‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 36 sur 43 · THIERS AU ROI LÉOPOLD · texte numérisé non relu

THIERS AU ROI LÉOPOLD

Paris, le ii février iS^g.

Sire,

Je prends la liberté de remettre une lettre pour Votre Majesté à M. Tofetti, l'un des Italiens qui se rendent à la conférence de Bruxelles *. M. Tofetti est un homme d'un esprit distingué, le dernier des \'énitiens inscrits au Livre doT, et doué, ce qui vaut mieux, de plus de bon sens que ses compatriotes. Il est porteur d'une lettre du roi de Piémont pour Votre Majesté. De la réponse que Votre Majesté fera à cette lettre peut dépendre la paix du monde. Le roi de Piémont a grande confiance dans la

' Sur l'iniliative de la France l'I de l'Angleterre, un congrès, qui d'ailleurs n'eut pas lieu, avait été convoqué à Bruxelles pour régler la question italienne.

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sagesse du prince qui a su gouverner vingt ans la Belgique, autrefois si peu gouvernable, et il suivi-a les conseils venus de Bruxelles. Je supplie donc Votre Majesté de lui dire la vérité tout entière. Si le roi de Piémont fait la guerre, il sera écrasé. Ses soldats, quoiques braves, ne tien dront pas devant les bandes autrichiennes, enivrées de leurs récentes victoires et supérieures à la fois par la qualité et par le nombre. Cette fois, les Autrichiens ne s'arrêteront plus à la frontière du Tessin et iront à Turin.

Que fera la France? Si elle ne s'engage pas, le Piémont sera traité en vaincu et en vaincu surpris et en récidive. Toute l'Italie partagera le même sort. Si la France s'engage, la guerre sera générale et le monde bouleversé. J'aime beaucoup l'Italie, mais je ne crois pas qu'il fût sage à la France de risquer son existence pour une nation voisine qui n'aurait pas su être habile et sage. D'ailleurs, s'il ne s'agissait que de se battre avec l'Autriche, la Finance en serait fort capable, mais Je suis certain que la Russie est derrière l'Autriche. A la Russie et à l'Autriche, l'Allemagne se joindrait bientôt, car rois et peuples se jetteraient volontiers sur nous pour faire diversion à leurs querelles intérieures, et nous aurions le continent sur les bras. Gomme Français, je m'opposerai toujours à ce qu'on brave une telle éventualité pour une question d'influence. Car nous n'avons en Italie qu'un intérêt d'influence. L'Italie elle-même a un intérêt égal au nôtre à ce qu'on évite une guerre imprudente. Aujourd'hui si on la ménage encore jusqu'à ne passer ni le Tessin, ni le Pô, c'est que la France est debout. Ce n'est pas l'Italie qu'on ménage, mais la France. Supposez la France vaincue après une grosse guerre, l'Italie serait partagée, écrasée encore plus qu'elle ne l'est. Il n'y aurait plus de royaume de Piémont. On en ferait une nouvelle Pologne autrichienne. L'Italie a donc autant d'intérêt que nous à ce que la France ne se perde pas dans une guerre imprudente.

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Voilà les raisons que je supplie Votre Majesté de donner au roi de Piémont. M. Tofetti se charg-era de la lettre de Votre Majesté, repartira immédiatement pour Paris, prendra une lettre de moi pour le roi Charles-Albert, qui veut bien attacher quelque prix à mon opinion, et peutêtre nous sauverons la paix. Je serai bien heureux, Sire, d'être associé à Votre Majesté dans cette bonne œuvre.

Nos affaires marchent un peu mieux. Le président de la République s'est conduit, ces temps derniers, avec autant de courage que de discernement et il nous a rendu service. L'avenir n'en reste pas moins fort obscur. Les anarchistes nous réservent encore quelque bataille.

Je prie Votre Majesté de recevoir l'hommage de mon respectueux attachement.

A. Thiers.

Laeken, le 19 février iS/ig.

