LA HEINE MARIE-AMÉLIE A THIERS
Laeken, le 17 octobre i85o.
Je vous remercie de tout mon cœur, mon cher Monsieur Thiers, pour vos deux lettres du 17 et du 14. J'étais bien sûre que vous vous associeriez à ma douleur pour le nouveau coup qui vient de me frapper par la perte de cette lille chérie que nous aimions tant-. Dieu a épargné cette douleur à son excellent père, mais survivre à tout ce que Ton a de plus cher au monde est bien pénible. Si quelque chose pouvait adoucir mon afOiction, ce serait le sentiment unanime de regret, d'amour, de vénération de toute la Beljjique pour ma pauvre lille. Nous me dites qu'en France aussi on la regrette et on nous plaint : on a bien raison, car ma Louise était Française de cœur et d'âme, et les malheurs de sa famille et de son pays ont contribué à abréger ses jours. J'accepte l'espoir que vous me donnez de meilleurs jours pour mes enfants et mes petits-enfants, car quoique ne tenant plus à cette terre pour ce qui me concerne, j'v tiens encore beaucoup pour le bonheur de tout ce que j'aime.
' La reine Louise était morte à Oslende le ii octobre, k^ée de trenle-huit ans.
Puisse le portrait * de celui que vous aimiez et qui vous appréciait bien être toujours pour vous un souvenir du bonheur et de la prospérité qu'il avait procurée à la France pendant tant d'années et vous rappeler aussi sa famille et sa triste veuve, qui comptent toujours sur vous comme sur un ami et un appui ! C'est avec ces sentiments que je suis de tout mon cœur
^'otre bien affectionnée,
Marie-Amélie.
Soyez mon bon interprète auprès de Madame Thiers et de Madame Dosne en attendant que je puisse les remercier moi-même de leurs touchantes lettres.
Laeken, le 19 octobre i85o.
Mon cher Monsieur Thiers,
Votre bonne et affectueuse lettre a été un nouveau émoignage de cette amitié qui maintenant date déjà resque de vingt ans, et à laquelle j'attache un si rand prix. Vous me dites des choses bien senties sur 'affreuse perte que je viens de faire. C'est un coup fatal our une existence et souvent je me refuse à l'idée ^u un aussi grand malheur puisse être vrai, et que je
' Par une lettre du 5 octobre, la reine Marie-Amélie avait annoncé Thiers l'envoi d'un portrait de Louis-Philippe, exécuté par une
lève de M"" de Mirbel et retouché par cette célèbre miniatu-
iste.
puisse le supporter. Rarement il a existé une union plus réelle, car nous avions des relations d'une confiance illimitée, une harmonie d'opinions et d'idées qui ne se rencontre pas souvent. En dix-huit ans passés il n'y a jamais eu entre nous un mot de vivacité, d impatience ; nous étions heureux de nous dire cela quelquefois, car il faut être bien au-dessus des petites choses de la terre pour que cela puisse être le cas. Mais hélas ! tout ceci prouve seulement l'immensité de ma perte, qui est vivement sentie presque dans toute l'Europe, car partout la reine Louise était aimée et appréciée. Ma pauvre belle-mère a bu le calice avec moi. C'est trop pour son pauvre cœur, et ces tristes événements ont été trop rapprochés pour elle. Que de chagrins cette excellente et bonne famille a eu à supporter depuis quelques années et quelle fatalité s'est attachée à enlever des êtres si distingués ! Je vous prie de bien vouloir exprimer aux dames de votre famille ma vive gratitude pour l'intérêt qu'elles ont toujours montré pour la reine Louise, et j'ajoute l'expression de mon inaltérable et sincère amitié pour vous.
Léopold R.
Ardenne, le i3 novembre i85o.
