis que vous êtes notre guide, j'admire avec quel bonheur et quel tact vous prévoyez tout, vous allez au-devant de tout et me mettez en mesure de répondre à tout, n (9 mai i836 ; Papiers Thiers).
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 119
LE DUC d'oRLÉANS A THIERS
Milan, 28 juin i836 *.
J'ai été heureux de voir, Monsieur, par la lettre que vous m'avez écrite le 21 juin, que vous reconnaissez comme moi la nécessité absolue de se tenir immobile à Paris com,me à Vienne jusqu'à mon retour. Ce n'est qu'alors, après avoir discuté mûrement toutes les chances diverses et les conséquences probables de chaque parti, quefnous pourrons arrêter notre détermination sur la marche à suivre, et frapper, s'il y a lieu, un coup décisif sans nous ménager de retraite, et en faisant usage de toutes nos ressources et de tous nos moyens d'action. Jusque-là, tout ce qui pourrait être tenté, soit de Paris, soit par M. de Sainte-Aulaire, soit par moi, serait incomplet et n'aurait aucune chance de succès ; ce serait briser le fil que nous tenons encore. — Je sais d'un autre côté les inconvénients qu'il peut y avoir à laisser s'écouler quelques semaines, surtout pendant que le roi de Naples est à Vienne ; mais je préfère encore de beaucoup cette situation à
* Cette lettre fut écrite et expédiée dans la matinée du a8. car à midi et demi le duc d'Orléans allait recevoir la nouvelle de l'atten tat d'Alibaud, qui lui fit brusquer son retour en France.
celle que nous ferait une démarche précipitée. C'est pour cela que je trouve si sagement composé le thème de réponse que vous vous êtes fait et que vous me rapportez dans votre lettre. Mais je sens en même temps le besoin dêtre promptement à Paris : j'y serai ]e 8 juillet, ou le 9 au plus tard.
Je vous écris toujours en courant ; car je suis tellement aorrii)lé à occupations que je suis obligé de tronfîuer toutes mes pensées en vous écrivant. Jai tant, tant de choses et de choses importantes et sérieuses à vous dire ! J'ai tant vu et tant entendu depuis deux mois I Si je pouvais ne rien oublier.
J'ai encore ici la place de vous dire un mot de vos beaux et nobles discours '. Vous avez fait à nouveau la conquête d'Alger, et je puis vous dire que c'est sur des Arabes que vous lavez faite : car les paroles antinationales de MM. Duvergier ^ et Desjobert ^ feront
' A la Chambre des députés, les lo et 1 1 juin, dans un grand débat sur le budget de l'Algérie, dont certains parlementaires préconisaient encore sinon l'évacuation, du moins l'occupation très restreinte.
* Prosper Duvergier de Hauranne l'de la famille de l'abbé de Saint-Cyran , homme politique et historien, futur membre do l'Académie française (1798-1881). Fils d'un député de la Restauration et lui-même député du Cher depuis i83i, il était alors un des plus ardents parmi les jeunes doctrinaires et combattait la politique de Thiers avec une âpreté que désavouait Guizot. La coalition de i838, dont il fut un des principaux artisans, allait le rapprocher de Thiers, d\ec lequel il noua par la suite des rapports d'étroite intimité. Ses très nombreuses et longues lettres, conservées dans les papiers Thiers, constituent une chronique abondante, vivante, singulièrement partiale, de la vie politique et parlementaire pendant près de quarante ans, de 1889 à 1877.
3 Amédée Desjobert. député ou représentant de la Seine-Inférieure
verser plus de sang français que les proclamations d'Abd-el-Kader. Vous ne pouvez vous figurer à quel point les étrangers nous envient l'Afrique, comme camp d'instruction de notre armée. Quand même je vous dirais moins que la vérité à cet égard, vous croiriez encore que j'exagère.