Mon cher Monsieur Thiers,

M. Tofetti n'a demandé que hier le 18 à me remettre votre intéressante et importante lettre, et je me suis empressé de le voir et de causer avec lui. Je crois comme vous que le moment est grave pour l'Italie et que la grande guerre serait désastreuse pour la société politique de lEurope. Le roi Charles- Albert se trouve dans une position difficile et il paraît toujours croire qu'à Tintérieur il n'a aucune force et que son seul moyen de salut est de se porter hors de ses Ktats pour faire la guerre. Mon opinion consciencieuse

est que Von est très mal préparé pour la guerre quand on a V anarchie chez soi.

Ce sont les souvenirs de la Convention qui font croire à des esprits sans grande perspicacité que, toutes les fois qu'on ne sait que faire à l'intérieur, on doit attaquer ses voisins.

Les succès de la Convention tenaient à des causes qui ne se représenteront pas dans les mêmes formes, et puis le Piémont est loin d'être la France.

Une autre pensée que le roi Charles-Albert exprime dans sa lettre est celle-ci : « Si je ne puis pas me tirer d'affaire, je tâcherai d'amener une conflagration qui deviendra générale et dans laquelle je périrai plus honorablement. »

Ceci de nouveau ressemble furieusement aux procédés des individus qui pour liquider leurs affaires brûlent leurs propriétés et leurs livres de comptes.

Selon moi notre principale chance pour le maintien de la paix se trouve dans les arguments que nous lui soumettrons tous les deux pour lui prouver que, si le Piémont recommence la guerre et sort de ses frontières, tout le monde se trouvera en position de lui refuser toute coopération, et que, loin d'avoir la guerre générale qu'il désire, il sera battu seul et aura à en supporter tout le dommage et toutes les suites.

La question d" Italie est pour la France une question d'influence et en outre une question de balance de pouvoir. L'Autriche ne veut ni attaquer les Sardes ni faire la conquête des Etats du roi Charles-Albert. Cela étant certain, aussi longtemps qu'il ne s'agit que de la guerre avecles Sardes, l'intervention à main armée devient inutile, car des notes diplomatiques suffiront

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pour maintenir les Autrichiens dans les limites de la prudence. Si nous voulons donc maintenir la paix, nous devons prouver au roi Charles-Albert que toute agression de sa part au '.a pour résultat qu'on lui laissera vider la question seul, et que les Etats de l'Europe ont encore d'autres occupations chez eux que de s'exposer à la grande guerre, pour que le roi de Piémont sache mener convenablement les aflaires de son propre pays, aidé comme il l'est de Chambres assez tolérables. M. de Lagrené ' ma apporté les bonnes lignes que vous lui aviez confiées J'ai été bien heureux de ce choix et je le serai également de l'aider dans la tâche qu'il a bien voulu entreprendre et qu'il est bien désirable de mener à bonne fin. J'attache un grand prix à votre bon souvenir et aux preuves constantes de votre bienveillance, et je vous prie de croire aux sentiments d'une sincère amitié que je vous porte.

Léopold R.

Laeken, le 27 février iSl\^.

Mon cher monsieur Thiers,

Ci-joint vous recevrez une lettre pour le roi Charles- Albert que je confie à vos mains et que je vous prie de lui faire parvenir d'une manière sûre.

* Théûdore-Marie-Melchior-.Ioseph de Lagrené avait été chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg au début du régime de Juillet ; investi

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Je me suis attaché à lui faire comprendre la gravité de la position. Les Italiens s'imaginent qu'ils crieront jusqu'à ce qu'ils auront forcé les Français à venir à leur secours, que ce secours une fois donné, les Français paieront les frais d'une guerre des plus graves avec leurs succès sans demander des sécurités dont ils auraient vraiment à juste titre besoin, et que la France restera ainsi à la libre disposition des anarchistes de l'Italie, Je ne pense pas que les choses puissent se passer ainsi et je crois qu'il est pour l'intérêt de tout le monde de faire comprendre la vérité aux Italiens, car sans cela ils feraient des folies qui créeraient de grands embarras. Je vous prie de me seconder dans mon raisonnement qui me paraît vrai, que si les Italiens attaquent, ils auront eux seuls à supporter le résultat.

