‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 23 sur 43 · CORRESPONDANCES DU SIÈ.CLE DERNIER · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCES DU SIÈ.CLE DERNIER

En exagérant l'importance de la crise actuelle, son intention évidente est de justifier le refus qui vient de nous être fait, peut-être aussi de préparer un consentement ultérieur qni paraîtrait alors motivé par une position nouvelle.

Adieu, mon cher Patron, je vous embrasse de bien

bon cœur.

(Papiers Thiers.)

THIERS AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE

Paris, 8 août i836.

Mon cher Comte,

J'ai reçu vos nouvelles et vos refus cruels qui, en vérité, m'ont touché, et ont fait dire au Roi ce seul mot : (« Les voilà bien comme je les ai toujours connus ! Cest avec cet esprit que depuis un demi- siècle^ ce* gens à reculons perdent tous leurs procès. »

Le duc d'Orléans est tout consolé et court à d'autres amours. Quant à moi, je me sens plus à mon aise et je vous jure que tout cela n'est pas du dépit amoureux ou de l'affectation de gaieté. Je dis avec une conviction profonde : Tant pis pour qui n'a pas voulu de notre hypothèque. Je trouve mobilières toutes les fortunes politiques d'aujourd'hui, et la nôtre seule immobilière. Cela n'en a pas l'air, dira-t-on. Oui pour certains yeux et tant pis pour eux !

Quant à vous, l'affection du Roi, de la Reine, du prince vous est acquise. Vous êtes autant chéri, apprécié, vous serez autant soigné, gâté que si vous aviez réussi. J'ai un cœur assez bon pour n'en vouloir pas aux gens qui réussissent et pas plus aux gens qui n'ont pas réussi. Vous voyez que j'ai bien des vertus et bien bonne opinion de moi. Actuellement, prenez à Vienne l'air dégagé, sans dépit, l'air que nous avons ici au fond du cœur. Seulement, ne vous laissez pas caresser. C'est la seule chose qu'il faut refuser aux gens qui vous désobligent. Je ne vais pas gâter nos affaires par une humeur que je n'ai pas '. Mais je vais les faire à mon aise. Ainsi j'ai recruté la Légion et ce

' En dépit de la philosophie que Thiers afiectait, il demeura profondément et durablement ulcéré du refus de l'Autriche. Quatre ans plus tard ; revenu au pouvoir, il prenait prétexte de critiques formuléesà Vienne sur ['anarchie réTolutionnaire régnant en France pour adresser une virulente diatribe au baron de LangsdorfT, gendre de Sainte-Aulaire el chargé de gérer l'ambassade pendant une absence lie son beau-père : « A chaque phase nouvelle, il faut prouver qii'on n'est pas un gouvernement pitoyable ou monstrueux. Il ne faut plus souffrir une telle chose. Notre gouvernement vaut tous les gouvernements de l'Europe, et je suis modeste en disant cela. Nous avons des tracasseries dans les chambres sans doute, mais cela vaut mieux que les misères des gouvernements de cour. J'aime mieux dépendre des erreurs de mes compatriotes, assemblés pour m'enlendre el quelquefois pour ne pas me comprendre, que d'être tenu de plaire h une archiduchesse; j'aime mieux nos prisons que celles du Spiclberg (forteresse voisine de la ville de Brûnn et fameuse par lu captivitt' de Silvio Pellico) ; j'aime mieux nos finances que celles de tous les gouvernements du Nord réunis. Je n'ai pas besoin de parler de nos armées : qu'on envoie des officiers en Afrique, et ils verront comment huit cents hommes en carré résistent à huit mille. ,. » (a i avril 18^0 ; Papiers Thiers).

n'est pas difficile : tout le monde veut en être. Elle serait de cinquante mille hommes si nous voulions. Elle sera moindre. Il n'en faut pas le quart avec un bon général pour mettre à néant le héros de Navarre '. Bernelle, avec quelques centaines d'hommes, a mis en fuite dix-sept bataillons et les a complètement démoralisés. Je vous envoie la copie d'un guide-âne que j'ai fait pour Bresson sur la manière de parler de la question espagnole. Il ne faut pas lire cela, mais il faut le répéter sans cesse, car c'est la pure vérité, sincèrement dite, trop sincèrement pour des diplomates. Il est bon que le langage soit uniforme. M. Apponyi, M. de Werther sont fort inconvenants sur la question espagnole. Ils jettent feu et flamme contre moi. Ils livrent des assauts au Roi -. S'ils m'obligent à ouvrir la fenêtre et à crier au secours, il n'entrera que trop de monde dans la maison pour me prêter main-forte. Dites-moi un peu où l'on paraît être à Vienne sur cette question.

