LUI
LE PRINCE DE METTERNICH AU DUC d'ORLÉANS
[sans lieu ni date] (Vienne, 26 ou a6 juillet i836).
Monseigneur,
M. le comte de Sainte-Aulaire m'a remis la lettre que Votre Altesse Roj^ale m'a fait l'honneur de m'adresser le 11 de ce mois. Cette lettre, jointe aux ordres que cet ambassadeur a reçus parla même occasion, m'ont (sic) servi de preuves combien A^otre Altesse est restée fidèle à la marche qu'Elle s'était proposé de suivre dans une affaire extrêmement délicate. Mes soins, Monseigneur, ont dû se borner à empêcher que cette même alfaire ne sortît des limites dans lesquelles nous étions convenus qu'elle serait maintenue. Je me flatte. Monseigneur, qu'Elle (sic) voudra bien me rendre la justice que de mon côté je suis resté également
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fidèle à ma tâche. Les hommes apprennent à se connaître dans les occasions difficiles ; je regarde comme Tune des circonstances heureuses de ma vie publique le contact personnel dans lequel j'ai eu le bonheur de me trouver avec vous. Votre Altesse Royale est jeune ; Elle aura encore à traiter avec beaucoup d'hommes d'affaires. Qu'Elle se dise avec pleine sécurité qu'Elle n'en trouvera pas qui puisse jamais rendre une justice plus sincère aux hautes qualités qui La distinguent que je ne le fais.
Daignez agréer, Monseigneur, l'hommage du respect
Metternich.
(Mémoires inédits du comte de Sainte- Aulaire.)
LE COMTE DE SALNTE-AULAIRE A THIERS
36 juillet i836.
Je n'ai que de mauvaises nouvelles à vous donner, mais vous n'en attendez pas de bonnes. Voici le fidèle rapport de ce qui s'est passé.
Après avoir bien médité votre admirable lettre du 11, j'ai été trouver M. de Metternich, à qui j'avais envoyé à l'avance celle de M. le duc d'Orléans, Sans trop de préface, j'ai donné lecture de vos huit pre-
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mières pages, qui se terminent à la phrase voudra-i-il se le donner tout entier ?
Arrivé là, j'ai témoigné quelque scrupule de continuer, attendu que votre diapason s'élevait un peu, et qu'il pourrait se rencontrer telle expression que vous me sauriez justement mauvais gré d'avoir livrée, si elle excitait quelque susceptibilité.
M. de Metternich m'avait écouté avec une émotion visible, m'interrompant souvent par des bravos approbatifs. Il m'a vivement prié de continuer, m'assurant que je lui rendais service à lui et que je ne pouvais vous nuire, puisqu'au contraire cette lecture lui donnait la plus haute idée de votre caractère et de votre capacité politique.
J'ai donc repris mon papier et j'ai poussé jusqu'à la lin, cherchant à assortir la musique aux paroles. Je vous réponds du moins de n'avoir pas adouci par mon accent ce que vous dites des passions de salon et des procédés de l'archiduchesse Sophie. Sur ce dernier point, on a essayé quelques timides dénégations. Sur tous les autres, on a abondé dans votre sens avec un abandon qui paraissait sincère. — Puis on m'a supplié de confier pour quelques heures cette lettre qui méritait une méditation profonde. Je m'y suis refusé pour la dernière feuille, mais j'ai prêté volontiers les deux autres que, malgré des messages réitérés, je n'ai pu obtenir qu'après trois jours.
J'ai peu de choses à vous dire de la controverse qui s'est engagée après la lecture. J'ai tort de dire controverse, car M. de Metternich ne m'a pas présenté une objection. C'était lui, au contraire, qui faisait valoir les avantages du mariage et de l'alliance. Il répétait,
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comme quelques jours auparavant, que dans l'intérêt conservateur c'était le seul désirable.
a Et pourquoi donc ne le ferez-vous pas réussir? pourquoi ne le tenterez-vous pas au moins? » ai-je dit. — « Parce que je connais trop bien le terrain pour m'abuser sur la possibilité, » m'a-t-il répondu.
M. de Metternich est fort impressionnable. 11 me parlait en ce moment sous le charme de votre lettre, qui, je crois, lui arrachait l'expression de sa pensée sincère : plus tard, je n'ai plus retrouvé la même franchise.
Avant de terminer le premier entretien, j'ai parlé des notes de M. de Montebello * en Suisse et du recrutement de notre Légion en Espagne. La seconde nouvelle a fort tempéré la joie de la première. « Et pourquoi cet accroissement de forces ? » m'a demandé M. de Metternich. — « Qui sait? » ai-je répondu en souriant, « peut-être pour conduire don Carlos à Madrid ? peut-être aussi pour le conduire à Londres? »
Après avoir placé mon mot, je me suis hâté de reconnaître que j'avais tort de plaisanter en matière si sérieuse. J'ai protesté qu'en circonstance grave nous ne ferions jamais rien par taquinerie ou par condescendance pour personne. Mais j'ai ajouté que les intérêts seuls de la France pourraient se trouver changés par l'intluence forcée de diverses positions. « Ainsi, supposant la France bien unie à l'Autriche, la conséquence de cette union est que la Russie et l'Angleterre occupent en Europe des places secondaires, et sont plus ou moins à la remorque de leurs alliés. La
* Ministre plénipotentiaire de France à Berne.