Je finis bien à la hâte en vous remerciant de l'appui que vous m'avez donné dans une négociation bien délicate, et en vous renouvelant l'assurance de tous les sentiments bien sincères avec lesquels je suis Votre affectionné,
Ferdinand-Philippe d'Orléans,
LA REINE MARIE-AMÉLIE AU COMTE DE 8AINTE-AULAIRE
Neuilly, ce 38 juin i836.
Nous avons éprouvé un nouveau miracle de la divine Providence envers notre si cher Roi : un coup de fusil lui a été tiré à bout portant, la balle a passé à un doigt au-dessus de sa tête, j'ai ramassé une partie
de i8.S3 à i853, appartenait alors à la gauche dynastique, et s'était fait une spécialité de combattre, au nom des prétendus principes de l'économie politique, l'établissement à demeure de la France en Algérie.
de la bourre dans ses cheveux, et il a été sauvé * ! Cette Providence si marquée m'inspire confiance pour l'avenir, mais dans le moment mon cœur souffre. Je ne me dissimule pas l'effet que produira cet événement autour de vous. Mais si on voyait l'indignation générale, les témoignages unanimes d'intérêt et d'affection que le Roi reçoit, on reviendrait à d'autres idées. Et ce qui prouve que nous sommes plus solides qu'on le croit, c'est que l'assassin lui-même a avoué qu'il avait hâté son coup pour profiter de l'absence de mon fils. Je pense à tout ce que mes pauvres enfants éprouveront en apprenant cette nouvelle. Je crois que cela hâtera leur retour. J'ai reçu ce matin de leurs nouvelles du 23. à Vérone. Nemours allait bien ; j'ai été fort tourmentée pour lui. Je vous recommande les deux incluses pour le roi de Naples et pour mon frère. Il me tarde d'avoir de leurs nouvelles par vous ; vous savez qu'ils ont rencontré mes chers voyageurs et que l'entrevue s'est passée très bien. Je suis sûre de tout ce que vous et Madame de Sainte- Aulaire aurez éprouvé. Dites-lui bien des choses de ma part et recevez l'assurance de tous mes sentiments pour vous.
"Votre bien affectionnée,
Marie- Amélie. (Archives Sainte- Aulaire.)
* Le 25 juin, comme Louis-Philippe sortait en voiture des Tuileries avec la Reine et Madame .Adélaïde, un ancien sous-officier, Louis Alibaud, armé d'une canne-fusil, tira presque à bout portant.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 123
tiïiers au comte de sainte-aulaire
Paris, 28 juin i836.
Mon cher comte de Sainte- Aulaire,
Je vous adresse une circulaire confidentielle destinée à raffermir et uniformiser le langage de nos agents. Il y a eu abattement d'abord et indignation ensuite. Ce que je dis en langage général dans ma circulaire est rigoureusement vrai. On est convaincu que quelques scélérats ne changeront pas malgré nous tous la marche des choses. L'admirable mot du Roi : J'ai cinq fils pour cuirasse, cet admirable mot se réalise. Les assassins, comptant M. le duc d'Orléans pour ce qu'il vaut, voulaient le frapper avant son retour : il n'y a doute aujourd'hui pour personne, et M. le duc d'Orléans aurait régné et bien régné. Mais j'espère que nous ne verrons pas encore son règne. Vous savez combien je suis fataliste ; je n'ai aucune crainte pour le Roi : je le sais si heureux, je crois tant à de certaines destinées, je sais si bien que les grandes utilités achèvent leur carrière, que je ne suis, pour mon compte, pas ébranlé du tout. Néanmoins je ne sais pas une meilleure doublure à ajouter à la cuirasse qu un petit-fils né aux Tuileries. C'est le cri universel. Je sais bien que le dernier événement est peu fait
pour encourager les pères de famille. Cependant, l'impression passée, il faut envisager cela de sang-froid. Il n'y a pas un pays, pas un grand règne, pas une révolution où de tels malheurs ne se soient produits. Nous n'avons pas en cela la préférence du sort, et il ne faut pas souifrir qu'on exagère l'événement. Ne vous en montrez pas trop alîecté, n'ayez que du chagrin et pas de découragement. Mais il faut surtout parler significativement à M. de Aletternich. Sans faire de démarche expresse (chose qui ne doit être faite que par la volonté de M. le duc d'Orléans), sans faire de démarche, il faut dire que le mariage est un des moyens les plus sûrs de mettre fin à ces affreuses tentatives et de les rendre vaines. On est bien faible, bien aveugle à Vienne, si on ne sent pas la grandeur de l'occasion.
