‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 38 sur 43 · CORRESPONDANCES DU SIÈCLE EERMER · texte numérisé non relu

CORRESPONDANCES DU SIÈCLE EERMER

centrée va naturellement être un voisin infiniment moins commode, mais cela est conforme au programme de 1848, ce qui doit être une satisfaction grande pour les hommes de cette époque.

Je ne me permets pas de donner une opinion sur les affaires de la France, mais je serais bien heureux si je pouvais connaître votre pensée. Ici nous marchons bien sans compression ni répression, étant bien plus république que la plupart des pays qui jugent à propos de prendre cette dénomination, nous occupant en plus du bien être des populations en leur conservant la possibilité du travail productif et son habitude si précieuse à conserver, si difficile à reprendre.

J'espère que j'aurai quelquefois la grande satisfaction d avoir de vos nouvelles, car j'attache comme vous savez un grand prix à votre amitié, et mes sentiments sont et seront toujours également affectueux pour vous.

Léopold R.

J'ajoute encore un petit mot relativement à la position qu'il serait utile à voir reprendre à M. Le Hon. La difficulté se trouve dans l'impossibilité de placer autrement pour le moment le frère d'un de nos ministres les plus influents '.

' l.e Hon avait été remplacé en 18^2, comme ministre plénipotentiaire de Belgique à Paris, par P^irmin Rogier, frère aîné du clief du parti libéral. Firmin Rogier devait demeurer titulaire de celte légation jusqu'en i864.

LETTRES DE LÉOPOLD l'"" ROI DES BELGES 297

Laeken, le 6 août 18^9

Mon cher Monsieur Thiers,

Il y a bien longtemps que je n'ai pas eu le bonheur d'avoir de vos nouvelles, et vous me pardonnerez si par ces lignes je fais un essai pour en obtenir.

Avant tout laissez-moi vous exprimer ma bien sincère admiration de votre dernier discours à l'Assemblée nationale '. 11 devient indispensable pour les nations que leurs hommes d'Etat aient le courage de leur dire la vérité. C'est là seulement qu'il peut y avoir chance de salut. Nous voyons de nos jours bien plus flatter les passions populaires qu'on a jadis flatté les rois.

La France ne peut espérer guérir ses plaies profondes qu'en ayant le courage de les avouer et de voir la vérité comme elle est. L exposé financier de Passy démontre dans quel gouffre on a plongé un pays qui plus que tout autre en Europe était véritablement prospère. L avenir se présente partout d une manière assez sombre, les passions sont irritées et on s'était tellement laissé entraîner loin l'année dernière qu'on

1 Dans la discussion de la loi sur la presse.

* Ilippolxte Passy, l'ancien miinstre de Louis-Philippe, àotenail le portefeuille des finances dans le cabinet présidé par Odilun Barrot.

rencontrera dans beaucoup de pays des difficultés inouïes pour seulement continuer à faire marcher l'existence politique ordinaire comme la civilisation du dernier siècle la fait.

L'Allemagne continuera à oiîrir de difficiles complications. La question de suprématie va soulever des jalousies violentes entre l'Autriche et la Prusse. Les Etats secondaires ont été tellement désorganisés, le pays de Bade vient d'en donner la preuve, qu'il faut l'intervention des troupes d'un des deux grands Etats. L'Autriche ne peut pour le moment pas en fournir ; en Bavière on a négligé l'armée pour les beaux-arts et on a plus de statues ou de tableaux que de troupes \ Il ne reste donc que la Prusse. Il est difficile, surtout avec l'état formidable dans lequel se trouve encore la Hongrie, que l'Autriche puisse chercher querelle à la Prusse, et il en résultera de cet état de choses que la Prusse aura une influence prépondérante dans la Confédération allemande.

Gomme vous avez toujours eu de la bienveillance pour nous ici, vous entendrez avec de la satisfaction que nous allons bien.

Nous sommes sous un point de vue utile, je l'espère, même à la France. Car chez nous certaines vérités politiques sont prouvées pratiquement et ne peuvent donc plus être niées. Les Flandres ont dans ces deux dernières années fait de grands efforts pour édifier sur les ruines de leurs anciennes industries des nouvelles industries qui me paraissent promettre un

' Allusion aux dépenses artistiques du roi Louis I*"", qui venait d'abdiquer.

avenir prospère. Le gouvernement a dirigé ce mouvement en créant un grand nombre d'ateliers avec un succès complet.