Si les Autrichiens attaquaient le Piémont, cela serait différent.

En revanche nous devons par la médiation faciliter au roi Charles- Albert une solution qui sans celte intervention lui deviendrait peut-être impossible.

J'ose vous recommander de nouveau pour les futures élections de M. de la Rosière '. Il paraît que Monteen i843 d'une mission extraordinaire en Chine, il avait conclu à Nankin un traité avantageux pour les missionnaires et les négociants français : à son retour (i846), il avait reçu la pairie. 11 venait en 18^9 d'être désigné pour représenter la France à la conférence de Bruxelles.

* Alexis-Eugène Thuriot de la Rosière (1807-1876), fils du conventionnel qu'en thermidor Robespierre avait interpellé du nom de « président d'assassins », avait euibrassé la carricro dinjoiiialiquc ( sur sa morgue et ses prétentions aux belw manières à Rome vers

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bello ' veut se porter dans la Marne, ce qui rendrait les chances de la Rosière faibles. Il mérite votre bienveillance ; il a du cœur, qualité selon moi des plus précieuses en politique, et il est un homme d'une belle et vaste intelligence avec de nobles sentiments. J'avoue qu'il m'a à juste titre inspiré le plus grand intérêt.

Je suis heureux d'avoir ces occasions de causer avec vous. C'est une habitude qni m'est bien douce et je crois sans vanité que notre coopération dans les grandes affaires de l'Europe sera toujours bienfaisante.

Je n'ajoute que l'expression de ma vieille et sincère amitié.

Léopold R.

18^3, cf. Maxime du Camp, Souvenirs littéraires, t. I. p. 384-285) : la révolution de i848 l'avait trouve ministre plénipotentiaire à Riode-Janeiro. Il fut effectivement élu représentant de la Marne à l'Assemblée Législative, le dernier de la liste.

' Napoléon-Auguste Lannes, ducde Montebello 1 1801-187/1), fils aîné du maréchal, pair de France depuis 1837, chargé de missions diplomatiques, ministre des affaires étrangères du i®"" avril au 13 mai 1889 et de la marine du 9 mai 18^7 à la révolution de Février, fut envoyé lui aussi à la Législative par les électeurs de la Marne Après avoir protesté contre le coup d'Etat, il devait se rallier au second Empire, qui le fit sénateur et aTnbassadeur à Saint- Péterfbourg.

Le 13 mars iSAg.

[•ans indication de lieu]

Mon cher Monsieur Thiers,

Je suis bien reconnaissant pour une longue, intéressante et affectueuse lettre que j'ai reçue le 10, et comme il se présente aujourd'hui une occasion sûre, je ne veux pas la perdre. L'espoir de vous revoir m'a fait éprouver la plus vive satisfaction. Si les circonstances devaient le permettre, il ne faudrait pas perdre l'occasion, car elles se présenteront rarement maintenant, et un instant d'entretien vaut une longue correspondance. Je suis préoccupé de l'affaire sarde, car j'y vois du danger pour tout le monde, sans avantage pour personne. Cela est assez le caractère de nos questions politiques du moment. Le roi Charles- Albert m'est incompréhensible. 11 veut la paix et en même temps permet à ses Chambres de crier à la guerre d'une manière ridicule. Les Autrichiens devraient envoyer un négociateur en offrir les conditions qui leur conviennent et laisser les torts et les folies aux Sardes. Par malheur il y a ime défiance extrême en Autriche contre lord Palmerston et je crois que le cabinet français, qui leur en inspire beaucoup moins, devrait fortement des deux côtés faire comprendre l'urgence de ne pas rompre sur des formes. Pour 1q

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