Mon cher Monsieur Thiers,
Malgré le peu de disposition que je me sens dem'oc-| cuper d'affaires, j'entends parler de menaces qui seraient tellement nuisibles aux intérêts de quelques-]
unes de nos localités que je crois devoir réclamer votre protection. Il parait que les villes maritimes réclament en faveur de l'importation de la houille anglaise. Autant que je sais, elle est déjà admise dans la plupart de ces localités, mais elles voudraient avoir le monopole et, en détruisant les zones accordées à la houille belge, en même temps frapper la production française d'un coup qui la tuerait. Nos intérêts sont heureusement dans cette circonstance parfaitement identiques, d'autant plus que la production anglaise est sujette à des fluctuations tellement grandes que la ruine pour la France et la Belgique serait inévitable. Ces fluctuations tiennent à deux causes : primo l'esprit aventureux des Anglais, qui les expose à des crises industrielles dune parfaite régularité, surtout depuis 1825 ; en second lieu à leur manière de mener les affaires. Quand il y a stagnation, ils ne diminuent pas la production, mais ils vendent à tout prix. En perdant certainement, ils comptent sur la rentrée d'une partie de leurs fonds et un effet naturel est qu'ils tuent par ces sacrifices la concurrence étrangère.
Bientôt nous allons voir s ouvrir l'Assemblée nationale. Cela sera d'un bien grand intérêt. En Allemagne, ce que vous aviez prévu arrive. J'avoue que je ne me permets pas de jugement, car là aussi l'imprévu jouera un grand rôle. Ici nous allons bien, mais l'atTreux événement du 11 octobre pèse bien fort sur moi.
Conservez-moi votre amitié à laquelle j'attache un si grand prix. Veuillez toujours compter sur la mienne, car elle est aussi sincère qu'elle est constante.
Léopold.
312 CORRESPO-NUANCES DU SIÈCLE LERMER
Laeken, le lo février i85i.
Mon bien cher Monsieur Thiers,
^'ot^e bonne et confiante lettre du 29 janvier est mélancolique et je ne men étonne point. Sans trop de vanité soit dit, si nous avions pu ensemble diriger les atîaires de France depuis 1836, sa position pourrait être bien grande et belle dans ce moment-ci. Vous avez de nouveau montré le plus admirable talent à la tribune \ une des choses les plus difficiles de la terre surtout quand on pense aux auditeurs et à l'étrange composition de cas auditoires. Votre position politique est grande et noble et elle est appréciée au plus haut degré à l'étranger. Je suis convaincu qu'en restant fidèle à cette politique, vous serez encore à même de rendre d immenses services à la France, et vous vous donnez une noble et belle place dans Ihistoire.
On comprend l'engouement et l'espèce de soif qu'une grande partie de la société politique en France sent pour du repos et rétablissement d'atFaires, une espèce d'avenir.
11 sera difficile de lutter contre ce sentiment qui n est pas une conviction, encore moins une affection,
' Allusion au discours du 17 janvier i85i, qui conlenail le fameux avertissement : « L'Empire est fait ».
LETTRES DE LÉOrOLD l^'" ROI DES BELGES 313
mais un immense désir avec lequel on ne peut pas toujours raisonner, car il n'écoute pas tant qu'il existe.
Cet état de choses paraît avoir poussé quelque ami de la famille ' à lui représenter de nouveau la nécessité de rallier tous les éléments dont on pourrait former un parti conservateur. En principe on ne peut pas mieux que cela. C'est le seul moyen d'avoir une force politique qui, même comme minorité, ne serait pas moins une force réelle. Ces pensées ont été exprimées par ce qu'on peut appeler les jeunes du parti. Les anciens y sont tout à fait étrangers.