Pour que l'Europe puisse être heureuse, il faut que la France soit tranquille et en plus prospère. Personne plus que vous ^ne] pourra rendre à la France un meilleur avenir, et exercer une influence plus salutaire. Je fais les vœux les plus sincères pour que vos efforts aient les résultats les plus glorieux et en même temps que vous puissiez me conserver votre bienveillance. De mon côté mes sentiments d'une sincère amitié pour vous sont inaltérables.

Léopold R.

Ardenne i, le i6 octobre iSAg.

Mon cher Monsieur Thiers,

Je viens aujourd'hui un peu en qualité de solliciteur. Une rumeur s'est répandue que lord Normanby* aurait présenté une note pour réclamer des modifications aux droits de douane sur la houille anglaise. La France, pour ne pas détruire ses intérêts houillers, avait établi des zones pour admettre sur de certains points la houille anglaise, mais pour protéger sur

1 Château royal situé dans la vallée de la Lesse, entre Namur et Rochefort.

* Lord Normanby, membre important du parti whig et ancien ministre, fut ambassadeur à Paris de 1846 à la fin de i85i.

d'autres la production indigène. L'Allemagne il y a quatre ans a été amenée à faire un semblable arrangement pour les fers. Les deux pays avec sagesse ont ainsi indiqué ce qui était utile pour en quelque sorte admettre un arrosement dont ils pouvaient avoir besoin, sans pour cela s'exposera une inondation dont le résultat serait la destruction des établissements indigènes. Je crois cette position encore bien plus vraie à présent où les intérêts houillers en France, que je connais, sont déjà en souffrance et seraient accablés parla mesure dont on parle. A ces intérêts positifs se joint encore la considération politique que la France s'est plu à accorder à la Belgique quelques avantages, qui tout en faisant du bien à la Belgique n'allaient pas tellement loin que les intérêts français eussent à en souffrir et qu'au contraire les intérêts réciproques s'y trouvaient consultés, et en même temps ces intérêts étaient un lien, et un moyen pour maintenir les bonnes relations entre les deux pays.

Je pense que ces considérations continuent à mériter le bon vouloir de la France ; la Belgique par sa conduite politique n'a pu que produire de bons et utiles elfets ; elle n'a donné aucun embarras à la France. Son attitude est paisible et bienveillante ; on ne peut guère [en] dire autant de tous les autres voisins de la France. Cela étant, n'entre-t-il pas dans les véritables intérêts de la France de ne rien changer à des relations si heureusement établies et si bienfaisantes ? J'ose recommander cette question très importante à votre bienveillance. Heureusement les intérêts des deux pays se trouvent assez sur la même ligne. Sans cela je n'aurais pas osé faire cet appel, quoique les consi-

LETTKËS de LÉOPOLD l^"" ROI DES BELGES 301

dérations politiques méritent aussi la continuation des bons rapports avec nous.

Je réserve ce que j'aurais voulu dire sur la politique générale pour une autre occasion. Pour le moment je crois qu'il était d'un intérêt européen d'arranger les aîlaires allemandes à l'amiable.

Gela pouvait amener pour la France de grands embarras sans profit, et il y a là des idées susceptibles d'augmenter la confusion générale d'une manière bien fâcheuse. Je saisis cette occasion pour vous prier d'agréer l'expression de ma bien sincère amitié.

Léopold R.

Laeken, le a8 janvier i85o.

Mon cher Monsieur Thiers,

Il y a bien longtemps que je n'ai pas eu le plaisir de vous écrire. J'espère donc que vous me permettrez de profiter dune occasion très .sûre povu- me rappeler à votre bienveillant souvenir, auquel j'attache à juste titre le plus grand prix. J'ai appris avec un grand chagrin que vous avez été souifrant vers la fin de l'année dernière et je vous supplie de ne pas négliger votre santé. L'Europe entière attache une immense importance à votre conservation.

Hélas ! les travaux de l'été dernier étaient bien de nature à altérer la santé la plus robuste et malgré

votre vivacité naturelle vous devez avoir pratiqué une vertu bien nécessaire mais dont l'action est pénible, c'est la patience.

Je n'oserai pas me permettre d'entrer dans des détails, mais je ne puis pas m'empécher de vous exprimer de nouveau mon admiration pour le talent et le courage dont brillent vos derniers discours '. L'Europe continue d'être dans un état alarmant. Partout où je suis écouté, je tâche d'empêcher le mal et de faire dominer le bon sens et la justice.

Ici, Dieu merci, nous allons très bien, et quoique nous soyons un petit pays, nous mériterions cependant de servir un peu d'exemple ; car nous pratiquons des institutions qui dans la plupart des pays sont encore dans l'état de la plus grande confusion.

La discussion qui a eu lieu à l'occasion du budget de la guerre fait le plus grand honneur au pays.