D'abord il faut à tout prix marier le prince royal cette année. Si on ne le marie pas à Vienne, on le mariera ailleurs ; on le mariera toujours à une fille de sang princier (c'est indispensable, car nous ne voulons pas mettre la République sur le trône en épousant une fille qui ne serait pas née princesse i ; mais, cette condition remplie, on acceptera toute princesse qui sera respectable et de bonne santé. Pour une femme assise sur le trône de France, la grandeur ou la petitesse de l'origine disparaissent : c'est une vraie puérilité que de s'y arrêter. 11 y aura même une vraie grandeur à ne pas s'y arrêter. Pour moi, j'y pousserai de toutes mes forces. Il y aurait manque de dignité à dépendre plus longtemps d'autrui et à s'exposer à des refus prolongés.
On ira donc là où l'on saura n'être pas refusé, et on
L'N PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 125
a des lieux sûrs et honorables. Mais l'occasion sera manquée pour la politique autrichienne, et ce sera une pitié. Je ne dis pas cela comme un avocat plaidant, je le dis avec une conviction profonde. J'aurai une vraie pitié de ceux qui manqueraient cette occasion. M. le duc d'Orléans a une qualité, c'est de ne rien oublier. Je vous en donnerais des preuves, s'il ne fallait pas les écrire, mais de notre côté nous sentirions la fausseté des caresses du continent, et pour mon compte je me persuade déjà tous les jours que, bien qu'en dise M. de Fitz- James *, nos vrais amis sont dans l'homogénéité des principes, c'est-à-dire à Londres.
Ainsi à Vienne on aura lieu de s'en repentir.
Ayez donc, à part toute démarche, ayez un langage très net dans l'occasion : traitez de bien haut les faiblesses de certains esprits, tout puissants qu'ils sont, et surtout faites sentir que la grande occasion sera perdue cette année. Car le parti sera pris cette année même. La France nous le demande impérieusement. Il est bien entendu que ceci est pour le langage, et que pour une démarche effective il faut attendre un ordre formel du Roi ou du prince royal.
Quant à moi, je l'avoue, je suis aujourd'hui moins disposé que je l'étais à pousser à Vienne. J'étais d'avis que, compromis par le voyage, il fallait aller jusqu'au bout et épuiser notre chance ; mais avec ce que je vois, je ferais le fier, si j'étais maître en cette
* Edouard, duc de Fltz-Jatnes (1776-1838), pair de France sous la Restauration, avaitdonné sa démission au début de 1883, après le vote de la loi qui supprimait l'hérédité de la pairie : député de la Haute-Garonne depuis i834. il était après Berryer le meilleur orateur de l'opposition « carliste » ou légitimiste au Palais -Bourbon.
affaire ; je prendrais mon parti et je placerais sur le trône, où elle serait si haut qu'on ne verrait pas d'où elle vient, une princesse n'importe de quelle origine, pourvu qu'elle tut pure et saine et bonne mère. Le jour où l'on fera cela hardiment et où l'on s'adressera à ceux qui ne peuvent pas refuser, on aura imposé par sa décision, on sera indépendant et on traitera de haut avec tout le monde.