France et l'Autriche au contraire étant en froideur ou en méfiance l'une de l'autre, la Russie commande dans le Nord, et il n'est pas invraisemblable que l'Angleterre obtiendra di; la France de larges concessions. »
J'ai laissé M. de Metternich méditer sur ces paroles et sur votre lettre, à laquelle il fait les honneurs d'une réponse en règle, que M. d'Apponyi sera chargé de vous lire. Nul doute qu'elle ne soit fort caressante et que le chancelier ne fasse de son mieux pour vous amadouer. Il commence à vous craindre comme le diable. Initium sapientiac timor.
L'archiduc Charles est à Baden. C'est là que je lui ai fait porter par LangsdoriF la lettre de Monseigneur en lui faisant aussi demander une audience. Mon gendre a parlé au comte de Griinne, qui ne s'est pas fait prier pour avouer « qu'il désirait le mariage autant que moi, et que l'archiduc le désirait comme lui ' ». — Ce nonobstant, ledit archiduc m'a remis ce matin sa réponse à la lettre du prince roval, en avouant tristement que cette réponse était négative.
Le désir évident de l'archiduc Charles était que notre entretien se terminât ainsi : mais je ne pouvais lui faire si bon marché. Je l'ai tenu pendant vingt minutes sur des charbons ardents, lui faisant remarquer
* Le comte de Sainte-A.ulaire, reproduisant dans ses Mémoires inédits sa lettre du a6 juillet, ajoutait en note de ce passage: « Quel* ques semaines après, avant rencontré le général Grûnne, il prit avec moi l'initiative, et me dit les larmes aux veux : « Cette affaire me <( laisse un profond regret ; je ne veux pas en parler de peur d'en « trop dire ; il y a en surprise et obsession, la jeune princesse le « sent bien à présent. »
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que je ne venais pas lui demander sa fille, qu'il n'avait point à répondre à une question si directe, qu'il ne courait aucun risque par sa réponse de contrarier la politique du cabinet, puisque réserve expresse était faite à cet égard, — qu'il s'agissait seulement aujourd'hui de savoir s'il voulait mettre un veto préventif à la négociation.
A tout cela l'archiduc ne répondait pas une parole, se bornant à me montrer du doigt et de l'œil la lettre qu'il venait de me remettre. Enfin, sur de plus vives instances, le pauvre prince a prononcé ces paroles : « Tai trouvé des obstacles insurmontables .. . Ma fille ne se sent pas la force d' affronter les dangers auxquels la famille royale de France reste malheureusement exposée... » Puis de grands éloges pour le Roi, pour la Reine, pour Monseigneur ; puis, comme je voulais rentrer en matière, il m'a pris les deux mains, il lésa serrées longtemps, me disant avec grande émotion : « Mon cher ambassadeur, vous connaissez mon cœur, dispensez-moi, je vous en prie, de continuer cet entretien ».
Gela eût été assurément bien inutile. En quittant l'archiduc, j'ai donc été retrouver Metternich, que j'ai tiré d'une grande détresse en l'assurant que tout s'était passé conformément aux ordres que 1 archiduchesse Sophie avait sans doute fait intimer d'avance. — Quand il a été complètement édifié par mon récit, quand il a été bien certain que le refus bien net de l'archiduchesse Thérèse m'avait été signifié comrne l'impression spontanée de la jeune personne et sans allusion à aucune influence de la famille et du cabinet, il a voulu exploiter les avantages de cette position et me forcer
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de convenir qu'il n'y avait lieu à rancune contre personne et que nous resterions sans doute bons amis comme devant.
« Halte-là, cher prince ! » ai-je répondu. « Je viens de vous raconter fidèlement ce que je vais mettre dans ma dépêche. Je n'en dirai ni plus ni moins, parce que c'est la vérité tout entière. Mais un ambassadeur n'est pas un perroquet. J'ajouterai donc, et je veux que vous en soyez informé, j'ajouterai que tout cela est une déplorable comédie, que larchiduc Charles désire le mariage, qu'il fléchit sous la volonté qui domine toute la famille et qui réagit sur le cabinet dans la plus importante des questions politiques. Cette volonté est celle de l'archiduchesse Sophie. Elle ne permettra jamaisun mariage français parce qu'elle nous hait, parce qu'elle se promet bien de nous faire tout le mal qui sera en son pouvoir. »
M. de Metternich s'est révolté contre mes assertions, comme si lui-même dans d autres occasions n'en avait pas admis au moins une partie. Je n'ai tenu compte de ses apologies. J'ai répété que telle était ma conviction, qu il était de mon devoir de la transmettre à mon gouvernement et de faire tous m«s efforts pour la lui faire partager, afin qu'il se prémunit à 1 avance contre des dangers trop réels.