La famille est fort unie dans ses idées, ce qui fait honneur à leur intelligence, mais elle ne veut rien faire, rien dire, sans surtout vous consulter et elle se montre ici de nouveau bien inspirée, [^e porteur de cette lettre, qui a la confiance de la famille, vous exposera verbalement ce qui exigerait un volume par écrit. Veuillez l'écouter et veuillez lui donner bien franchement votre opinion si précieuse pour la famille. Cette opinion la dirigera ^
Je vous remercie aussi pour la partie de votre lettre qui parle des intérêts matériels. Heureusement les nôtres se trouvent intimement liés à ceux de la France, et une espèce de Free Tradc en fer et en houille serait la ruine de ces importantes branches de la richesse nationale de la France. Ainsi je compte sur une vigoureuse défense, d'autant plus que je ne vois pas ce
' Il s'agit bien entendu de la famille d'Orléans.
* Thiers s'exécuta : ses papiers contiennent la minute autographe d'un long mémoire confidentiel, daté du a mars i85i, sur la situation politique et sur l'oppoitunitc d'une candidature du prince de Joinville à la présidence de la République.
qu'on accorderait comme compensation. Quel que puisse être notre avenir, veuillez compter sur la bien sincère amitié que j'ai pour vous et qui a déjà su triompher de bien des épreuves.
Léopold R.
Laeken, le aa mars i85i.
Mon cher Monsieur Thiers,
Je vous remercie de tout mon cœur de m 'avoir envoyé la personne qui était chargée de votre lettre. Elle m'a beaucoup intéressé et en même temps elle m'a inspiré une grande confiance. Comme elle vous rendra verbalement compte de notre conversation, je puis (sic) mieux faire de ne pas en parler ici. Une chose me paraît bien désirable pour les meilleurs intérêts de la France, ce sera une meilleure organisation d'un parti bien national et bien dévoué à son pays. Cela manque, et [pour] les partis tout comme les forces militaires, une bonne organisation, l'unité dans les chefs supérieurs sont des éléments sans lesquels un succès est impossible, et il faudrait bien s'en pénétrer, car cette organisation ne sera pas une chose passagère, elle sera indispensable et pour longtemps. En vous remerciant des nouvelles preuves d'une bienveillante confiance que vous venez de me donner, je vous prie d'agréer l'expression de ma bien sincère et fidèle amitié.
Léopold R.
Laeken, le i3 décembre i85i.
Mon cher monsieur Thiers,
Il m'a été bien douloureux de vous savoir si près de moi sans vous voir et sans vérifier par moi-même comment vous avez supporté les agitations récentes'. Vous connaissez ma vieille amitié pour vous et ma sincère reconnaissance pour toutes les preuves d'amitié que vous n'avez cessé de me donner depuis maintenant de longues années.
J'espère que vous soignerez votre santé et que celle de Madame Thiers n'aura pas eu trop à souffrir des cruels moments qu'elle a eu à passer.
Ici, tant que Dieu me prête vie, nous maintenons loyalement notre droite ligne, ne donnant point d'ombrage à nos voisins, mais décidés à nous défendre avec courage si on nous attaque.
Adieu, mon cher monsieur Thiers, conservez-moi votre bienveillance à laquelle j'attache un grand prix et agréez mes sentiments les plus affectueux.
Léopold R.
* Thiers, arrêté dans la nuit du coup d'Etat (i«''-3 décembre), avait été par décret du 8 « éloigné momentanément » du territoire français et s'était réfugié à Bruxelles, où il avait eu l'clémenlaire ditcrétion de ne point chercher à voir le Roi,
Laeken, le lo janvier i85a.
Mon cher Monsieur Thiers,
Comme l'extrême discrétion que vous vous êtes imposée m'a privé de la grande satisfaction d'avoir une de ces bonnes causeries que les temps passés nous permettaient, je ne veux pas vous laisser quitter ce pays sans vous exprimer de nouveau toute ma reconnaissance pour toutes les preuves de bienveillance et d'intérêt que vous n'avez cessé de me donner.
Conservez-moi ces sentiments auxquels j'attache un grand prix, et veuillez croire qu'au milieu de cette confusion des choses et des destinées mes sentiments les plus affectueux pour vous ne changeront pas.
