CORRESPONDAIVCES DU SIÈCLE DERNIER
saurez sûrement, mon bon père, les nouveaux événements du 25 arrivés à Paris, et qui vinrent hier bouleverser avec raison nos pauvres hôtes, et culbuter en tristesse les événements de la journée.
Une heure presque avant le moment où nous les attendions, ils arrivèrent ici. On accourut me dire qu'ils désiraient nous parler ; j'étais juste à mettre ma robe. Je vais au salon où était déjà Rénier : le duc dOrléans vient vite à moi ; je le vois tout bouleversé, les yeux rouges, enflés ; je lui dis : « Mon Dieu ! qu'avez-vous donc ? » — « Je viens, Madame, pour vous annoncer un affreux malheur pour nous, mais qui heureusement se termine mieux qu'on ne pouvait le croire, )> Et, disant cela, les larmes lui coulaient des yeux. Moi je pensai de suite : <( Oh ! ci siamo, il y a eu du grabuge, comme on annonçait ces jours passés qu'il s'en préparait sous main pour avant les journées. » Enfin il me dit : « On a tiré presque à bout portant sur le Roi ; il n'est pas blessé heureusement, mais il est affreux pour nous de n'avoir pas été là. de ne pas avoir pu nous mettre devant lui, etc.. etc. » Le voilà qui laisse un libre cours à ses idées et à ses larmes. Pauvre jeune homme ! Il me donne la dépêche qu'il avait reçue par télégraphe à douze heures et demie pendant qu'il faisait sa toilette. De suite il fît atteler et vint droit ici, réellement dans un état à faire pitié. L'autre ' était un peu plus calme et raisonnait la chose. Il me donne à lire la dépèche portant que, le Roi étant en voiture avec Madame Adélaïde à une heure, il fut tiré presque à bout portant sur lui. mais
' Le duc d« Nemours.
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sans l'avoir atteint, ni la Reine, ni sa sœur ; que l'homme tirant fut de suite arrêté, et que toute la famille royale va bien. Ceci était tranquillisant, mais le fond de la chose reste affreux, et les pauvres [ J * en étaient si affectés ! 11 fut convenu qu'au
lieu de partir le lendemain à dix heures, ils partiraient le soir même pour Turin. Ils verront Charles ^ pour lui faire des excuses de ne pas se tenir à l'annonce faite de leur séjour, et ils fileront de suite sur Paris. En attendant, ils expédient leur courrier le même soir par une autre route, afin de faire savoir à leurs parents qu'ils sont très bien et leur arrivent. Pauvres gens !
Ils dînèrent avec nous. Tout fut fait, arrangé, expédié, décidé. M. Denois ^ envoya de suite en ville pour ordonner les chevaux et faire les paquets. Puis ils virent un moment le troupeau d'enfants qu'ils avaient demandé à voir à cause de leur mère. Puis nous restâmes un moment ensemble, et à six heures ils nous quittèrent pour partir de Milan à neuf. Jamais vous ne concevrez à quel point ils furent touchants dans le désespoir de n'avoir pas partagé le danger de leurs parents. Tous leurs messieurs aussi étaient bouleversés, chacun à sa manière, mais tous avec dévouement et tous prêts à faire tout au monde pour leurs princes. Jamais je ne pourrai oublier cette journée ; ce fut avec une bien réelle émotion que nous les vîmes partir, surtout après avoir pu les connaître comme
' La copie insérée dans les Mémoires de Sainte-Aulaire contient ici un blanc.
2 Le roi Charles-Albert de Sardaigne, frère de l'archiduchesse.
3 Consul de France à Milan.
hier. M. le duc d'Orléans aurait touché un marbre réellement ; Decapitain et Rastrini disaient avec Crivelli * que l'avoir vu hier, c'était pour l'aimer et l'estimer toujours et lui désirer du bien en toutes choses. Dieu veuille qu'ils arrivent heureusement et promptement près de leurs parents ! Le pauvre d'Orléans disait qu'il deviendrait fou s'il arrivait malheur à son père pendant son absence, et je le crois en vérité, car il montre tant, tant de cœur, tant et tant d'attachement qu'il en est admirable.