Tout ceci n'a que médiocrement touché le chancelier, qui se voit pour le moment hors de peine. Les embarras imminents lui venaient de la cour. Il craignait que la désignation de l'archiduc ne fût pas complète, qu'il ne me li\Tât quelque parole dont je puisse me servir pour troubler quelque peu cette admirable intelligence de la famille impériale, d'autant
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS l95
plus admirable en effet que ce n'est ni l'affection ni la confiance qui en est le lien.
Malgré le soulagement visible que notre déconvenue apporte à M. de Metternich, je ne suis pas certain que dans sa pensée intime il écarte à jamais le projet du mariage. La lettre qu'il compose en ce moment et que vous lira Apponyi nous fournira peut-être quelque lumière. Vous pouvez aussi en recevoir du roi de Prusse, qui aura le mois prochain une entrevue à Tœplitz avec le chancelier.
Celui-ci me réitérait ce matin l'assurance de la parfaite identité de vues entre les cabinets de Vienne et de Berlin, au moment où je venais d'affirmer que le mariage de Monseigneur et d'une archiduchesse satisferait beaucoup le roi de Prusse.
Au reste pour aujourd'hui je me borne à vous conter les faits et je vous fais grâce des commentaires. Je sais que le courrier Thierry (aujourd'hui à Semlin) vous portera ces jours-ci des lettres de l'amiral Roussin. Nous causerons encore par cette occasion et je tâcherai d'ici là de résumer mes idées.
Ne m'abandonnez pas dans la disgrâce, très cher.. Si je n'ai plus de rôle actif à jouer pour le moment, j'ai une attitude à composer, et il m'est plus que jamais important d'être bien informé des faits et du mouvement politique que tout ceci peut annoncer.
Adieu, mille amitiés tendres à vous, mille hommages respectueux à Mesdames Thiers et Dosne.
Sainte- AuLAiBE.
i% CORRESPONDANCES DL? SIECLE DERNIER
Je conte à M. le duc d'Orléans un ragot du prince 'etternich sur la fî (Papiers Thiers.)
de Metternich sur la fille du duc de Cambridge '
LE COMTE DE SAINTE-AULAIUE A THIERS
Vienne, a août i836.
Confiez-moi, je vous prie, vos secrets pour que je les garde. On ne cache bien que ce que l'on sait. — Est-il vrai quil soit sérieusement question de la fille du duc de Cambridge? — M. de Metternich assure le tenir de bonne part. Je réponds par de l'érudition pédantesque sur la politique matrimoniale de l'Angleterre. Mais je sais bien ce que valent de telles raisons. Je crois que M. de Metternich s'inquiète aussi quelque peu de la nouvelle princesse de Carignan *. Au moins
' Adolphe-FréJf'îric. duc de (^amljiidge (177^-1850 , septième fils du roi Georges III d'Angleterre et frère du roi régnant Guillaume IV, était alors vice-roi du Hanovre qui ne fut séparé des possessions anglaises qu'après la mort de Guillaume IV). De ses deux filles, l'une épousa le grand duc de Mecklenibourg-Strélitz et l'autre le duc de Teck (cette dernière fut la grand'mère de la reine actuelle d'Angleterre, née princesse May de Teck).
2 Philiberte de Carignan (i8i4-i8-4), petite-fille du comte de Villefranche, qui avait dérogé en 1789 en épousant M'"' Magon de la Balue, de Saint-Malo, n'avait été reconnue princesse de la
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le prince Paul Esterhazy m'en parlait-il l'autre jour de manière à me laisser cette idée. J'ai été trop frappé de l'indiscrétion avec laquelle le prince Esterhazy, se trouvant en tiers avec moi et l'ambassadeur d'Angleterre, m'a interpellé sur les démarches que je venais de faire pour l'archiduchesse Thérèse, mettant ainsi Frédéric Lamb ' dans notre confidence. — Quoique vivement contrarié, je ne 1 ai point témoigné, parce que je ne voulais ni brusquer Paul Esterhazy qui professe toujours une grande amitié pour nous, ni rendre plus saillante pour Frédéric Lamb la réserve que j'avais observée à son égard. En y réfléchissant depuis, j'ai été amené à croire que cette étourderie n'avait point été faite innocemment. Plusieurs membres du corps diplomatique sont également informés de la demande faite par moi la semaine dernière, et comme très positivement rien n'a pu percer de mon côté, il faut que M. de Metternich dans un intérêt quelconque ait désiré la publicité.
Quand, me retrouvant seul avec Frédéric Lamb, il m"a demandé pourquoi nous avions pressé pour obtenir une réponse décisive dans 'le 'moment qui paraissait le moins propre à l'obtenir favorable, j'ai répondu
maison de Savoie qu'après ravùnement de Charles-Albert : de là l'expression de « nouvelle princesse ». Elle devait (épouser en 1887 le comte de Sjracuse, frère de Ferdinand II de Naples (Cf. Duchesse de Dimo, Chronique, t. II, p. i5o:.
* Frédéric Lamb ii782-i853), frère cadet du premier ministre whig lord Melbourne, embrassa la carrière diplomatique et géra de i83i à i84i l'ambassade britannique à \ienne ; crée en 1839 pair et baron Beau>ale, il devint en 18^8 troisième vicomte Melbourne par la mort de son frère.