‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 14 sur 43 · CORRESPO^DANCES DU SIÈCLE DERNIER · texte numérisé non relu

CORRESPO^DANCES DU SIÈCLE DERNIER

THIERS AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE

Paris, 10 juillet i836 *.

Alon cher Comte,

Le sort en est jeté : il faut marcher en avant. On a pensé ici qu'il fallait une dernière démarche, qui fût une solution. Si on espérait quelque chose à Vienne, vous auriez raison de dire qu'il faut attendre que l'impression produite par lévénement du 23 juin soit passée. Mais vous devez bien voir qu'il y a peu ou presque rien à espérer. M. le duc d'Orléans étant sur les lieux, agissant lui-même, insistant avec son influence personnelle et présente, on a été repoussé ; que sera-ce quand il ne sera plus là, et surtout avec un accroissement de terreur feinte ou vraie, que six mois ne dissiperont que très incomplètement ? M. de Metternich vous a dit quelques paroles o])ligeantes, qui indiquent son opinion personnelle : mais son opinion n'est rien ici, c est sa puissance qui est tout et il se déclare hautement impuissant à l'égard de la famille. Vous attendrez donc éternellement, et au prolit de M. de Metteinich seul, qui d'une part vous tiendra

' Comme on le verra, deux lettres do Thiers à l'ambassadeur portent cette dîle et pôrlirent ensemble.

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dans sa dépendance par l'espérance, et de l'autre aura 'onheur de ne pas heurter :\Iadame l'archiduchesse i)hie. Il fera encore là du statu quo matrimonial, comme il a fait depuis vingt ans du statu quo territorial. Je crois qu'une telle situation est sans dignité et sans force. Elle nous constitue en état de dépendance ; ^lie nous fait vivre longtemps dans cet état de blocus iont on a parlé si méchamment.

Quant à moi, un mariage décent, mais modeste, lardiment fait, me parait avoir un grand air de force, ;t outre l'air une grande réalité de force. S'il y avait 'spoir fondé à Vienne, je dirais d'attendre. Mai^s il n'y i pas d'espoir; on nous dupera, on nous mènera oin...

Cette opinion étant celle de la famille royale, il faut i Vienne une solution assez prompte. M. le duc rOrléans écrit donc à l'archiduc Charles et au prince le Metternich '. Vous remettrez ses lettres et vous ttendrez. Si on dit oui, soit. Si on ne dit ni oui ni !on, vous ])resserez pour avoir un oui ou un non. Si 'n dit non, vous l'écouterez avec dignité, sans doueur, mais avec un air qui en fera plus entendre qu'il en dira. Enfin, pour le cas où vous auriez une conersation qui me semble forcée avec M. de Metterich. vous tirerez de votre poche la lettre particulière i-jointe qui vous est adresée, et vous direz au chanceer : H Tenez, j'ai reçu de M. Thiers une lettre partiulière. Elle est bien hardie, car elle n'était faite que "ur moi. Si elle contenait quelques vivacités qui

' On trouvera plus loin le texte de ces deux lettres, texte consilé par Sainte-Aulaire dans ses Mémoires inédits.

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puissent VOUS choquer, ne vous en prenez qu'à moi, car elle ne vous était pas destinée, mais peut-être vous feriez bien de la lire. Elle finira bien la question. Vous y verrez nos rapports passés et futurs bien tracés. Sauf le langage bien familier, comme il convient entre deux amis (car ^I. Thiers et moi sommes fort bien), sauf le langage un peu vif, la chose me semble bien exposée. Lisez, Monsieur le chancelier *, et pensez. »

Voilà, mon cher Comte, votre improvisation tracée de Paris. Vous remettrez ma lettre si vous n'y voyez pas d'inconvénient. Sinon, vous en direz le contenu ou à peu près. Je vous laisse la décision du cas. Après quoi, vous ne direz jamais un mot de cette affaire, et vous serez dégagé, fier, un peu dédaigneux des faiblesses des grands esprits, et suivant le cas nous serons amis ou ennemis, obligeants ou désobligeants, toujours suivant l'intérêt de la France.

Adieu, mille amitiés bien tendres. Tâchez de ne pas faire de confusion et de ne pas montrer cette lettre à M. de Metternich en gardant l'autre.

Tout à vous !

(Papiers Thiers.) J

* Est-il besoin de noter que Thiers, dans le laisser-aller d'une rédaction improvisée, décelait les lacunes de son éducation bourgeoise ? SainteA.ulaire se fût gardé d'appeler Metternich autremeni que « Prince >- ou « Mon Prince ».

UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 151

THIERS AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE

Paris, lo iuillet i836 ^.