Encore un coup, si la France ne dépend pas de quelques étudiants fanatiques et scélérats, elle ne dépend pas de quelques intrigues carlistes et émigrées voulant lui faire attendre ou lui refuser des princesses. Nous devons pouvoir durer et nous marier malgré tout le monde. Tout cela dépend d'une seule chose, c'est que la France le veuille, et elle le veut avec passion. Elle est philippiste dans l'àme, par vanité, parce que la renommée du Roi la tlatte, et puis par raison de prudence, parce qu'elle a une peur horrible de la République et une haine invétérée des Bourbons aînés. Je voudrais montrer cela à tout le monde aussi vrai que cela est ; je voudrais dessiller les yeux fermés, s'il y en a, et ratfermir les cœurs faibles, je ne dirai pas s'il y en a, car il y en a en effet. Ayez donc une assurance imperturbable, car il y a lieu, car vous pouvez vous reposer sur une base très forte. C'est tout le pays voulant ce qui est et le voulant consolider à tout prix. Soyez donc fier et prenez-le de très haut.
M. Apponyi n'a encore reçu aucun avis de ce qui s'est passé à Vienne. On l'ignore complètement ici. Nous avons arrêté le langage suivant : on est très satisfait du voyage et il a réussi complètement ; on n a fait aucune démarche ; on s'est borné à observer
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les dispositions qui ont paru bonnes. L'archiduc Charles a conçu une vive amitié pour M. le duc d'Orléans, il est très certainement disposé à lui donner sa fille. Dans le reste de la famille, on augure des dispositions contraires. M. de Metternich n'a pas de répugnance. Il est indifférent, il veut traiter, transiger, commercer ; c'est le rôle naturel d'un chef de cabinet. D'après ces dispositions, on décidera au retour des princes s'il faut agir ou ne pas agir. Ce sera le sujet d'une délibération politique.
Voilà notre langage avec les plus intimes, c'est-àdire avec le cabinet lui-même et les agents les plus élevés. On n'en dit pas autant aux autres. Soyez impénétrable pour tout le monde. Il est certain que la diplomatie ignore tout.
Adieu, je vous embrasse et dépose mes hommages aux pieds de Madame de Sainte- Aulaire.
CIRCULAIRE CONFIDENTIELLE DE THIERS, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES, AUX AGENTS DIPLOMATIQUES DE FRANCE A l'ÉTRANGER
Paris, 28 juin i836.
Un nouvel attentat sur la personne du Roi vient d'attrister la France, et d'y produire une sensation
i2B CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNIER
profonde. Cette sensation sera certainement partagée par toute l'Europe, à laquelle le Roi, dont la vie est ainsi menacée, a rendu et rend encore de si grands services. En voyant à quelles passions furieuses ce grand prince est exposé, le monde entier doit comprendre quelle force d'esprit et de cœur il lui faut pour les vaincre et quels services il rend à l'ordre social en s'obstinant généreusement à les combattre. Le crime dont nous avons à déplorer la tentative est probablement un crime isolé. Cependant on n'en sait rien encore ; mais dans tous les cas, la passion de destruction qui l'a produit a de nombreux complices dans les anarchistes de toute l'Europe. Le monstrueux régicide Alibaud a communiqué avec les réfugiés de tous les pays ; il se dit l'ami non pas du peuple, mais des peuples. D'ailleurs les découvertes récentes faites en Suisse nous prouvent que les réfugiés, qui dans ce pays rêvaient de nouvelles insurrections, attendaient un crime sur la personne du Roi. Les principaux d'entre eux disaient à leurs partisans qu'il fallait attendre le mois de juillet, qu'alors il y aurait sans doute des événements à Paris, et que tout serait facile quand l'ennemi des peuples, le roi Louis- Philippe, aurait succombé sous les coups qu'on lui destinait. Vous pouvez bien affirmer sans exagération que c'est à Paris qu'on veut frapper l'Europe entière et que notre Roi souffre pour la cause de l'ordre social universel. Ce n'est certes pas une récrimination de notre part contre ceux qui nous accusent d'être la source de la contagion, mais il doit nous être permis de faire ressortir la vraie situation de notre gouvernement et d'appeler sur notre Roi, dont le rôle aujour-
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d'iiiii admiré de tout le monde n'a d'ahord pas éi.é apprécié comme il devait l'être, d'appeler sur sa tête l'intérêt universel qu'il mérite.
