CORRESPONDANCES DU SÎKCLE DERNIER
sidérer comme complète, mais je crois qu'il est important que je puisse promptement me mettre en relation avec vous et vous communiquer mes impressions.
Je suis convaincu que la convention ' nest pas une mesure contre la France. Elle a pour but de se débarrasser du traité d'Unkiar-Skélessi ^ ; comme je vous l'avais bien dit, ce qu'on avait principalement à cœur ici était d'empêcher une action isolée de la Russie. On a eu tort à Paris d'appeler la convention, la convention Brûnnow % car je sais positivement d'aw/!re5 que des Anglais que M. de Briinnow ne l'a signée qu'avec une extrême répugnance. Je ne défends pas la forme de la chose et j'évite d'entrer dans les récriminations, comme je désire au contraire les faire finir, mais je n'ai plus de doute sur le fond.
On ne s'attendait pas ici à l'effet que cela a produit en France, et on désirait voir terminer tout ceci le plus tôt possible.
J'ai mis une idée en avant qui me paraît d'une haute importance européenne, qui lierait la Russie et qui assurerait à la France toute l'action et toute la surveillance quelle a droit de demander sur les
* Il s'agit du traité du i5 juillet i84o, par lequel l'Angleterre, l'Autriche, la Prusse et la Russie prétendaient régler la question d'Orient en dehors de la France.
' Par le traité d'Unkiar-Skélessi, signé le 8 juillet i833, la Russie, en promettant à la Porte son appui militaire, s'était fait concéder une sorte de protectorat sur l'Empire ottoman.
* Hrûiinow, ministre plénipotentiaire de Russie à Darmstadt, homme de contiance du tsar Micolas et de Nesseirode, avait été envoyé, depuis septembre 1889, en mission spéciale à Londres pour négocier m> rapprochpa»ent gi^r la question orientale.
affaires de l'Orient. La convention actuelle des quatre puissances est un acte isolé de protection pour la Porte contre TEgjpte. Cela n'a de valeur que pour le cas présent. Gela n'offre nulle garantie à la Porte, et cela ne la protège en rien contre la Russie.
Je pense donc qu'il devient indispensable maintenant de régulariser cette vaste question et de faire un traité entre la Porte et les cinq puissances, par lequel l'état de possession actuel de la Porte sera garanti par les cinq puissances.
Je dis exprès l'état actuel de possession, puisque cela laisse la question d'Alger dehors, comme cela doit être.
Les avantages d'un pareil traité me paraissent immenses. Il donnera le moyen d'arrêter la Russie et de l'empêcher de prendre la part du lion si l'Empire turc devait se dissoudre, et il maintiendrait probablement cet empire plus longtemps qu'on ne le pense.
La guerre maintenant, et au fond plutôt pour des mésentendus que pour des griefs réels, me paraîtrait une monstruosité, et comme telle ne serait pas goûtée par les peuples.
Je vous supplie à présent de me faire connaître le plus tôt possible vos vues et intentions. Je me mets tout à fait à votre disposition et je crois que je pourrai être utile, et que je l'ai déjà été. Je reste exprès plus longtemps. Je voulais partir le 18, mais je ne déciderai maintenant qu'après la réception de votre réponse.
Ici on a eu des méfiances sur la possibilité d'intentions sur l'Egypte. Je leur ai dit que s'ils soupçonnaient la France, en France on leur croyait encore à
plus forte raison des vues ambitieuses sur l'Egypte. Je puis vous assurer que je ne crois plus à l'existence de vues sur la possession de l'Egypte, lis ont réellement plus de colonies qu'il ne leur est agréable et commode d'avoir '.
Veuillez donc, dans les circonstances graves dans lesquelles nous nous trouvons, peser avec calme et sans rancune ce que vous croyez pouvoir et devoir faire. Je dis sans rancune, puisque mon expérience malheureusement que trop longue dans les affaires m'a invariablement prouvé que des sentiments plus ou moins rancuneux, même quand on a toutes les raisons légitimes pour les avoir, sont de dangereux conhcillers. J'attendrai avec impatience votre réponse et je serais bienheureux si dans cette circonstance je pouvais vous donner quelque nouvelle preuve des sentiments distingués que je ne cesse de vous porter.
Léopold R.