Léopold R.
Le 2 février i853 [sans indication de lieu].
Mon cher Monsieur Thiers,
Depuis vingt ans il a toiijours existé entre nous des relations d'une bien réciproque affection, à laquelle j'ai
invariablement attaché un grand prix. Maintenir aussi pour l'avenir ces relations est mon sincère et vif désir, et les mouvements plus ou moins excentriques ou désordonnés de notre planète ne nous regardent pas ; nous pouvons les subir, mais au moins chez nous ils n'exercent jamais d'influence.
Vous avez toujours eu la bienveillance de vous intéresser à nous, et en [sic) notre capacité politique. Je me permets donc de vous en parler. Ma tâche depuis l'été dernier avait été assez difficile. Les élections avaient mis l'ancien cabinet à la porte et ces messieurs s'étaient décidés de donner leur démission. Il était désirable de procéder avec modération et logique ; la partie la plu<* attaquée du cabinet devait commencer à s'en séparer, pour pouvoir essayer la fraction modérée. Faire loyalement et sans mécontenter pareille opération n'était pas chose facile. Enfin cela se fit. Le cabinet ainsi reconstitué pouvait marcher. 11 eut, contre mon avis, l'imprudence de jouer son va-tout sur l'élection d'un président qui avait froissé sans nécessité des opinions dans les Chambres. L'élection manquée, le cabinet ne pouvait pas rester. Dès lors mon intention était de former un cabinet penchant vers le parti libéral, mais extraparlementaire. L'expérience jusqu'à présent a bien réussi. C'est un cabinet capable et homogène '. J'ai eu occasion il y a trois jours de vérilitr
i Les élections de i85a(renouvellement par moitié n'avaient maintenu à la Cliambre des représentants qu'une infime majorité libérale. Le ministre des Finances, Frère-Orban, particulièrement attaqué, fut d'abord seul à donner sa démission ; puis, dans les circonstances que rappelle la lettre de Léopold, le cabinet Rogier se
âl8 CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNIER
que mon système était pratique ; un maître d'école a envoyé une pétition aux Chambres contre un curé. Le parti libéral en a demandé la lecture. Le parti catholique, avec assez de sagesse, a dit : « Si vous commencez à vous servir ainsi du droit de pétition, on se servira de cela, comme de la mauvaise presse, pour calomnier' tout le monde ». Le parti catholique fît mieux \deux mots illisibles]: il eut la majorité ; si au lieu d'un cabinet extraparlementaire j'avais encore eu le cabinet Rogier, il était renversé, tandis que le cabinet actuel a pu très tranquillement dire, ce qui est vrai, que le maître d'école, tout libéral qu'il puisse être, avait eu tort.
Ces petites tactiques parlementaires vous paraîtront bien minimes au milieu des grands événements, mais comme le système constitutionnel n'en est pourtant pas encore en définitif (sic), il faut suivre ces sortes d'expériences, et la conclusion que j'en tire, pour nous au moins, est qu'un cabinet extraparlementaire est plus dans le véritable esprit constitutionnel que de M voir une msLÎorité administrer et voter en même temps, et ainsi priver au fond le pouvoir exécutif de toute action, contrairement à l'esprit vraiment constitution- | nel, qui ne veut dans l'assemblée que le contrôle et non pas que toutes les branches du pouvoir soient absorbées par l'assemblée politique. C'est le House of Gommons qui vers la fin du règne de Georges III, étant au fond très bien constitué, vu l'influence de l'aristocratie et du talent qui entrait par les petits bourgs, a
décida à se retirer tout entier. Le Roi chargea alors de Brouckere de former un cabinet extraparlementaire ou de conciliation.
donné l'idée aux ministres anglais de faire tout voter par le Parlement. Maintenant tout équilibre est perdu. La Couronne ne peut rien, la Chambre des Lords n'est rien ; le Parlement réformé est donc en même temps Couronne, Chambre haute et Grande assemblée démocratique décidant de tout.
