LE DUC D ORLÉANS AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE
Chantilly, le aa avril i836.
C'est (le Chantilly ', où je suis venu passer quelques jours, que je m'empresse, mon cher Comte, de répondre à votre lettre du 14 avril, que j'ai reçue avanthier et qui m'a fait un bien vif plaisir. Avant de vous donner les renseignements que vous me demandez gour continuer une négociation qui, grâce à vous, est déjà en si bonne et si parfaite voie, je veux du moins vous remercier du zèle avec lequel vous avez servi mes intérêts et du succès de vos efforts en ma faveur. Quant à ma reconnaissance pour la bonté de l'Empereur et à l'obligation que je crois avoir contractée vis-à-vis du prince de Metternich pour la bonne grâce qu'il a apportée en cette circonstance importante de ma vie, il me tarde de témoigner moi-même mes sentiments à cet égard, et c'est un plaisir que je suis sûr que vous voudrez bien me réserver. Je chercherai même à les montrer, dès à présent, en suivant les indications de
^ Chantilly, comme on sait, avait été légué par lo dernier prince de Gondé au duc d'Aumale. Le duc d'Orléans y résidait de temps à autre, en attendant que son jeune frère (né en i8:ij)pùt en prendre personnellement possession.
M. de Metternich, tant pour la route à suivre que pour l'emploi de mes journées pendantle temps que je passerai à Vienne. Je voudrais, avant tout, consulter sur ce point les convenances de l'Empereur et de la famille impériale, mais n'étant pas à même de les connaître, je ne puis que m'en rapportera votre tact pour fixer la durée de mon séjour. Vous me parlez d'une dizaine de jours : peut-être ce terme serait-il le plus convenable, sauf à retarder ensuite mon départ, si mon voyage pouvait avoir pour moi les résultats que je souhaite vivement pouvoir en obtenir ; pour arriver à ce but, je sens que rien n'est à négliger et que le choix des personnes qui doivent accompagner mon frère et moi, peut influer sur mon avenir. Aussi ai-je cherché à ne m'entourer en cette circonstance que de personnes ([ui me donnassent toutes les garanties qu'il m'importe de trouver en eux (sic), et je crois que les choix du Roi seront généralement approuvés '. Ce seraient : pour mon frère le duc de Nemours le lieutenant-général comte Golbert *, son premier aide de camp ; et, pour
* Le duc d'Orléans se faisait des illusions sur le compte de ses futurs compagnons de voyage, comme l'atteste ce passage des Mémoires inédits de Sainte-Aulaire : « Son état-major se composait d'éléments fort disparates. La gravité un peu pédante du général Baudrand s'accommodait mal des allures c Jeune France » du comte de Montguyon, et les saillies soldatesques du général Marbot étaient insupportables au duc de V'aiençay. »
* Pierre-David, dit Edouard, comte de Colbert-Cliabanais '1774i853), était l'un de ces trois frères, qui, adolescents au début delà Révolution, s'enrôlèrent au lieu d'émigrer et firent tOus trois une brillante carrière militaire. Enrôlé en 1793 dans le (( bataillon de Guillaume Tell », sous-lieutenant de hussards en 1796, colonel en 1807, général de brigade en 1809 et de division en octobre i8i3,
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moi, le lieutenant-général Baudrand ', mon premier aide de camp ; le général baron Marbot *, mon aide de camp ; le comte de Montguyon % chef d'escadrons et M. de Chabaud-Latour *, capitaine du génie, mes of-
exilé après i8i5, puis rappelé et nommé ^inspecteur général de la cavalerie, il était premier aide de c»mp du duc de Nemours depuis i834, avait été blessé lors de l'attentat de Fieschi et allait être en i836 créé pair de France.
' Marie-Etienne François-Henri Baudrand (177^-1848), fil» d'un avocat tu parlement de Besançon, engagé en 1798, admis k l'école de Metz en l'an II, colonel du génie en i8t3, prisonnier en Angleterre, chef d'état-major du génie pendant la campagne de Waterloo, maréchal de camp en 1821, aide de camp du duc de Chartres en i8a8, lieutenant-général en i83o, pair de France en i832.