Ils partirent donc hier à neuf heures et demie du soir pour rouler jour et nuit. Pourvu que le duc de Nemours n'en souffre pas ! Il fait une chaleur étouffante. ^Vaiment hier ils ont acquis l'estime générale, l'estime de tous. On les fit parler en détail de l'événement de l'année passée ". Mon Dieu ! mon Dieu ! quelle affreuse position que la leur 1 et surtout celle de leur père ! Certes ils ne sont pas à envier, mais bien à louer et à plaindre. Le général Colbert était furieux, les autres aussi : tous chacun dans leurs idées parlaient de façon à prouver leur dévouement pour la famille. Je suis bien curieuse des détails, mais ce n'est pas avant le premier [juillet (?) courrier (?)] que nous pourrons savoir quelque chose. En attendant, cela rend triste et bête, car c'est toujours à recommencer de vouloir dire que ce n'est pas lini, et Dieu sait comment cela finira I A présent, sauf respect, je désire assez de bien au duc d'Orléans pour ne pas lui souhaiter de régner.
* Personnages de la suite de l'archiduc vice-roi.
2 La machine infernale de Fieschi (28 juillet i835).
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Adieu, adieu, je vous embrasse tous ' de tout mon cœur.
(Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire. )
LA REINE MARIE-AMÉLIE AU COMTE DB SAINTE-AULAIRE
Neuilly, ce !^ juillet i83G.
Je suis sûre que vous apprendrez avec satisfaction, Monsieur, que mes enfants sont arrivés ici ce matin à dix heures. Ayant quitté Milan le 28 au soir, tout de suite après avoir reçu la nouvelle de lattentat dirigé contre la précieuse personne de leur père, ils se sont arrêtés quelques heures à Turin pour faire leur cour au Roi et à la Reine ^ ; et deux autres fois pendant leur route, pour prendre quelques moments de repos, le duc de Nemours souffrant d'une fluxion à la joue. Leurs santés sont bonnes ; ils ne cessent de parler de toutes les satisfactions que leur voyage leur a fuit éprouver et de tout ce que vous et Madame de Sainte- Aulaire avez fait pour eux : je suis bien aise de vous le répét^^r. Je vous inclus deux lettres pour le roi de
* Son beau-[)ère, sa mère et ses demi-frères et sœurs, issus ilu mariage Montléart.
* Marie-Thérèse de Toscane, mariée en 1817 ^ Charles- Albert, alors prince de Carignan, roi rie Sardaigne depuis i83i par l'extinction de !j brandie aince de la maison de Savoie.
Naples et pour mon frère. Je pense que dans quelques jours mon fils vous écrira lui-même, dès qu'il aura eu le loisir de causer à son aise avec le Roi son père. En attendant, tous les deux me chargent de vous dire bien des choses de leur part. Nous sommes heureux de nous trouver tous réunis, le roi et la reine des Belges étant encore ici. ^
Rappelez-moi au souvenir de Madame de Sainte- Aulaire et de vos aimables filles et recevez l'assurance de tous mes sentiments pour vous.
Votre affectionnée,
Marie-Amélie.
(Archives Sainte- Aulaire.)
LE COMTE DE SAINTE-AULAIRE AU DUC d'oRLÉANS
Vienne. 4 juillet i836.
Monseigneur,
L'événement qui a rappelé précipitamment en France Vos Altesses Royales nous tient ici dans les plus douloureuses angoisses. Les journaux ne nous donnent encore aujourd'hui que les premiers détails du 2o. Le danger immédiat du crime était passé, mais Ja santé du Roi et de la Reine,. celle de Madame Adélaïde n'auront-elles pas été ébranlées par une telle secousse ? Puis de quelle amertume leurs cœurs vont être remplis ! Et le vôtre, Monseigneur !... Votre jeunesse est
bien cruellement éprouvée. La France vous récompensera plus tard. Croyez que dès aujourd'hui bien des dévouements reconnaissants vous sont acquis.
Je viens d'écrire à M. Thiers une longue lettre particulière dans laquelle j e développe le» argumen ts qui me semblent recommander un délai pour notre affaire : je ne les répéterai pas ici. Monseigneur lira sans doute ma lettre à M. Thiers, et il entend à demi-mot tout ce qui se rapporte à une situation qui lui est parfaitement connue.