Nous continuons à être un voisin utile et paisible, dont l'attitude ne peut faire que du bien. Si les circonstances me permettaient une de nos bonnes anciennes causeries, nous aurions bien des choses à nous dire. Comme cela ne se peut pas encore, je dois me contenter de vous exprimer de nouveau les sentiments de ma bien sincère amitié.

Léopold.

* Notamment dans la discussion de la loi sur la liberté de l'enseignement.

Laekeii, le 38 février 1800.

Mon cher Monsieur Thiers,

Recevez mes remerciements les plus sincères pour votre excellente et intéressante lettre du lo. Je suis heureux de voir que vous êtes bien mieux. Mais je vous supplie de continuer à être prudent. Votre santé est si précieuse, et la souffrance moins que jamais convient à une époque où chaque jour est un combat, où chaque lendemain peut être une bataille.

Je comprends parfaitement que l'on sente que la forme actuelle est mieux faite pour la défense contre l'ennemi et l'existence même de la société politique, que toute autre. On peut s'unir pour cette défense sur un terrain commun, tandis qu'au delà il y a tout de suite divergence d'opinion. Il y a cependant le terme fatal des réélections, mais deux ans de nos jours, c'est comme jadis cinquante. Cela, hélas ! est encore vrai.

J'ai été heureux de ce que vous me dites relativement aux affaires commerciales. La Belgique est utile, elle vient en aide avec modération et dans des limites non nuisibles par des matières premières, tandis qu'ouvrir les écluses qui inonderaient la France de houille et de fer ruinerait ses intérêts tout autant que les nôtres, et la. compensation n'est nulle part. Jusqu'à

Soi CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNtEU

présent la France ne peut que se louer de sa petite sœur du Nord. Nous faisons du bien et nous ne ferons pas de mal. Vous n'en direz pas autant de la Suisse. Je tâche autant que possible [de] faire du bien dans !;•. politique générale.

L'alFaire tle la Grèce est inconcevable *. Quelle absence d'appréciation ! Bouleverser l'Orient, mais c'est assumer des catastrophes épouvantables surtout pour les deux puissances de l'Ouest, qui ont tant d'intérêts à éviter des complications de ce genre !

Nous allons bien ici, mais il nous arrive un peu trop de vos exilés -.

Je m'aperçois que j'ai oublié les houilles maigres à admettre chez nous. Je m'en suis immédiatement occupé et le conseil a compris la question. J'espère donc que cela s'arrangera bien.

Si vous vous reposez un petit peu vers la fin de mars et que cela vous mène au Nord, ce sera une précieuse occasion pour se voir et je ne saurais assez exprimer le bonheur que j'en éprouverais, car il y a au delà de deux ans que nos anciennes causeries ont été supprimées, et elles étaient pourtant bien bonnes ! Je n'ajoute plus que l'expression de ma bien constante amitié.

Léopold R.

* Peur appuyer certaines réclamations airessées au gouvernement du roi Othon, une escadre anglaise bloquait étroitement les côtes voisines du Pirée.

' Les « montagnards » bannis ou réfugiés à la suite de l'insurrec* lion de juin i8i8 et de l'émeute du i3 juin iSlig.

Laeken, le 3o j[uillet] i85o.

Mon cher monsieur Thiers,

F. Rog'ier retourne à Paris et j'en profite pour vous écriie un petit mot. J'ai été heureux de votre visite en Angleterre \ Elle a fait le plus grand bien à mon beaupère et cela fera du bien à A^otre cœur. La reine Louise m'a rendu compte de la conversation qu'elle a eue avec vous, et je vous remercie pour toutes les paroles bienveillantes que vous lui avez dites au sujet de notre vieille amitié. Sans vanité soit dit, si nous avions eu la direction des affaires ensemble depuis 1836, elles se trouveraient dans un autre état. Ce qui m'afflige, c'est de voir que la société politique, le civilisation même sont en péril, et au lieu de liberté et progrès nous avons en perspective l'anarchie et le despotisme, la première amenant toujours la dernière [sic). On dit que vous viendrez peut-être dans notre voisinage. Si cela devait être, j'espère bien que j'aurai le grand bonheur de vous voir. Un peu de repos vous sera indispensable et je serais si heureux de vous réitérer l'expression de mes sentiments les plus affectueux.

Léopold R.

• Thiers avait élc à Saint-Léonard, petite plage voisine de Hasting», s'entretenir avec Louis-Philippe, dont la santé déclinait sensiblement.

306 CORRESPONDANCES DU SiftCLE DERNIER

Page 1