Le régime constitutionnel doit, pour être viable, se réformer selon les véritables bases de la civilisation.
Ma lettre est trop longue, mais je n'ai pas pu résister au plaisir de causer avec vous. J'espère bien que Tannée ne se passera pas sans que j'aie la satisfaction de vous revoir et de vous réitérer l'expression des sentiments inaltérables que je vous ai voués.
Léopold R.
Laeken, le 17 juillet i8.S4.
Il se présente une occasion .sûre pour vous écrire et il y a si longtemps que je n'ai eu de nouvelles de vous que je suis bien déterminé à en profiter.
Je ne vous parlerai pas de la grande politique. Elle est fort curieuse, et on pouvait peu s'y attendre dans sa forme actuelle. Le mois de juillet vous rappelle certainement ainsi qu'à moi bien des souvenirs. C'était
surtout en 1836 que nous avions souvent occasion de traiter bien des choses importantes. Comme ces temps sont loin de nous et comme tout est changé ! En peu de jours il y aura vingt-trois ans que je me suis chargé d'une tâche bien diflicile. Il serait ingrat de ma part de ne pas reconnaître que le ciel nous a protégés et que notre position est heureuse et honorable. Puisset-elle continuer ainsi ! Le pays par l'ensemble de sa conduite le mérite. J'espère que l'aifreuse saison que nous avons eue jusqu'à présent n'a pas altéré votre santé. Les changements de température étaient odieux.
Je finis en vous priant de me conserver les sentiments bienveillants auxquels j'attache un grand prix et d'agréer l'expression de ceux que je vous ai bien sincèrement voués.
Léopold R.
Laeken, le lo avril i855.
Mon cher Monsieur Thiers,
Je n'aime pas rester trop longtemps sans avoir de vos nouvelles, et je tiens à ne pas être oublié par vous.
J'ai été bien peiné d'apprendre (jue vous aviez eu un accident, mais j'ai su par le prince de Chimav • que votre convalescence marchait bien.
* Josepli-Philippe-François, prince de Caramaii el Je Chimay
■lettres de léopold i®"" roi des belges :j21
Comment vont marcher les grandes affaires de notre vieille terre ? Voilà une autre question. Je suis porté pour la paix. Je crois le détail des stipulations actuelles de peu d'importance réelle, excepté en ce qui touche aux anciens traités de la Russie avec la Porte. Cela mérite grande attention. Ce que je considère comme une grave question d'avenir, c'est un lien entre les puissances les plus intéressées à sauvegarder l'avenir du territoire maintenant en possession de la Porte, et cela ne pourrait être qu'un traité. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais à l'époque où le gouvernement de la Grèce m'a été offert ', les trois puissances, la France, l'Angleterre et la Russie ont pris des engagements de ne se servir d'aucun des arrangements d'alors pour leur propre agrandissement. Un traité de ce genre serait un lien réel entre les deux grandes puissances maritimes et celles des autres qui voudraient les (sic) joindre. La Porte va sortir de tous les soins qu'on lui donne dans un état assez chétif. 11 est impossible de se cacher cela. S'en occuper deviendra indispensable.
Nous pratiquons encore ici le régime constitutionnel le plus pur. Nous avons eu une crise ministérielle bien à plaisir par le chef de l'ancien cabinet, M. de Brouckere, pour se fortifier par elle. Je désirais le con-
(i8o8-i885\ d'abord attache à la diplomatie néerlandaise, fut après i83o ministre plénipotentiaire de Belgique dans diverses capitales, et notamment à l'ari» Il devint en iS'Ii gouverneur de la province de Luxembourg, puis membre de la chambre des représentants. 11 avait été chargé en i85a de négocier avec la France un traité destiné à réprimer la contrefaçon littéraire.