Le régicide Alibaud vient d'avouer que ce qui l'avait décidé à ne pas attendre le mois de juillet, c'était l'absence des princes. « J'avais besoin de me presser, » a-t-il dit, « parce que l'absence de M. le duc d'Orléans nous donnait des chances avant son retour. » Ceci nous prouve heureusement que déjà les fils du Roi apparaissent dans la pensée des anarchistes comme une continuation non interrompue de la résistance qu'on leur oppose.
L'Europe vient de voir et de juger de près M. le duc d'Orléans et d'apprécier ses hautes qualités. Nous qui connaissons son courage, sa raison déjà si mûre, nous savons qu'il serait le continuateur infaillible de son illustre père et que l'ordre public aurait en lui un soutien non moins ferme et non moins énergique Cette pensée, au milieu de la douleur générale, est venue relever les esprits et leur prouver que le régicide serait un crime inutile et qu'il ne serait pas donné à un scélérat de renverser la monarchie. Elle a surtout apporté à la France, qui est fière de la haute renommée de son Roi, qui est reconnaissante de ses services, l'espérance que sa vie serait moins menacée à mesure qu'autour de lui ses fils grandiraient en âge, en force, en vertu. Oui, c'est la seule considération qui, dans ce triste événement, se soit présentée, la seule qui ait relevé les esprits abattus ; tout le monde a entrevu l'impuissance certaine du crime, et par suite aussi son découragement.
Il n'y aura pas beaucoup d'hommes, quoi qu'on dise,
qui consentent à donner leur vie pour un crime sans résultat. Quand nous voyons donc grandir les fils du Roi, quand nous voyons le temps ajouter chaque jour à leur force physique et morale, nous voyons en même temps se raffermir notre monarchie et diminuer limminence du péril auquel la précieuse vie du Roi est exposée.
Ne négligez pas de faire valoir ces considérations dès que vous aurez l'occasion de vous entretenir de ce cruel événement. Il est vrai qu'ici la première impression a été celle de l'abattement ; il y avait une sorte de découragement dans les esprits en voyant ces tentatives sans cesse renaissantes et qui n'avaient échoué que par une suite de miracles ' ; il y avait humiliation en pensant au spectacle que notre pays donnait au monde. Cependant on s'est bientôt relevé. La scène [sic] du Roi en présence des Chambres, son énergie triste, mais extraordinaire, l'élan qui a répondu à son langage ferme et puissant, les cris passionnés de Vive le roi ! qui jamais n'avaient retenti avec cette violence sous les voûtes du palais, tout cela a produit un spectacle inouï et dont la froideur du Moniteur ne saurait donner une idée à ceux qui ne 1 ont pas vu. L'impression s'est communiquée au dehors. Elle s'est renouvelée le lendemain quand la garde nationale et l'armée ont paru devant le Roi ; l'enthousiasme a été au comble et de toutes parts on s'est dit que le sort d'une grande nation ne saurait dépendre d'un misérable assassin. J'observe bien notre pays, je létudie
* L'attentat de Fieschi, qui datait de moins d"un an, avait été précédé de plusieurs émeutes.
avec une attention continuelle, je cherche à me dé. pouiller de ces illusions dans lesquelles les gouvernants se complaisent trop souvent, et je suis profondément convaincu que jamais la France n'a été plus attachée de conviction à une dynastie qu'elle ne l'est à la dynastie d'Orléans. Elle a un effroi inexprimable de la République, une aversion insurmontable pour la dynastie déchue, et, entre la Restauration et la République, elle s'attache passionnément à la royauté d'Orléans comme à sa dernière ressource. La vue des hommes d'Etat qui ne sentiraient pas à quel point ceci est profondément vrai serait une vue bien courte et bien fausse.
La France s'attache encore à cette noble famille à proportion des périls qui la menacent, et quand le Roi a dit ces paroles si vraies : C'est parce que vous m'avez confié vos destinées que je suis en hutte auxpoi. gnards, un cri unanime lui a répondu et lui a prouvé combien cette vérité était universellement sentie.
11 y a dans tous les cœurs indignation contre cette folle et criminelle pensée de disposer d'un grand peuple malgré lui et d'en disposer par l'assassinat.