^ C'est Jean-Baptiste- Antoine-Marcelin, baron de Marbot (178ai854), à qui la publication de ses Mémoires a valu à dater de 1891 une si éclatante notoriété posthume. Il suffira de noter, pour compléter son autobiographie, qu'il figura pour un legs de 100.000 francs sur le testament de Sainte-Hélène, fut maréchal de camp en i83o, lieutenant-général en i838, pair de France en i845. Chargé dès la Restauration de diriger l'éducation militaire du duc de Chartres, il fut plus tard aide de camp du petit comte de Paris.
" Gharles-Ernest-Edmond, comte de Montguyon (1799-1863), plus tard colonel d'état-major. Son père, député de i83o à i83i, était pair de France depuis i83a.
* François-Henri-Ernest, baron de Chabaud-Latour (i8o4-i885). était fils d'un membre du conseil des Cinq-Cents, du Tribunat, du Corps Législatif, puis de la Chambre des députés sous la Restauration et la Monarchie de Juillet. Lui-même, sorti premier de l'Ecole polytechnique, était officier d'ordonnance du duc d'Orléans depuis i83o. Neveu par alliance de Casimir Périer, député de 1887 à 18^8, il contribua à faire adopter le projet des fortifications de Paris. Colonel en i845, général de brigade en i853 et de division en 1867, président du comité des fortifications en i864, il fut en 1870-1871 commandant en chef du génie de la défense de Paris. Représentant du Gard à l'Assemblée de 1871, président de la
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ficiers d'ordonnance. Je pense aussi que, très probablement, le duc de Valençay ', mon contemporain et mon ami de collège, ferait le voyage avec moi '■'. J'emmènerai en outre le chef de mon secrétariat, M. Asseline % mais qui ne paraîtra nulle part. Quant aux
commission de l'armée, minisire de 1 intérieur de juillet 1S74 à mars 1870, il fut élu sénateur inamovible en 1877.
* Napoléon- Louis de Talleyrand-Périgord (1811-1898), duc de Valençay, puis duc de Sagan, puis duc de Talleyrand, était le fils aîné d'Edmond de Périgord, neveu du prince de Bénévent, et de Dorothée de Courlande, si célèbre sous le nom de duchesse de Dino. Il devait être créé pair de France en i845 et officier de la Légion d'honneur en 1867, à l'occasion de l'exposition universelle, où il était membre du jury. — Sa mère écrivait non sans hauteur, le 21 avril i836 : « Mon fils N'alençay accompagnera les princes : il sera le seul, non attaché à leur maison, qui sera du voyage ; on voulait lui donner un titre, des fonctions, je n'en ai pas voulu, mon fils n'en ayant pas besoin pour être bien traité partout. » (Duchesse de DiHO, Chronique, t. II, p. 36).
* Comme on le verra, le capitaine de Chabaud-Latour ne partit point avec les princes, et les rejoignit au cours de leur vogage. Par contre, il faut joindre à cette énuméralion le duc d'Elchingen, aide de camp du duc de Nemours. Michel-Louis-Félix ( 180^-1 854 \ second, fils du maréchal ISey, avait servi dans l'armée suédoise de 1824 à i83o, puis après la révolution de Juillet était entré dans l'armée française comme capitaine de carabiniers. Il devait être en 1844 colonel et aide de camp du comte de Paris, député du Pas-de- Calais en 1845, général de brigade après le coup d'Etat de i85i ; nommé au commandement d'une brigade de cavalerie à l'arniôe d Orient, il mourut du choléra à Gallipoli.
^ X. Asseline fut successivement chef du secrétariat du duc d Orléans, de la duchesse devenue veuve, puis du comte de Paris, et mourut octogénaire après 1870. Très dévoué aux princes, il joua dans leur entourage un rôle fort actif, en ayant soin de se tenir toujours à l'arrière-plan Henseigaenicnls Tournis par .M. le baron de Barante).