L'événement du 25 juin donne trop beau jeu aux personnes qui cherchent à effrayer l'archiduchesse Thérèse sur les dangers que présente l'habitation de Paris. L'archiduc Charles, donnant avant-hier audience à M. Sullivan, lui a parlé de cet événement en termes qui témoignaient beaucoup d'intérêt pour la famille royale, mais une horreur mêlée d'effroi pour les hommes capables de tels crimes. Si, sous l'empire de cette impression, nous demandions une réponse du père et de la fille, les suggestions de l'archiduchesse Sophie trouveraient un accès trop facile, et un refus pourrait être motivé dans des termes rjue tous les gens impartiaux approuveraient. — Laissons donc passer la bourrasque. Dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, nos moyens de succès auront doublé, et nos motifs pour attendre sont d'une telle nature que, le fond de notre situation vînt-il à être révélé au public par quelque indiscrétion coupable, la presse la plus malveillante ne pourrait en tirer parti contre Monseigneur. . .
(Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire.)
LE COMTF DK SAINTE-AULAIRE A TIIIERS
Vienne, 4 juillet i836. Mon cher ami,
Voici encore un horrible événement. Quelque impression qu'il vous ait faite, j'ose vous répondre qu'elle eût été plus triste encore si vous étiez à trois cents lieues de votre pays. Au reste, de loin comme de près, il n'est jamais permis aux gens de notre métier d'avoir un cœur que pour en soufïrir à part soi ; toutes choses doivent être promptement ramenées dans la région du calcul. M'y voici.
Ma dépêche n° 30 expose l'etret que l'attentat du 23 juin va produire à Vienne. Il ne faut pas nous dissimuler que notre position relativement à l'affaire du mariage en est fort empirée. Sans appui dans le cabinet, contrariés par la partie de la famille impériale qui dispose du nom de l'Empereur, nous avions pour nous le bon sens public, la tendresse d'un père faible et la bonne volonté assez naturelle à supposer de la part d'une jeune princesse pour épouserun joli garçon qui doit porter la plus belle couronne du monde.
Mais ainsi que je vous l'ai déjà dit, l'archiduchesse Thérèse n'est point un grand caractère. Elle est douce,
UN PROJET DE MAIUAGE DV DUC d'oRLÉANS d41
timide, facile à effrayer. Quand on viendra lui dire qu'elle se pourrait trouver dans la voiture royale à pareilles conditions, elle tremblera de tous ses membres. Son père tremblera plus qu'elle, et nous pouvons compter sur l'archiduchesse Sophie pour exploiter ces dispositions.
Reconnaissons d'ailleurs que ceci vient donner une couleur très spécieuse aux arguments de nos ennemis. Le bon sens public, dont je parlais tout à l'heure, approuvera désormais leurs scrupules, et, si nous nous fâchions sur un tel sujet, on nous présenterait comme des espèces de Barbe-Bleue.
Tout cela va durer aussi longtemps que, l'impression du moment, et Dieu nous garde de provoquer une décision sous une telle influence ! Gardons-nous même d'aborder le sujet, car on s'engage par ses paroles et l'effet en dure encore après que la situation est changée. Or cette situation changera bientôt, j'en suis certain. Je ne sais ce que vous allez faire à Paris. Je ne sais même s'il y a quelque chose à faire, mais je ne puis croire que l'horreur, l'abomination, le dégoût de toute la France ne vienne enfin accabler le parti que déshonorent de tels monstres et les doctrines qui les produisent. Ce que le crime de Fieschi a laissé encore après lui doit nécessairement être emporté par un nouveau crime. Nous étions en progrès depuis juillet 1835, nous gagnerons encore après juin 1836. Kn attendant, la position du Roi devient chaque jour plus nette en Europe. Il n'y a plus personne qui ne voie en lui le confesseur de la cause monarchique, personne qui ne reconnaisse que lui seul peut porter aujourd'hui la couronne de France, et que, si cette couronne tom-
bail, toutes les autres branleraient bien fort en Europe. M. de Metternich me le disait l'autre jour, et je reconnais bien quand il parle avec conviction. C'est avec le même accent qu'il m'avait dit un peu auparavant : « Mgr le duc d'Orléans ne peut faire qu'un mariage conservatifen Europe. C'est avec tme archiduchesse d'Autriche ».