On se rassure en consultant les souvenirs de l'histoire ; on reconnaît avec satisfaction qu'à aucune époque il n'a été donné à quelques scélérats de changer la destinée d'un peuple ; de grands et nobles princes ont quelquefois péri ; mais les destinées de leur pays n'ont pas été changées et le duc d'Orléans tromperait certainement l'espoir du crime. Mais nous n'en sommes pas réduits à de telles espérances.
Le Roi vivra ! Napoléon a vingt fois échappé au poignard. Seulement on était, non pas plus vigilant,
132 CorrEspoNda>'ces du siècle dernier
mais plus sévère qu'aujourd'hui et nous le deviendrons malgré le Roi : la France nous le demande à grands cris.
Un vœu qui a éclaté de toutes parts, c'est le mariage du prince royal. On nous demande de donner ce nouveau gage de sécurité à la France, d'ajouter ce nouveau découragement à tous ceux que le mérite du prince royal doit inspirer aux partis. 11 faut une princesse, dit-on de toutes parts ; mais son rang entre les maisons princières n'importe pas. Pourvu qu'elle soit bonne et respectable, digne mère de nos rois, il suffit ; la France est assez grande pour agrandir (sic) la reine qu'on lui donnera. Je vous cite ce fait pour vous indiquer la pensée profondément conservatrice du pays et vous prouver à quel point est forte sa volonté de consolider l'état de choses qu'il a élevé, et combien il a le sentiment de sa propre grandeur. Vous devez garder cette réllexion pour vous ; mais il faut que vous sachiez toutes les impressions par lesquelles le pays a passé, en quelques jours, pour le dépeindre avec vérité et à propos.
Montrez surtout une grande assurance ; répétez partout et avec une fermeté calme et inaltérable que le pays est irrévocablement fixé ; qu'après avoir résisté pendant six années à tant d'entraînements, il ne sera pas emporté par un scélérat à des désordres auxquels le poussaient des passions puissantes aujourd'hui calmées ; le pays veut garder tout ce qu'il a ; il a plusieurs rois prêts à se dévouer ; il a de nombreux ministres qui tous se dévouent sans relâche aussi, et il a enfin lui-même son inépuisable force. En vérité si la scélératesse des partis n était pas si grande, on
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dirait qu'elle est puérile, en voyant l'impuissance de leurs projets contre toutes les forces réunies du pays. Je vous écris tout ceci pour que vous communiquiez partout les sentiments qui vous animent ; il y a eu chagrin profond et abattement d'un instant ; mais les esprits se sont remis à vue d'oeil. Il y a aujourd'hui indignation et confiance. Ayez donc un langage ferme, digne du cœur du Roi et de l'énergique résolution de la France.
l'archiduchesse ELISABETH AU PRINCE DE MONTLÉART
Monza *, 39 juin i836.
... Au moment OÙ vous recevrez ce chiffon, vous
' Elisabeth de Savoie-Garignan, femme de l'archiduc Rénier, viceroi de Lombardo-Vénélie, était fille du prince Charles de Carignan et de Charlotte-Albertine de Saxe-Courlande. Ses parents, acquis aux idées révolutionnaires, s'étaient fixés à Paris, où son père était mort en 1800. Sa mère s'était remariée en 1810 avec le comte de Montléart, auditeur au conseil d'Etat, qui lors de l'incendie du bal Schwarzenberg lui avait sauvé la vie en compromettant passablement sa réputation. La lettre publiée ici prouve qu'à la différence de son frère le futur roi Charles-Albert, la princesse Elisabeth avait voué un attachement quasi-filial au second mari de sa mère. Le ménage Montléart s'était installé après i8i4 à Vienne, et la cour d'Autriche avait conféré à Montléart un titre de prince. C'est lui-même qui en i836 communiqua à Sainle-Aulaire la lettre de sa belle fille, en l'autorisant à en prendre copie.
* On sait que Monza est une résidence princière proche de MU»n,