' Au printemps de i83o.
server. Je lui ai donc laissé faire les évolutions qui lui paraissaient utiles. Il a fait cela avec un art si grand qu'il s'est rendu impossible. Comme je ne désire pas des luttes de partis acerbes, de la plus grande inutilité pour nous, j'ai réussi à former un cabinet centre droit qui m'est fort sympathique et qui pourra très bien marcher '.
Je dois finir, non sans vous exprimer de nouveau mes sentiments dune vieille et sincère amitié.
Léopold R.
Laeken, le S octobre i855.
Mon cher Monsieur Thiers,
J'ai vivement regretté d'avoir été absent quand vous avez passé par ici, et d'avoir ainsi perdu une occasion de causer avec vous dont j'aurais été heureux.
Les événements de septembre " placent de nouveau l'armée française à la tête de toutes les armées de la terre, puisqu'elle réunit en elle seule toutes les qualités qui constituent une excellente armée, tandis que les autres armées n'ont qu'une partie de ces qualités, mais nullement leur ensemble. J'aimerais extrêmement connaître votre opinion sur la possibilité de
' C'était le cabinet de I)eck.o^-^ illain XlIIl, qui aMait avoir à faire face aux manifestations tumultueuses de 1857. * L'assaut de Malakoff et la prise de Sébastopol.
LETTRES DE LÉOPOLU l^' ROI DES BELGES 3Î3
faire la paix. La Russie a eu grandement tort de ne pas profiter des négociations de Vienne ' pour se débarrasser d'une guerre qui ne peut lui être que nuisible, puisque toutes les puissances sont engagées à ne lui permettre aucune agression qui pourrait rendre meilleure sa position.
La continuation de la guerre a beaucoup d'inconvénients pour l'Occident ; dans les temps de Napoléon P'", il n'y avait pas tout cet échafaudage de bien-être matériel dont nous ne pouvons plus nous passer, car il donne à nos nombreuses populations les moyens d'existence qui leur manqueraient sans cela.
La Russie par sa nature n'a pas d'initiative excepté contre les Turcs. Elle n'a jamais été seule; l'Europe ne l'a pas à craindre. Attaquée chez elle et aidée par les grandes difficultés locales, elle peut espérer quelques succès, difficilement autrement. Tout ce qui s'est passé depuis un an prouve la vérité de ce que j'avance. La France sortira glorieuse et grande de cette lutte, si elle se termine bientôt. Si elle continue, il sera difficile de deviner où elle pourra mener. El le peut, car elle en a le droit, exercer une grande influence sur la position actuelle des affaires. Puisset-elle le comprendre !
Ces lignes sont portées à Paris par une personne de confiance, qui doit revenir ici vers la fin de la semaine, et si je ne suis pas trop indiscret, un mot de
* Du i5 mars au 4 juin i855, des conférences diplomatiques s'étaient tenues à Vienne pour tenter de mettre fin aux hostilités; l'accord n'avait pu se faire.
2 Est-il besoin d'avertir le lecteur qu' « elle i se rapporte ici à la France, et non à la guerre comme dans la phrase précédente ?
324 CORRESPONDANCIiS [)U SIKCLK DKRNIEH
réponse me donnerait une grande salisfaction. Conservez-moi votre amitié dont vous m'avez donné tant de preuves et à laquelle j'attache un grand prix, car j'ai pour vous les sentiments les plus vrais et les plus affectueux.
Léopold R.
Laeken, le 37 février i856.
Vous me permettrez de conserver mon ancienne et bonne habitude de me rappeler de temps en temps à votre souvenir, auquel, comme vous le savez, j'attache un grand prix. Nous nous trouvons dans une crise importante. Pour bien juger la position il faut retourner au point de départ de 1853. L'empereur Nicolas, enfant gâté de la fortune, avait eu l'honneur du succès du négociateur autrichien, le général comte de Linange, qui avait brusquement enlevé la question du Monténégro et ce qui s'y rattachait.