Je pense donc aujourd'hui que toute démarche ultérieure doit être suspendue, et, si vous m'admettez au conseil où cette question sera traitée après l'arrivée de M. le duc d'Orléans, je soutiendrai cet avis avec conviction.
Enlisant votre lettre du 21 juin', j'étais disposé à en adopter un autre . Je la trouve parfaitement belle et celles que je vous ai écrites le 16 et le 21 juin * prouvent que j'approuvais et pressentais votre plan de conduite. Je voulais marcher avec précaution, mais marcher cependant, et le risque même dune rupture ne m'aurait pas arrêté, car enfin, quand la poire est mûre, il faut qu'elle tombe. Mais en toute affaire il faut avoir raison, non seulement quant au fond, ce qui ne vaut que pour les sages, mais aussi quant aux apparences, qui saisissent le gros des esprits.
Or, pendant six mois peut-être la sûreté de la famille royale semblera trop compromise à Paris pour que tous les poltrons de l'Allemagne ne regardent pas comme sacrifiée une jeune princesse livrée à ces chances.
' Encore une lettre de Tliiers dont la minute n a point été conservée ; il y insistait sans doute pour engager sans délai les négociations matrimoniales.
- Pièces XXVi et XXVII de la ]>rc--eute publicatioa.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 143
M. le duc d'Orléans, en s'abstenant de presser son mariage en ce moment, conserve une attitude chevalière [sic) qui lui va à merveille. Nous avons demandé l'archiduchesse Thérèse ; on nous a répondu de nous adresser à elle et à son père. Sur ces entrefaites, un horrible événement vient nous apprendre qu'à Paris on tire des coups de fusil dans la voiture des reines. C'est avec horreur qu'un cœur français se fait un tel aveu, mais enfin, puisqu'il ne peut être contesté, la conséquence doit être un temps d'arrêt dans la marche de la négociation.
J'ai parlé tout à l'heure de six mois, et ce terme est pris au hasard, tout marchant vite en ce moment. J'ai voulu dire seulement qu il fallait un délai quelconque, et que toute démarche directe ou indirecte, toute allusion même à des projets ultérieurs devait être momentanément suspendue, lln'y a point au reste péril dans la demeure. Le prince Paul Esterhazy, que j'avais prié d'aller aux informations, m'assure que le roi de Naples ne se met point actuellement sur les rangs. J'ai compris par le langage du prince Paul que M. de Metternich me donnerait volontiers cette assurance, mais j'ai préféré ne pas aborder avec lui le sujet, qu'il faut laisser vierge jusqu'au moment décisif.
Quant aux dispositions personnelles du prince de Metternich, restez dans une juste mesure. Ce serait la dépasser que de lui attribuer les obstacles que nous opposent des passions qu'il n'éprouve pas, mais qu'il ménage et qu'il ne servira que s'il n'espère pas les calmer. Trois archiducs au moins sur cinq sont ennemis personnels de M. de Metternich. Ceux-là sont toujours prêts à l'uccuser de tout le mal qu'il leur se-
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rait parfaitement aisé d'empêcher, si eux [du] moins avaient quelque résolution. Comme vous le dites très bien, c'est l'archiduchesse Sophie qui fait peur à tout le monde. Tâchez qu'il lui vienne de bonnes inspirations de Berlin, et comptons aussi sur l'elfet produit par le voyage de nos princes, qui me semble se fortifier de jour en jour.
Je ne doutais pas ces jours derniers que le roi de Naples n'eût le projet d'aller à Paris. Peut-être l'événement du 25 lui en ôtera-t-il l'envie. Hier encore cependant M. de Metternich ne semblait pas prévoir le changement. — Au reste personne ne saura précisément à quoi s'en tenir que quand Sa Majesté sera montée dans la voiture. Encore est-il possible qu'Elle change de route pour attraper les postillons '.
Ne comptez plus sur moi pour la correspondance. Il ne reste personne à Vienne. La cour, M. de Metternich, tous les membres du corps diplomatique sont éparpillés à la campagne. On se réunira dans quelques semaines pour le couronnement de Prague. Je vous prie de me faire répondre de suite à la lettre que je vous adresse pour le règlement financier de cette affaire. 11 n'y a plus de.temps à perdre pour les préparatifs, et je ne puis rien faire avant de connaître les inteiltions du département, parce que l'état de ma caisse ne me permet plus de me mettre à découvert.
