‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 35 sur 43 · CORRESPOÎSDANCES DU SIÈCLE DERNIER · texte numérisé non relu

CORRESPOÎSDANCES DU SIÈCLE DERNIER

favorablement un compte rendu de la marche de nos affaires. Nous avons eu successivement des élections pour nos deux chambres, pour nos états provinciaux, pour notre garde civique et dernièrement pour nos communes. Toutes ces élections ont eu le même caractère de patriotisme, d'ordre et de liberté, et nous en sortons plus unis et plus forts que jamais. La clôture de cette série d'événements a été le jugement de l'aflaire de Risquons-Tout '. Le jury a donné à cette occasion ime nouvelle preuve du bon sens du pays. 11 a condamné les chefs et meneurs de l'atfaire et il a acquitté les soldats inférieurs de l'affaire, qui eux étaient plutôt victimes que coupables.

Nos intérêts matériels souffrent bien un peu du triste état de la France et de l'Allemagne, mais cependant nous n'avons pas à déplorer de résultats désastreux et nous espérons nous occuper avec succès de nouveaux débouchés pour le commerce et l'industrie.

Nous continuons à pouvoir dire qu'ici, avec les plus réelles et grandes libertés, il existe la plus scrupuleuse légalité, et la plus parfaite sécurité. Nous n'avons jusqu'à présent pas eu à sévir nulle part, pas le plus petit désordre jusqu'à présent n'a troublé le pays, malgré des menées bien déloyales.

. • Après la révolution de Février, une bande d'ouvriers sans travail. Français en majorité, avaient été embrigadés à Paris en légion belge ^ avec la connivence ou la tolérance de certains membres do gouvernement provisoire, puis dirigés sur Lille. Le 3o mars i848, ils franchirent la frontière pour proclamer la République en Belgique, et furent dispersés par les troupes belges près d'un hameau portant le nom baroque de Risqaons-Tout. La cour d'assises d'Anvers, saisie de laffaire, prononça le 3o août dii-sept condamnationi à mort el seize acquittements.

Permettez-moi d'exprimer le bien vif désir d'avoir de vos nouvelles, cela me rendant bien heureux. Je n'ai pas besoin d'ajouter que depuis dix-sept ans à peu près nos relations ont toujours été confiantes et affectueuses. J'en suis fier et j'espère que l'avenir maintiendra et fortifiera ces sentiments, et que nous pourrons ainsi contribuer à voir renaître l'Europe de sa ruine actuelle. C'est en terminant avec un vœu que je* suis sûr de vous faire partager que j'ajoute l'expression de mes sentiments d'une bien sincère amitié.

Léopold R,

Laeken, le 6 décembre r848.

Mon cher Monsieur Thiers,

Une occasion tout à fait sûre se présente, et j'en profite avec empressement pour vous remercier pour votre œuvre si utile et si courageuse en défense de la propriété '. Que nous soyons venus au beau milieu du XIX® siècle à devoir défendre une des principales bases de l'existence politique des sociétés et de la famille est une de ces circonstances qui feraient croire aux folies épidémiques des peuples, comme nous voyons le choléra et la peste les affliger d'une autre manière.

' Il s'agit du petit volume De la Propriété, improvisé par Thiere pour réfuter les doctrines socialistes,

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L'avenir se présente dans la. confusion la plus complète, et c'est là, hélas 1 qu'on sent avec douleur que la dernière monarchie aurait pu et dû fonder un état plus constitutionnel qui, loin de lui nuire, aurait été dans le danger un meilleur auxiliaire. Ce qui pourra sortir de cet avenir, il est impossible de le prédire, puisqu'on aura aussi à prendre en considération l'imprévu qui règne non seulement en France, mais dans une g ;aude partie de l'Europe.

Vous me connaissez depuis un grand nombre d'années et vous m'aviez toujours accordé votre confiance et votre bienveillance, auxquelles j'attache le plus grand prix. Vous savez que je ne me mêle des grandes affaires que pour empêcher le mal et faire le bien, sentiments qui vous ont aussi toujours dirigé. Plus que jamais il serait donc désirable de maintenir nos relations, et il serait d'une grande utilité si par un ami commun il serait possible de communiquer verbalement.

Je ne crains pas que nos communications écrites aient jamais à craindre la publicité, car nous n'avons jamais été effrayés de la responsabilité de nos actes, mais il est quasi impossible par lettre de traiter lucidement les alfaires.

Comme cependant le moment est des plus importants, je dois ici un peu entrer en matière.

Vous avez, dans les formidables complications des derniers mois, su prendre une altitude admirable, nol)le, vraie enfin, renfermant en elle tout ce qu'on pouvait désirer pour le bien général.

La conservation de cette attitude est d'une immense importance pour l'avenir de l'Europe tout entière, et je

VOUS supplie de ne pas, même dans le désir de faire un bien présent, vous laisser entraîner de l'abandonner.

