‹ Correspondances du siècle dernier, un projet de mariage du Duc d'Orleans (1836), Lettres de Léopold Ier de Belgique a Adolphe Thiers (1836-1864), Documents inédits publiés avec des avertissements et des notesChapitre 41 sur 43 · S30 CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNIER · texte numérisé non relu

S30 CORRESPONDANCES DU SIÈCLE DERNIER

années, l'élection de la moitié de la Chambre. Nous avons eu des élections en 1856, nous en aurons en 1858. Il est impossible que l'opinion du pays ne se tasse pas jour, et la violence est sans objet ou elle est le résultat d'une coupable impatience.

Je serai heureux d'apprendre que vous approuvez ce qui a été fait ', et je vous prie d'agréer l'expression de mes sentiments d'une bien sincère amitié.

Léopold R.

Laeken, le i8 février i858.

Mon cher Monsieur Thiers,

J ai bien vivement regretté de ne pas vous avoir rencontré dans les ditTérents voyages que vous avez faits l'année dernière. Laissez-moi espérei" que je serai plus heureux cette année-ci. Vous avez toujours pris l'intérêt le plus bienveillant à nos alfaires. Je n'ai donc pas à craindre de vous fatiguer si je vous en parle. Pe fait, nous sommes la seule expérience sérieuse du régime constitutionnel sur le continent d'Europe, i

' Nous ne connaissons de la réponse de Thiers que des extraits insérés dans les Mémoires (en langue allemande) de Stockmar et retraduits par Saint-René Taillandier {Le roi Léopold et la reine Victoria, t. II, p. SSS-SSc)). — Guizot, également consulté par le roi Léopold, exprima son sentiment par un article de !a Revue des Deux-Mondes du i" août 1857. Comme on pouvait s'y attendre, il se montra beaucoup moins indulgent que son illustre rival aux manifestations extraparlementairea.

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Les Sardes se flattent de nous rivaliser, mais leur état est encore révolutionnaire, et puis ils basent leur existence sur des passions révolutionnaires, dont doit résulter l'unité italienne.

Notre marche avait été parfaitement régulière jusqu'au mois de mai 1857. Les mesures prises alors étaient justifiables. On abandonnait une loi, non à cause de la violence qu'on faisait à la majorité, mais parce qu'on était parvenu à tellement la calomnier que l'opinion publique y était opposée. Le cabinet d'alors dans son rapport du 12 juin recommandait son ajournement, et avait déclaré en outre qu'il la considérait comme morte. La majorité était devenue du même avis. Tout a donc été tranquille jusqu'au mois d'octobre. Le cabinet avait eu l'imprudence de faire comprendre que, si les élections communales étaient trop libérales, il se retirerait, quoique par la position prise en juin il ne fût en rien d'une opinion autre sur la loi que les libéraux. Les élections communales étaient sans contredit fort libérales, le cabinet motiva sur cela sa démission, déclarant que la majorité de la Chambre (élue en 1856 ! !) n'était plus en harmonie avec l'opinion publique. La détermination du cabinet était fort irrégulière et devait nécessairement mettre la couronne dans le plus grand embarras.

Le devoir du cabinet eût été de rester aux affaires jusqu'aux élections régulières du mois de juin, retirant la loi dès l'ouverture de la Chambre en novembre. Le résultat de sa retraite ne pouvait être que d'amener un cabinet libéral * avec la dissolution de la

• Rogier et Frère-Orban reprirent le pouvoir, où devait les trouver la mort de Léopold l"^.

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Chambre. Cette dissolution, quoique fort pénible, était inévitable, mais j'étais déterminé de ne pas dissoudre le Sénat. qui est un pouvoirmodérateur indispensable, si la Chambre des représentants se laissait aller à un mouvement trop vif. Nous sommes donc rentrés dans la marche régulière du régime et j'espère que nous y resterons. Mais comme résumé on ne peut point s'empêcher de voir, si les partis ne respectent pas dans un pays véritablement libre la majorité, que le régime constitutionnel devient impossible.

J'espère que vous n'avez pas eu à souffrir de la grippe et que votre santé est bonne et je vous prie d'agréer l'expression de ma bien sincère et fidèle amitié.

Léopold R.

Laeken, le a janvier iSâg.

Je ne veux pas laisser avancer cette nouvelle année sans me rappeler à votre bon souvenir et sans vous remercier pour tous les témoignages de bienveillance que vous m'avez donnés dans celle qui vient de passer. L'état des affaires de l'Europe n'a au fond rien d'inquiétant * si l'on agit avec un peu de prudence ; le

^ Léopold ignorait encore les paroles menaçantes adressées par Napoléon 111 à ranibassadeur aulricliieii Ilùbiier. lors di.'.s réceptions du I*' janvier.

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désir de presque tous les Etats est d'éviter des luttes et (le s'occuper de leur organisation intérieure. Il n'y a que l'Italie qui offre des dangers sérieux, surtout par la constante agitation maintenue par le 'Piémont,

Malgré cela ce danger peut aussi encore longtemps rester à l'état d'agitation sans en venir à une crise ; la France peut régler cela comme elle l'entend dans son propre intérêt. Les intérêts matériels jouent ajuste titre un grand rôle de nos jours. Il y a donc solidarité, et la puissance qui sans nécessité absolue compromettra ces importants intérêts sera l'objet d'une exécration générale.

Ici nous marchons convenablement. Cependant les irrégularités de l'année 1857 ont extrêmement exaspéré le parti conservateur, ce qui prouve pourtant combien le sentiment constitutionnel est entré dans les mœurs ; car si les choses s'étaient passées conformément aux règles, les conservateurs se lamenteraient, mais les accepteraient. J'espère que ceux qui ont réussi comprendront qu'un parti ne doit pas pousser ses succès aux dernières extrémités, et qu'il ne faut pas dégoûter une large fraction de notre population de son existence politique.

Comme vous prenez un grand intérêt à tout ce qui peut jeter de la lumière sur l'importante année 181 i, je vous recommande les « Denkwûrdigkeiten » ou Mémoires du général de Toll ', fort avant dans la con-

' Charles- Frédéric ToU (1777-18^3) débuta dans l'année russe sous Souvarof, fut sur le champ de bataille de Leipzig nommé lieutenant-général russe et baron autrichien (i8i3) ; chef il'élat-major de l'araiée lors de la campagne de iSsy contre les Turcs, il fut créé

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