Adieu, très cher, je pourrais difficilement secouer le sombre dont cet horrible événement enveloppe mon esprit. Mandez-moi ce que vous savez du présent, ce
• ].c roi Ferdinanfl II fie Na[)les était connu pour son amour des cachotteries et des invstiticalioiis.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 145
que vous augurez de l'avenir. Vous ne pouvez causer de confiance avec un ami plus sincère,
Satnte-Aulaire.
Soyez assez bon pour remettre ma lettre à la Reine. (Papiers Thier s.)
LE COMTE DK SAINTB-AULAIRE A THIER8
Vienne, 5 juillet (i836).
Hier, un de vos courriers est arrivé comme l'autre partait. Cela fera un peu de propos interrompus dans la correspondance.
J'apprendrai par cœur votre admirable circulaire '. Quant à votre lettre particulière, je vous donne raison plus qu'aux trois quarts. Nous en causerons à loisir d'ici à quatre jours. Puisque je suis riche en courriers, je vous en renverrai un.
Adieu, mon cher Patron ; je vous admire ^ et je vous
embrasse.
Sainte- AuLAiRE. «
(Papiers Thiers.)
' La circulaire confidentielle du a8 juin, publiée plu» haut sous le numéro XXX.IV.
* Ce ne sont point là compliment» de commande, car quinze jours plus tard l'ambassadeur écrivait confidentiellement à son ami et
THIERS AU COMTE DE SAlNTE-AULAIRB
Paris, le 6* juillet i836.
Mon cher Comte de Sainte-Aulaire,
Je profite d'un courrier partant pour Constantinople, afin de vous écrire quelques mots pour notre grande ali'aire. Les princes sont arrivés à Paris un peu fatigués, mais du reste en bonne santé. Le duc d'Orléans nous a tout raconté avec détail et clarté. La situation est fort délicate et suivant moi presque sans espoir. Aussi je tends peu à appuyer de ce côté. Cependant nous délibérons à trois, le Roi, le prince et moi. Nous délibérons mûrement et nous vous annoncerons, sous peu de jours, nos résolutions définitives.
En attendant, instruisez-A ous de tout, et tenez pour expressément maintenues toutes les instructions antérieures. Ainsi, dans un cas extrême, celui où les prétentions du roi de Naples auraient mis les nôtres en
collègue Barante : « La correspondance de Thiers est admirable de verve et de logique : je n'ai rien vu de pareil. » (ao juillet i836 : Souvenirs du baron de Barante, t. V, p. HV)-
' Sainte-Aulaire a reproduit dans ses Mémoires inédits le début et U conclusion de cette lettre, sans indiquer la suppression du pas- 8a(?e întermédiaire, et avec la date fautive du 10 juillet.
péril, agissez pour ce cas comme on vous l'avait indiqué, sauf toutefois plus de soin que vous n'en auriez mis à éviter une ' esclandre. Il faut agir assez pour mettre le père en présence de l'alternative de Naples ou de Paris, pour remuer son cœur par l'immense différence des avantages, pour mettre M. de Metternich en présence du danger de nous blesser cruellement. Cependant éviter une esclandre, un orage de famille qui divulgue notre défaite, et gâterait nos affaires ailleurs, et nous montrerait humiliés aux pieds d'une autre princesse près de laquelle nous pourrions porter nos vœux.
Néanmoins il faut que M. de Metternich sache que c'en est fait de toute amitié avec nous. Nous serons sages, mais froids et malveillants, il faut trancher le mot. Il verra ce que c'est que la simple froideur de la France dans un temps comme celui-ci.
Adieu, mon cher Comte. Je vous donnerai ces joursci un projet définitif. Tout à vous de cœur.
A. Thiers.
(Papiers Thiers.)
^ Le mot esclandre, employé au féminin par La Fontaine, a conservé ce genre chez plusieurs auteurs de la première moitié du XIX* siècle, comme en témoignent les exemples cités dans le dictionnaire de Littré.