En parlant de bien présent, j'ai par exemple en vue la direction d'une des parties les plus importantes des affaires, i. e. les finances. Certainement que votre expérience et votre ^énie réussiraient à y apporter quelque soulagement, cela serait hors de doute. Mais le gouffre est profond, ce n'est pas vous qui l'avez creusé, et en y touchant seulement, une partie de la responsabilité tomberait sur vous et cela serait un énorme malheur.

Je n'ai pas besoin de rappeler, à vous qui avez si l>ien étudié la grande guerre, qu'une des vérités les ' plus incontestables qui s'est fait jour à toutes les époques est celle-ci: les dernières réserves décident la victoire et en consolident le succès. Je crois cette vérité applicable aussi à la politique aussitôt qu'elle prend le caractère de guerre, comme, hélas! ce n'est que trop le cas dans le moment actuel.

Votre bienveillance pour nous vous fera accueillir favorablement l'assurance qu'ici nous sommes dans un état extrêmement sain ; on tâche d'exciter les plus mauvais de nos ouvriers, ou plutôt des gens qui usurpent ce nom, mais j'ai eu la satisfaction de voir de véritables ouvriers en rendre compte, ne voulant pas, comme ils disaient, que le plus léger scandale pût nuire à la bonne réputation du pays. Ma lettre est devenue bien longue et je ne veux plus v ajouter que l'expression de ma bien sincère amitié.

Léopold B.

Laeken. le 28 décembre i848.

Mon cher Monsieur Thiers.

Depuis votre aimable et intéressante lettre, pour laquelle je vous prie d'accueillir mes remerciements les plus afTectueux, d'importants événements ont eu lieu *. On ne pouvait guère s'attendre à une manifestation aussi complète, aune protestation si formidable contre certains événements. Pour la société politique menacée dans ses intérêts les plus précieux, c est un triomphe, qui ne peut que faire du bien.

Mon opinion relativement à vous n est pas modifiée par ce qui vient de se passer ; vous devez rester notre dernière et grande réserve, qui assurera finalement et définitivement la victoire aux principes qui seuls sur la terre peuvent assurer le bien-être et le progrès de l'humanité. Je vous supplie, ne vous laissez pas entraîner hors de cette admirable position que votre noble attitude dans la lutte des derniers mois vous a si justement acquise. En y restant, l'Europe verra avec confiance que vous êtes maîtres de la position ; cela la calmera et la rassurera. Sir Robert Peel a, dans

' Le 10 décembre, le prince Louis-Napoléon Bonaparte, soutenu par les conservateurs, avait été élu président de la République avec une majorité de trois millions et demi de voii sur tous ses concurrents réunis.

une position bien différente et où il pouvait presque être appelé au ministère, maintenu des années entières une influence qui dominait entièrement le ministère Melbourne '.

Pour vous, c'est encore tout autre chose. Le gouffre qui a été creusé par d'autres, vous n'êtes pas tenu de le remplir. Vous avez avec grande raison et vérité dit un jour : « Des gouvernements constitutionnels on attend l'impossibilité. » Si vous étiez porté au ministère, on exigerait de vous des résultats, surtout pour les iinances, qu'il est, selon moi, impossible d'obtenir promptement. Cela se rattache même à l'état financiers d'autres pays. On pourrait même profiter de cela, qui sait ? pour nuire à votre position ; on croira peutêtre faire quelque chose de haute politique en nuisant à la vraiment haute position que vous occupez non seulement aux yeux de la France, mais de l'Europe entière. Daignez m'écouter. J'ai toujours eu pour vous une véritable affection. Si depuis 1836 nous avions eu à diriger ensemble les affaires, sans vanité soit dit, comme elles pourraient être prospères et glorieuses ! Vous me connaissez depuis longtemps : les affaires que j'ai eu il arranger ou à diriger, elles sont à bon port. Tout ce que j'avais arrangé pour le pauvre Roi - jusqu'en 1 846, cela avait été bon et solide. Ma voix mérite donc quelque confiance. Puissiez-vous, mon cher Monsieur,

* Sir Robert Peel, chef des tories à la Chambre des Communes sous Guillaume IV et au début du règne de la reine Victoria, s'appliqua en effet à ménager le ministère whig Melbourne, dont la majorité était précaire ; il ne devint premier ministre qu'en i84i,

- Son beau-père Louis-Philippe.

toujours m'en conserver un peu ! Nous vivons dans une époque où les petites considérations doivent disparaître : même les intérêts de localités s'amoindrissent devant la nécessité de sauver et de consolider la société et je dirai même la vraie liberté. Car anarchie et despotisme ne sauraient être séparés.

Vous n'aurez pas le temps de lire une trop longue lettre. J'ajouterai donc seulement l'expression de ma bien sincère amitié.

Léopold R.

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