‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 31 sur 43 · TIIIERS AU ROI LÉOPOLD · texte numérisé non relu

TIIIERS AU ROI LÉOPOLD

Château d'Eu, le i4 août 1840.

Sire,

Je reçois, au moment même o j j'allais (juitter le château d'Eu, votre excellente et précieuse lettre du V2 et je

' Cette appréciation oit parfaitement exacte, appliquée à l'Angleterre de 1840, celle de Robert Peel et de Gobden. C'est une qua-

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LETTRES DE LÉOPOLD 1°"^ ROI DES BELGES 2Cl

remercie Votre Majesté du noble zèle qu'ElIe met à rapprocher deux grandes nations faites pour s'entendre, et destinées, si elles savent s'entendre, à exercer une grande et utile influence. Je prie Votre Majesté de ci'oire que je suis incapable d'écouter des ressentiments dans une occasion si grave et où l'intérêt de mon pays et de mon Roi est si sérieusement engagé.

Je cherche loyalement ce qui pourrait rapprocher la France et l'Angleterre, et j'apprécie infiniment l'idée que \'otre Majesté a imaginée. Un traité à cinq pour garantir 'Empire ottoman contre tout le monde est une excellente pensée et je l'adopte pour ma part. M. Guizot ^ est parti avec les instructions que le Roi m'a autorisé à lui donner, et elles sont favorables à l'idée d'un traité à cinq. Mais il s'agit de savoir comment on entendrait le traité. Il aurait ou n'aurait pas pour objet de mettre un terme au différend survenu entre le sultan et le pacha. Si, par exemple, il pouvait mettre un terme à ce différend, alors il aurait un sens et on en comprendrait l'objet. Autrement, il nous donnerait une fâcheuse attitude. Ainsi, par exemple, je suppose que ce traité à cinq garantît les possessions actuelles du sultan. Il en résulterait que l'arrangement de Kutaieh ^ y serait compris et que le statu quo serait assuré au sultan et au pacha d'Egypte. Mais ce statu quo aurait des qualités précieuses que n'ont jamais eues les statu quo proposés. La France s'engagerait (ce que jamais elle n'avait consenti à faire) à employer ses forces

rantaine d'années plus tard que V impérialisme britannique a prévalu avec Disraeli et Chamberlain.

* Guizot était depuis quelques mois ambassadeur à Londres.

* L'arrangement de Kutaieh, conclu le 5 mai i833 sous les auspices de la diplomatie française, avait momentanément réglé le conflit entre le sultan et le pacha,

avec les quatre autres puissances contre tout envahissement, ou russe, ou égyptien.

Si, par exemple, le pacha passait le Taurus, les ressources de la France seraient à la disposition des cinq puissances pour protéger TEmpire turc ; de même dans le cas d'une invasion russe. On aurait ainsi tous les avantages à la fois. Le traité d'Unkiar-Skélessi disparaîtrait dans un protectorat général des cinq puissances. Le pacha ne menacerait plus Constantinople et le danger autrefois reproché au stulu quo de laisser tout en péril n'existerait plus, puisqu'une garantie commune serait donnée au souverain contre le vassal. Enfin la France, qui jamais navait voulu entrer dans les moyens coercitifs contre le pacha, y accéderait cette l'ois.

On aurait ainsi tout ce qu'on pourrait désirer. Il est vrai que le pacha, grâce à ce statu quo garanti, garderait les territoires qu'il possède ; mais en punition de sa résistance, il n'aurait point d'hérédité et à sa mort ses enfants n'auraient que ce qu'on voudrait bien leur donner. Ce serait en un mot l'arrangement de Kutaieh, moins le danger toujours menaçant d'une rupture : ce serait la lin d'une aîTreuse querelle, avec la sécurité donnée au sultan et à l'Europe. Il n'y aurait plus de traité d'L'nkiar- Skélessi, plus d'attaque possible du pacha contre le sultan. La France unie aux quatre puissances rendrait cela impossible. La dignité de tout le monde serait sauvée. Enfin il y aurait à cela un dernier et grand avantage, car on n'aurait pas besoin de recourir au pacha. On pourrait signer ce traité à Londres immédiatement et l'imposer au viceroi '.On pourrait finir tout de suite cette grave affaire.

' Méhémet'Ali était qualifié indifféremment de pacha ou de viceroi d'Egypte ; c'est seulement en 1866 que son petit-fils Ismaïl reçut le titre de khédive.

LETtRES DE LÉOPOLd'^Î*'^ ROt DÈS 6ËLGËS I5é3

Il n'y aurait d'autre délai que celui du consentement à obtenir de la Russie.

Si au contraire le traité à cinq n'avait pas pour but de garantir le statu quo pour tout le monde, si par exemple il contenait la garantie de l'existence de l'Empire turc, en laissant exécuter le traité à quatre qu'on vient de stipuler, ce qu'on ferait n'aurait aucun sens. Tandis qu'on exécuterait à notre face le vice-roi d'Egypte contre nos intérêts et nos désirs, à notre déshonneur en quelque sorte, nous signerions avec les quatre exécuteurs un traité à cinq contre les dangers futurs de l'Empire, uniquement pour faire quelque chose à cinq. Nous ressemblerions à des enfants mécontents qui ont pleuré et fait du tapage pour qu'on ouvrit une porte qu'on leur avait fermée. Cela n'aurait ni sens ni dignité.

Je comprends un traité à cinq prenant l'Empire tel qu'il est et en garantissant l'état actuel contre tout le monde, assurant au sultan tout ce qu'il a, refusant au pacha toute hérédité, mais lui laissant ce qu'il possède matériellement et interposant entre lui et le sultan l'épée dé cinq puissances. Hors de là tout traité à cinq serait puéril et peu digne de ceux qui le signerait. Ce que je propose serait ce qu'on avait appelé l'année dernière le statu quo garanti.

A défaut de ce système, il y en a un autre sur lequel ^'o^re Majesté peut questionner M. Guizot et qui me semblerait aussi contenir un arrangement très acceptable^ Mais il faut de grands ménagements avant d'entrer dans ce second système. Notre dignité ne nous permet guère d'en inspirer l'idée. Vous êtes pour nous un si bon ami que M. Guizot ne fera pas de difficulté de s'en entretenir avec vous. Mais il décidera avec Votre Majesté si vous pouvez ou ne pouvez pas faii-e usage de cette idée.

Je demande pardon à Votre Majesté de cet affreux griffonnage, mais c'est en courant et prêt à monter en

voiture que j'écris ces quelques lignes à Votre Majesté. Je La prie de croire à mon respectueux attachement.

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