CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DEBKIER
ments violents. Sa mort est poursuivie par eux comme une révolution. Lorsqu'elle ne leur paraitra plus en contenir une, ils feront une chose qui est ordinaire en France : ils changeront d'idée. Je regarde donc le mariage du prince comme nécessaire, comme urgent.
Il l'est encore à d'autres titres. Toute considération de sécurité pour le Roi mise à part, la famille sera complétée par un mariage. Son établissement semblera achevé. Il en résultera une idée de stabilité très réelle. Toutes ces raisons nous décident à prendre une résolution prochaine. M. de Metternich doit approuver nos motifs, et il peut en ce moment choisir, il peut nous rapprocher de lui ou nous pousser à d'autres amitiés. Beaucoup de choses sont aujourd'hui remises en ses mains. Qu'il doive souhaiter un mariage qui consolidera la royauté actuelle, je n'en doute pas. J'estime trop la portée de son esprit pour n'en être pas convaincu. Qu'il doive souhaiter un mariage qui rapproche la France de l'Autriche, je n'en doute pas davantage : les motifs en sont trop évidents pour ne pas avoir de bonne heure envahi son esprit, mais au risque de ne lui rien apprendre, ayez soin de les lui retracer de la manière suivante.
La France est aujourd'hui alliée de l'Angleterre et elle doit l'être. Quand les cours du Nord ont fait Tannée dernière encore 1 imprudence de se réunir à Tœplitz ' pour afficher leur bonne intelligence, il est
* L'entrevue de Tœplitz (septembre i835), succédant à celles de MûnchengrœlE el de Kalisch, avait réuni les deux empereurs d'Autriche et de Russie et le roi de Prusse, pour conférer sur la situation européenne et les dangers suscités par les progrès de l'esprit révolutionnaire.
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bien forcé à la France et à l'Angleterre de se rapprocher davantage et surtout de le manifester bien ouvertement. Cependant, je suis d'avis (et M. de Metternich doit en être encore plus que moi, parce qu'il est beaucoup plus âgé que je ne le suis, parce qu'il a une immense renommée et le goût naturel du repos), je suis d'avis qu'il ne faut pas créer dans le monde deux camps ennemis, l'un contenant la Russie, la Prusse et l'Autriche, l'autre contenant la France et l'Angleterre : tous deux se mesurant des yeux, se querellant tantôt pour Cracovie, tantôt pour la Suisse ', quelquefois pour des réalités, plus souvent pour des rieps, et finissant peut-être un jour par en venir aux mains. Il ne faut pas se faire illusion. Si des gens sages et de bonne humeur n'étaient pas aujourd'hui aux affaires, cela pourrait bien arriver un jour.
Heureusement le roi Louis-Philippe sera toujours là pour empêcher beaucoup de choses. Content ou mécontent, il ne permettra jamais une marche contraire aux vrais intérêts de la France. Mais il y a dans les choses une puissance plus forte que les ministres et les rois les plus capables. Or les choses ne seraient pas bonnes si la distinction entre les deux camps allait devenir de jour en jour plus marquée.
Je ne sais pas si jamais vous avez parlé franchement à M. de Metternich de la famille impériale, des passions qui animent une partie de ses membres. Or, si
^ Il a été plus haut question de Cracovie. En Suisse, les puissances du Nord prétendaient, comme garantes de l'état de choses constitué par les traités de Vienne, s'opposer à la réforme centraliste et radicale. La correspondance de Thiers et de Sainte-Auiaire contient sur ces deux questions des développements qu'on n'a point fait figurer ici.
on laisse prévaloir ces passions, si on ne leur résiste pas, qui sait ce qui arriverait si nous avions le malheur de perdre lEmpereur actuel ? Est-il possible à un homme politique de se dissimuler la gravité de l'avenir, si avec la vivacité d'humeur qui préside déjà aux conseils de Pétersbouro^, une vivacité tout aussi grande venait déranger de Vienne la sagesse de M. de Metternich ^ ? Le roi de Prusse est un précieux modérateur, mais il ne vivra pas toujours malheureusement, et alors il n'est pas possible de ne pas être effrayé de la marche qui pourrait être imprimée aux cours du Nord. Supposez au contraire la France et l'Autriche unies par un mariage, et tout change évidemment.
Je sais bien que les mariages n'empêchent pas les guerres ; mais lorsque la politique de deux Etats est tout à fait d accord et qu'il n y a d'autre cause d'éloignement entre eux que de misérables passions dignes de Coblentz, un mariage est un lien précieux et toutpuissant. Les cabinets étant unis, l'union des familles régnantes fait disparaître toutes les causes d'éloignement. Ce complément est le seul qu'il faille ajouter à ]a future paix du monde. On aura par là singulièrement ajouté à la force du statu quo que ^L de Metternich atîeotionne, dit-on, par-dessus tout et qui, j'en conviens, le couvre depuis vingt ans dune véritable gloire. Eh bien, c'est le cas pour lui d'ajouter à ce cher statu quo une durée incalculable. Lorsqu'un lien s'éta-
' Dans une première rédaction, biffée sur la minute, Thiers, sans se contenter de cette allusion, avait expressément mentionné l'accession cvcnlucllc fîii msri cIo l'arcliiriuchcssc Sonliie au trône impérial.