Quant à celle de Suisse, la tendre sollicitude de M. de Metternich pour moi m'a touché. Dites-lui que je ne serai pas trop Sainte-Alliance en Suisse, mais qu'en tout cas je me referai en Espagne, et si ce n'était pas suffisant, je prierais lord Palmerston de m'aider avec un consul. Tout cela m'a paru bien petit, bien mesquin. Au surplus, ne témoignez même pas tout l'effet que vous avez dû en ressentir.

* Don Carlos.

- On sait que celte compagne fut couronnée de succè» et que, pendant la séparation des Cliambres, Louis-Philippe allait congédier Thiers, qui à son gré engageait trop activement la France dans les affaires d'Espagne.

Je VOUS adresse une circulaire sur l'affaire de Tunis. Je l'ai faite moi-même, elle vous tiendra lieu d'explication particulière. Elle est exactement vraie. Elle n'exagère ni ne réduit rien.

Adieu, mille tendresses. Le Roi, la Reine, les princes vont vous écrire. Dans peu je vous dirai nos projets définitifs. Je ne m'endors pas et j'épouserai, soyez-en sûr.

Mes hommages à Madame de Sainte- Aulaire.

A. Thiers.

(Papiers Thiers.)

THIERS AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE

Paris, 9 août i836.

Mon cher Comte,

Je rouvre les paquets destinés à Vienne pour vous rendre compte des derniers événements. Enfin le factum est arrivé. C'est bien la plus ennuyeuse production que j'aie jamais lue \ Cependant il n'en faut rien dire, pour ne pas blesser les amours-propres. M. Apponyi tremblait en me la lisant. Je l'ai rassuré, je lui ai témoigné la plus grande bienveillance à 1-ui person-

' La lettre précitée de Metlernich à Apponyi (3o juillet), répon" dant à la lettre soi-disant conGdentielle adressée le lo juillet par Thiers à Saiate-Aulaire,

nellement. Je lai chargé de rapporter textuellement un petit discours que je lui ai fait, et qui a fait sentir la situation, et j'ai fini en ces termes :

« Nous resterons, M. de Metternich et moi, de fort bons amis ; cependant il m'a fait deux malices. » — « Comment, deux malices ? C'est impossible. » — « Oui, deux malices, et notez que je dis malices et non pas méchancetés. La première est celle-ci. Lorsque M. le duc d'Orléans s'adressa la première fois à l'archiduc et au prince, la démarche resta secrète. Aujourd'hui, la seconde démarche est publique à Vienne. Voilà pour la première. Voici pour la seconde. M. de Metternich a voulu persuader à sir F, Lamb que j'avais voulu transiger en Espagne en mariant les deux enfants, ce qui serait avouable, mais ce qui n'est pas, comme vous le savez bien, vous, Monsieur Apponyi. C'est la seconde malice et la plus grosse, si on pouvait me brouiller avec l'Angleterre. Mais vous savez que c'est chose impossible. Nous avons fait le pacte du diable ensemble, vous le savez. Je n'en veux donc pas au prince. J'ai d'ailleurs tant de goût, tant dadmiration pour lui, en un mot une sorte de passion si vive, que cette passion étoulTerait l'humeur la plus juste. »

Après ces mots, j'ai serré la main de mon interlocuteur, et nous nous sommes quittés fort bons amis et lui plus mal à l'aise que moi.

Vous comprenez mon intention. J'ai voulu qu'il sût bien que j'étais sur les traces de M. de ^letternicli, tout prêt à mordre qui me mordrait. Maintenant il faut éviter les commérages sur lafTaire de Frédéric Lamb. Ne lui en parlez jamais, lors même que grondé

tN PROJET DE MARIAGE DU DUC D ORLÉANS 2Ô5

•par M. de Metternich il viendrait se plaindre à vous. Dites-lui que c'est un insigne mensonge, et puis évitez sur ce sujet toute explication avec tout le monde. Evitez-la absolument, même avec M. de Metternich.