L'empereur Nicolas aimait à imposer par des armées nombreuses, mais il avait bien raison. C'étaient des cartes qu'il montrait, mais qu'il hésitait à jouer. 11 est évident qu'il a été très mal instruit par sa diplomatie ; ou pour être tout à fait dans le vrai, elle jugeait plus agréable pour sa position personnelle de ne rien dire qui pût déplaire au maître.
On ne peut pas nier que l'on a essayé de bien bonne
LETTRES DE LÉOPOLD l^*" ROI DES KELGES 325
foi de maintenir la paix, mais l'empereur Nicolas cioyait qu'on lui arrangerait cela à sa convenance, et en même temps lord Stratford de RedclifFe ' était déterminé d'avoir la guerre. Le passage du Pruth pouvait justifier la déclaration de guerre de la Porte. On a dit que la Russie voulait la guerre et qu'elle avait eu l'intention de faire la conquête de la Turquie en 1854. La Russie espérait par quelques démonstrations obtenir une bonne position d'influence, mais nullement une grosse guerre, pour laquelle elle n'était pas du tout préparée. Rien de plus dangereux pour une grande puissance que des mesures qui ont pour but seulement de faire peur. C'est ce que la Russie a bien pu apprécier. Elle a eu un moment depuis Inkermann, du mois de novembre [1854] au mois de mars 35, moment assez long en vérité, où elle aurait pu et dû comprendre que la grande affaire pour elle était la destruction de l'armée alliée en Grimée. Au lieu de cela, elle a concentré ses meilleures troupes contre l'Autriche, dont alors elle n'avait encore rien de sérieux à craindre. Je crois qu'on peut résumer les événements de cette manière, que l'armée russe est bonne et brave, que la Russie est une puissance auxiliaire importante, mais qu'elle ne sait pas agir seule contre 1 Europe, faute de direction et d'organisation. La po-
' Slr»lford-Ganning, créé en i852 pair et vicomte Stratford de RedclifTe (1788-1880), débuta tout jeune dans la diplomatie, assista Castlereagh au congrès de Vienne et représenta de 1828 à i833 et de 184 1 à i858 l'Angleterre à Gonstantinople, où il avait acquis un crédit à peu près omnipotent. Il ne déguisait point son hostilité contre la Russie : en i833, le tsar ^icolas avait refusé de l'agréer comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg.
li tique de ce pauvre empereur Nicolas a fait à la France une importante position dont elle a su profiter avec beaucoup d'intelligence, nous devons l'avouer. La paix sera une paix avantageuse pour l'Occident, surtout si l'on ne chicane pas trop sur des détails sans véritable valeur. C'est là que l'empereur Napoléon peut rendre de grands services, en faisant écouter les sentiments de modération dont il paraît animé. La Turquie étant en état de statu y«o, vivant dans une confusion chronique qui pouvait durer longtemps, sa soi-disant réorganisation doit nécessairement la tuer.
Ici nous allons bien et les discussions dans nos Chambres prouvent à quel point nous suivons les errements des temps constitutionnels au milieu de circonstances d'une grande gravité. Au mois de juillet j'aurai dirigé les affaires de ce pays un quart de siècle. Je puis ajouter que dans ce quart de siècle je vous ai toujours trouvé également bienveillant et m'accorde [sic, pour « m'accordanl ») une confiance qui m'a vivement touché. Pensez-vous encore quelquefois à 4836?
Je finis mon bavardage par l'expression de mes sentiments d'une bien constante amitié.
Léopold R.
Laeken. le ii avril 1867.
Mon cher Monsieur Thiers,
Un» vieille et bonne habitude veut que je ne laisse pas passer un espace de temps trop long sans me rappeler à votre bon souvenir.
J'ai été informé que vous vous êtes exprimé de la manière la plus bienveillante sur l'anniversaire de l'année dernière '.