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.biira entre les deux camps, on verra les dispositions s'adoucir encore. L'Angleterre, qui serait fort ombrageuse si nous allions rechercher d'autres amitiés, sera fort rassurée si nous nous rapprochons de l'Autriche, parce qu'elle a toujours eu un penchant pour elle ; elle ne nous quitterait pas pour cela, et nous lui donnant la main d'une part, la donnant de l'autre à l'Autriche, l'Autriche la donnant à la Prusse et à la Russie, une liaison universelle embrasserait le monde entier, rendrait une longue continuation de la paix infiniment probable et presque certaine. Or n'oubliez pas une chose qui me frappe surtout depuis que je suis au département des affaires étrangères : c'est que dans l'état du monde, état agité pour longtemps, vous aurez tous les ans deux ou trois grosses questions qu'il faut aborder, suivre, résoudre avec une forte volonté de bonne intelligence. C'est une condition indispensable pour qu'elles n'aboutissent pas à des éclats.
Voilà cinq mois depuis le 22 février ' : eh bien, j'ai déjà vu, à Cracovie, en Suisse, tout récemment à Constantinople, sans compter 1 énorme et éternelle affaire espagnole, j'ai déjà vu de quoi mettre le feu dans le monde, si nous n'étions pas les uns el les autres des gens aussi sages. Supposez au contraire des ombrages plus grands, supposez des antipathies, des ressentiments de familles, des circonstances enlia qui aient rendu plus profond 1 intervalle qui nous sépare ; imaginez un jour un 'gros événement au milieu, et je
* C'était le 22 février i836 qtic le cabinet Tliiers avait été constitué.
VOUS jure que je ne sais pas, absolument pas, le résultat qui s'ensuivrait.
L'Angleterre et la France sont amies pour longtemps, comme l'Autriche, la Prusse et la Russie le sont pour longtemps aussi, il faut se dire cela sans illusion. Car c'est un résultat forcé des circonstances, car d'inévitables ombrages, faisant comme toujours méconnaître les intérêts les plus réels, mettront ensemble les cours qui se qualifient de conservatrices et ensemble aussi les puissances de l'Occident que l'on qualifie gratuitement de révolutionnaires. Cette séparation du monde en deux camps opposés est donc inévitable pour longtemps. Mais ce que peut à cela une sage politique, c'est de multiplier les liens entre les deux, et au lieu de creuser un abîme, de créer des relations d'intérêt et d'alfection.
J'ai souvent remarqué une chose, c'est que les partis s'en veulent parce qu'ils ne se connaissent pas. Mettez les chefs des partis en rapports, et ils sont surpris de ce qu'ils valent et moins encore des qualités qu'ils ont que des vices qu'ils n'ont pas. Je cite un exemple. Que ne disait-on pas de nos princes avant de les avoir vus ? Que ne dit-on pas d'eux après les avoir aperçus quelques instants ?
Mettez entre l'alliance du Nord et l'alliance de l'Occident des mariages, des parentés, des voyages, des correspondances intimes, et vous verrez une sorte de fusion s'opérer. Au lieu d'une frontière qui nous sépare, vous verrez une liaison qui nous rapproche. Vous le dirai-je ? Je suis honteux d'écrire de telles choses, tant je suis convaincu que M. de Metternich les sent toutes, tant il doit sourire en vous entendant
les répéter, comme on sourit des choses qu'on a pensées et redites cent et cent fois. D'autant quil a dû voir clairement que le beau rôle était ici à lui plus qu'à tout autre. En effet, entre les cours du Nord d'une part, l'Angleterre et la France de l'autre, il est l'intermédiaire, l'arbitre naturel et il est plus que jamais l'homme principal, plus qu'au temps où les cinq cours étaient indissolublement unies. Mais le grand rôle qu'il a [ ] dé prévoir, que souvent il a eu la sagesse de s'attribuer depuis six années, voudra-t-il se le donner tout entier ' ? Je dois vous faire un aveu : je crains que non. On nous accusait, nous, et heureusement on ne nous accuse plus d'être menés par la rue. Il y a une autre domination tout aussi dangereuse, tout aussi méprisable, mais dont le danger est caché sous des dehors moins repoussants : c'est celle des salons où l'on débite des impertinences qui valent bien, comme sagesse politique, les grossièretés de la rue. De grands politiques ont parfois subi cette influence. Le gouvernement représentatif n'est même bon qu'à les en affranchir. Pour moi, je méprise et déteste la rue. Mais elle a du moins un avantage, c'est qu'elle a une force brutale qu'on peut, quand on sait la maîtriser, pousser loin et haut, car on fait des armées avec, mais les salons sont impertinents et faibles. Quand on se laisse pousser et compromettre
* Comme on le verra plus loin, Sainte-Aulaire, en donnant à Metternich connaissance de la lettre, feignit de vouloir arrêter ici la lecture, de peur que le reste ne blessât la susceptibilité de soti interlocuteur. Ainsi qu'il -y comptait bien, le chancelier le pressa d'aller jusqu'au bout.