Cela se réduit à ceci : M. de Metternich m'a envoyé un jour une dépêche pour me demander précisément mon opinion sur l'affaire d'Espagne. Je l'ai dite aussi énergiquement que vous la connaissez et qu'elle est contenue dans le petit factum que je vous envoie. Puis, sur la question d'un arrangement qui terminerait la guerre civile, j'ai dit que peu m'importait le mariage d'un fils de don Carlos avec Isabelle, si cela pouvait tout terminer, mais à deux conditions : une constitution et la régence laissée à la reine Christine, jusqu'au temps où le gouvernement serait consolidé, c'est à la majorité non du fils qui a dix-huit ans. mais de la fille qui en a six.

J'ai soigneusement observé que ce n'était ni une proposition ni une question, mais des réponses à une provocation, et que si jamais on voulait aller plus loin, il faudrait s'adresser à Londres et à Madrid.

Cette conversation que je rapporte avec une rigoureuse fidélité est restée un secret entre MM. Thiers, Apponyi et Metternich. Vous voyez qui a rompu le secret.

Notez qu'à l'époque où j'acceptais cette conversation, dans laquelle je ne proposai rien et me bornai à dire qu'aux conditions d'une constitution et de la régence prolongée de Christine, je m'embarrasserais fort peu du reste, nos princes étaient en marche de Berlin sur \'ienne, que je voyais bien quon voulait

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profiter de ce moment critique pour m'aborder et que je dus alors me montrer pacifique, accommodant sur ce qui n'était pas le fondamental de la question. Or je vous déclare qu'aujourd'hui encore, à la condition d'une constitution et de dix ans de régence pour Christine, je terminerais volontiers la guerre civile. Mais tout cela est impraticable par les passions furieuses qui désolent l'Espagne. Je n'ai jamais attaché aucune importance à cela. Je n en ai jamais parlé ni à Madrid, ni à Londres, ni à Paris. J'aurais été lapidé si j'avais proposé telle chose. Je me suis contenté de dire que pour moi, sauf l'impraticabilité, je ne poussais pas l'hydrophobie jusqu'à repousser la confusion des deux droits, toujours à mes deux conditions, pour moi sine qua non.

Je vous le répète, ne dites jamais un mot, jamais un seul, ni à M. de Metternich, ni à M. Lamb. Autrement ce serait un commérage sans fin.

Maintenant, quant à nos projets, laissez croire à la fille du duc de Cambridge. Mais il n'en est rien, absolument rien. Je suis enchanté qu'on y pense. Niez de manière à le laisser croire. Dans quinze jours, je vous dirai la vérité, qu'il m'est défendu de confier aujourd'hui au papier. Je le ferais si j'en avais le droit.

Nous avons trois princesses, dont aucune ne refuserait, je crois. A mes yeux, elles valent mieux que les archiduchesses. On délibère ici, mais on veut le secret à l'égard de M. de Metternich, qui ferait tout pour empêcher un succès. On craint l'infidélité d'un courrier, une lettre perdue, etc. Car vous, mon cher Comte, on vous confierait sa couronne, sa vie. son honneur. A'ous serez le premier instruit.

Parlez-moi peu de l'Espagne dans vos dépêches officielles et tout au long dans vos lettres particulières. Si je parviens à sauver la Reine, et je l'espère encore, j'aurai fait un beau chef-d'œuvre.

Adieu, mille tendresses.

A. Th.

(Papiers Thiers.)

LA REINE MARIE-AJMÉLIE AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE

Neuilly, le 9 août i836.

Je ne m'attendais que trop à ce que vos nouvelles seraient mauvaises, mais quoiqu'elles soient telles, la reconnaissance du Roi et la mienne pour vos efforts, pour votre zèle et pour tout ce que vous avez fait avec autant de sagesse que de prudence pour mener à bien cette affaire, est et sera toujours la même. Le Roi comptait vous écrire lui-même ; mais n en ayant pas le temps aujourd'hui, il m'a particulièrement chargée de vous exprimer sa satisfaction de la manière comme vous avez agi dans cette occasion, sachant bien que tout ce qui pouvait être fait l'a été par vous pour arriver à un autre résultat, et qu'il compte toujours sur vous dans toutes les occasions. Je ne vous cacherai pas que j'ai été profondément peinée de voir détruire dans un moment une espérance que je m'étais plu à nourrir depuis plusieurs années. L'affection que j'avais

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