J'ai appris cela avec une extrême satisfaction, car vous mieux que personne avez été à même de juger des difficultés qui entouraient ma position. Votre approbation est donc pour moi bien précieuse.
J'aimerais bien causer avec vous de l'état de l'Europe, mais par lettre cela est trop long.
Je veux donc seulement toucher aux questions financières auxquelles vous avez toujours donné une grande et légitime attention. 11 me semble qu'en France surtout ces questions sont devenues bien compliquées et qu'elles olîrent un danger réel. Ici nous sommes tenus à l'écart de ce mouvement général, dans ce qu'il avait de fictif et d'exagéré, et j'en suis très heureux, car cela nous évite bien des dangers. Comme
' Le jubilé de l'intronisation de Léopold (i83i-i856), solennellement fêté en Belgique.
cependant la déraison veut toujours un peu d'action, nous avons une petite fièvre de libre échange. Si l'Europe entière voulait adopter un système de libre échange, nous pourrions très bien nous y prêter, mais faire sans nécessité cette expérience sur nous-mêmes me paraît fort inutile.
J'espère que ces lignes vous trouveront en bonne santé. Conservez-moi votre amitié et agréez l'expression des sentiments affectueux que je vous ai voués,
Léopold R.
Laeken, le i8 juin i8b7.
Mon cher Monsieur Thiers,
Le bienveillant intérêt que aous avez toujours accordé à la Belgique, où l'expérience du gouvernement représentatif est faite d'une manière aussi sincère que sérieuse, ma inspiré le désir de vous donner un récit exact de ce qui s'est passé chez nous.
En 1.848, le ministre de la justice d'alors, M. de llaussy *, a en quelque sorte altéré la pratique suivie en matière de charité dans les temps antérieurs. Il y a dans ces matières un juste milieu à observer. Se garder contre les abus, mais laisser ime certaine et juste liberté à ceux qui veulent accorder des bienfaits à la charité. Il existe une lettre officielle de ma part
' .Membre *iu cabinet libéral présidé par Rogier.
LETTRES DE LÉOPOLD l"*' ROI DES BELGES 329
au ministre écrite en 1849 (la date n'est pas sans importance), qui recommandait cette marche.
Depuis, cette loi s'est trouvée sur le chemin de tous les ministères, et il était impossible de ne pas lui donner une solution. Le 28 mai ^ a été une surprise pour nous, car nous n'avons pas la police de la capitale, qui est entre les mains du conseil communal! J'ai pris tout de suite les mesures militaires qui me paraissaient nécessaires, car la modération ne doit pas être le résultat de la faiblesse. Les manifestations avaient pour but de renverser le cabinet, et d'amener une dissolution des Chambres dans un moment d'égarement du public, de manière à laisser le parti conservateur sur le carreau. Il y avait donc à conserver le cabinet, car le parti conservateur ne pourrait pas actuellement en fournir un autre, à sauvegarder la majorité, et à calmer le public sur une loi devenue excessive, impopulaire, et à maintenir Tordre. Dieu merci, dans la forme, si importante dans le régime constitutionnel, comme dans le fond, ce but a été atteint, sans verser une goutte de sang. Le parti libéral reste avec la juste accusation sur les bras d'avoir substitué à la légalité la violence. Nous avons, toutes les secondes
» Le cabinet catholique de Decker avait présente et commencé à faire voler une loi dite d^assislancr, que les libéraux appelaient loi des couvents et dans laquelle ils dénonçaient une tentative de reconstitution de la main-mort» congréganiste. Des manifestations violentes se produisirent dans diverses villes ; à Bruxelles, les 27 et 'aS mai iSSy, elles tournèrent à l'émeute. Après avoir rétabli l'ordre, le Roi adressa au président du conseil une lettre publique, par laquelle il lui réitérait l'expression de sa confiance, mais faisait appel à la sagesse de la majorité pour interrompre la discussion de la loi qui avait provoqué de tels orages.