Mon cher Comte de Sainte-Aulaire,

Préparez-Yous aujourd'hui à une longue lettre, et prenez patience. Je viens vous entretenir d'une grande affaire : le mariage de M. le duc d'Orléans avec Madame l'archiduchesse Thérèse, Après le retour des princes, nous avons tenu ici un long conseil et nous nous sommes résolus à faire une dernière démarche. Voici en quoi elle consiste. M. le duc d'Orléans écrit d'abord à l'archiduc Charles, ce qui était indiqué, puisque la lettre de M. de Metternich fait dépendre le résultat de l'avis même du père de la princesse ; M. le duc d'Orléans fait ensuite part de sa démarche à M. de Metternich, et selon la réponse on vous charge d'entrer officiellement en matière avec M, de Metternich. Ainsi donc, votre rôle commence après la réponse de l'archiduc, et entre nous, je ne crois pas que vous ayez lieu de vous mettre en avant. Je vois beaucoup de passions à Vienne, beaucoup de raison aussi, mais nulle part peut-être la force capable de faire prévaloir la

' Seconde lettre en date de ce jour, destinée à être éventuellement mise 80U8 les yeux de Metternich.

raison sur les passions. Dans cette situation d'esprit, vous me blâmerez peut-être d'avoir consenti, pour ma part, à une nouvelle démarche, mais mon excuse et celle de la famille rojale est dans la nécessité même. En effet, M. le duc d'Orléans ayant traité directement avec l'archiduc Charles et l'ayant quitté sans une explication définitive, ayant tout remis à une nouvelle et dernière explication, il y aurait de notre part inconvenance, manque évident de procédés, à ne pas dire un dernier mot avant de porter nos regards ailleurs. Vous savez ce que je vous ai écrit depuis le triste événement du 25 juin ; vous savez que le mariage du prince royal est demandé à grands cris par toute la France et qu'aujourd'hui ce mariage est devenu un devoir de M. le duc d'Orléans envers son auguste père. Il faut par conséquent se décider, et avant de se décider, une dernière démarche était commandée à \'icnne. Ce n'est donc pas le goût des refus qui nous fait aller en avant, c'est un devoir de convenance. Je ne doute pas qu'avant ou après la remise des lettres destinées à l'archiduc et au prince de Metternich, vous n'avez une conversation avec ce dernier. Si elle s'engage, je tiens à ce que vous lui présentiez la (question politique dans sa vérité, et suivant moi, la voici tout entière.

Le mariage du prince royal avec une archiduchesse n'est peut-être pas le plus avantageux pour la politique du cabinet. Il en résultera inévitablement quelque gêne pour nos mouvements. Une princesse appartenant à une moindre puissance vaudrait certainement mieux. Nous serions plus libres, plus à notre aise pour agir. Cependant, bien que notre famille royale

soit plus illustre qu'aucune autre en Europe, et qu'elle n'ait pas besoin d'un lustre étranger pour la rehausser ', je crois néanmoins qu'étant récemment assise sur le trône, l'alliance d'une archiduchesse serait bonne et souhaitable pour elle. En balançant donc les avantages et les inconvénients, en comparant ce qu'on gagnerait comme grandeur d'apparence, ce qu'on perdrait comme liberté de mouvement, je crois qu'un ministre ami de son pays peut aujourd'hui souhaiter en conscience le mariage recherché par M. I'î duc d'Orléans. Mais ce qui ne présente aucun doute à mes yeux, c'est l'urgence de marier l'héritier du trône, et de le marier immédiatement.

Ceux qui veulent la consolidation de ce qui existe aujourd'hui en France ne peuvent pas avoir un autre avis. Déjà on dit que M. le duc d'Orléans régnerait très bien. Quand on le dira davantage, quand on le verra mêlé aux affaires, quand on le verra marié, quand on le verra père, on apercevra là une '^tellel masse d'obstacles à détruire après le roi Louis-Philippe, que les assassins désespéreront de venir à bout de leurs projets, et ne manqueront pas d'y renoncer.

Les assassins ne connaissent pas le Roi, ne le haïssent pas, car il a, outre sa réputation d'habileté, une réputation d'humanité qui éloigne les ressenti-

' A cet argument, Metternicli ripostait non sans impertinence .' u Personne ne mettra en cloute que la maison d'Orléans ne soit une grande et illustre maison ; c'est le trône du 7 août qui la rapetisse. Leduc de Chartres eût été un parti plus désirable; le prince royal des Français ne l'est pas. » (Dépêche secrète au comte Apponyi, 3o juillet i836 : Mémoires du prince de Melternich, t. Yl, p. 167, note.)

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