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voitures, il nous est difficile, voulant faire bonne figure à la cour impériale, d'amener moins de trois berlines à 6 chevaux, un fourgon à 4 et une calèche à 2. Le nombre des gens de suite serait de 2 valets de chambre pour mon frère et pour moi, 6 courriers ou valets de pied et 6 domestiques pour les personnes qui nous accompagnent. Voilà, mon cher Comte, la réponse aux questions que vous m'avez adressées. 11 faut qu'à mon tour je vous en adresse quelques-unes. Je dois emporter beaucoup d'habits bourgeois ; ditesmoi si l'on est souvent en frac à la Cour. Dites-moi aussi, je vous en prie, quels sont les présents que j'aurai à faire et à qui il faudra que je lesfasse. Je voudrais être sur ce point non seulement convenable, mais je voudrais faire les choses très grandement et très largement '.
Laissez-moi encore vous prier, si vous avez une occasion sûre, de me transmettre quelques détails confidentiels et biographiques sur les principaux personnages que j'aurai occasion de rencontrer à Vienne, quelques renseignements sur l'armée autrichienne et quelques indications sur la société et sur le genre de vie que je devrai mener. Je n'oserais pas vous imposer cette corvée si ce n'était presque vous épargner de la peine que de me faire instruire d'avance ; car plus vous m'aurez préparé à bien comprendre les conseils que je réclamerai encore de vous, et mieux je
* Des lettres particulières de Bresson, conserve'cs dans les papiers Thiers, il résulte qu'à Berlin le duc d'Orléans laissa pour plus de cent mille francs de munificences. « Plutôt trop qu? pas assez, » écrivait la duchesse de Dino [Chronique, t. II, p. 6o). Le prince se montra sans nul doute au moio* aussi généreux à Vienne.
pourrai suivre la direction dont il m'importe tant de ne pas m'écarter.
Mon frère me charge, mon cher Comte, de mille choses aimables pour vous, et il se joint à moi pour vous renouveler l'assurance de la reconnaissance et de tous les sentiments de Votre affectionné,
Ferdinand-Philippe d'Orléans.
(Archives Sainte- Aulaire.)
LE DUC d'oRLÉANS A THIERS
Chantilly, 23 avril i836, 7 heures du soir.
Je vous remercie, Monsieur, de la lettre que vous m'avez écrite ce matin et que M. Martin ' vient de me remettre. Je suis enchanté des bonnes nouvelles que je viens de lire, et très reconnaissant des soins que vous vous êtes donnés pour la réussite de cette affaire importante. Maintenant je tâcherai de ne pas gâter ce qui est en si bon chemin.
J'ai écrit au Roi pour lui dire que j'étais entièrement d'avis de Tnisertion de l'article et que je n'indiquais,
* Secrétaire d© Thiors.
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sans même y tenir particulièrement, qu'un changement dç rédaction fort insigniliant '.
Je pense d'ailleurs que l'article aura été concerté non seulement avec M. de Werther =',dont vous me parlez dans votre lettre, mais aussi avec M. d'Apponyi,
Je serai lundi à Paris, à moins que le Roi ne juge que je doive y revenir plus tôt, et il me tarde bien de causer avec vous, Monsieur, de tout ceci, et de vous renouveler l'assurance de tous les sentiments avec lesquels je suis
Votre affectionné,
Ferdinand-Philippe d'Orléans.
(Papiers Thiers.)
THIERS AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE
Paris, a4 avril i836.
Mon cher comte de Sainte- Aulaire,
Vos dépêches nous ont causé la plus grande joie. L'empressement de M. de Metternich et la bienveillance de l'Empereur ont excité ici un véritable
* II s'agit de la note par laquelle les journaux devaient annoncer le voyage des deux princes à Berlin et à Vienne.
' Le baron de Werther était ministre de Prusse à Pari».