THIERS AU BARON DE BARANTE
Paris, 2 mai i836.
Mon cher Monsieur de Barante, je vous expédie un courrier pour vous mettre en mesure, pendant le voyage des princes, de tenir un langage vrai et utile. J'ai d'ailleurs à vous entretenir de plusieurs sujets, tous fort importants. Je le fais par une lettre particulière, afin de vous rendre mieux ma véritable pensée.
Les princes viennent de partir aujourd'hui vers trois heures ; ils vont par Trêves, Goblentz, Cologne et Magdebourg à Berlin. Ils iront par Francfort-surrOder, Breslau, Troppau et Briinn à Vienne. Leur voyage sera de six semaines ou deux mois. Ce voyage est depuis longtemps dans la pensée du Roi et du gouvernement. Il fallait choisir le moment ; ce n'était pas facile. Nous avons sondé les cours de Berlin et de Vienne, et, après nous être assurés que nous serions bien accueillis, nous avons fait en même temps une demande officielle auprès des deux cours. Nous avons
' Amable-Guillaume Prosper Brugière, baron de Barante (178^- 1866), dont il est superflu de résumer ici la carrière politique et littéraire, était depuis i835 ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg.
54 COnilËSPONDANCES DU SIÈCLE DERNIER
reçu la réponse la plus obligeante et la promesse de l'accueil le plus cordial. La simple acceptation du voyage suffisait pour nous rassurer : car il est bien évident qu'on ne nous aurait pas permis de venir si on avait voulu nous recevoir mal ou froidement. On nous recevra donc très bien. Maintenant, vous allez chercher, et tout le monde cherche ce qu'il y a làdessous. Tout le monde y met un mariage. C'est vrai et c'est faux. Nous croyons que le temps est venu de marier nos princes. Mais nous ne voulons pas compromettre la dignité de notre royauté par des démarches irréfléchies. Nous n'avons demandé de princesse à personne. 11 n'y a, sous ce rapport, pas un seul mot de dit h Vienne. La plus grande réserve a été observée. On se doute certainement que nous ne voyageons pas sans intention. Mais nous n'avons rien dit, rien absolument. Nous montrons d'abord nos princes. On les verra jeunes, bien élevés, remarquables par leur esprit et leur bonne mine, et aussi distingués que les jeunes gens les plus distingués de leur temps. Toutes les absurdités débitées par les journaux et les salons carlistes tomberont '. Si leur succès est en Allemagne aussi grand qu'il a été en Angleterre '^, tout deviendra plus facile. Et s'ils trouvent de bonnes dispositions ; s'ils rencontrent une jeune reine des Français qui leur convienne, on agira en conséquence, mais de manière à ne rien compromettre.
• Les petits journaux It'igitirnistes, en a(Tuhlttnl le duc d'Orléans du sobriquet de Grand- Poulol, avaient créé autour de lui une Kgcnde de fatuité godiche.
' Le duc d'Orléans avait fait un court voyage en Angleterre cm j833.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÊANS 55
C'est à Vienne qu'il y a des princesses. On en compte trois. On sera vu, on verra. Voilà la vérité. Vous en savez autant que nous. Le voyage n'aurait-il pour résultat que de montrer nos princes reçus et bien reçus dans les palais des princes légitimes, et de rapprocher les cours, les familles aussi bien que les peuples eux-mêmes, que le bénéfice serait déjà considérable. L'eifet connu est grand en France, je le sais grand aussi en Allemagne
[Souvenirs du baronde Barante, t. V, p. 355-356.)
LA REINE MARIE-AMÉLIE AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE
Paris, ce 3 mai i836.
Je m'empresse, Monsieur, de profiter du départ d'un de nos courriers pour vous dire que mes enfants sont partis pour Berlin hier à trois heures, dans la joie et le bonheur de ce voyage qui, je lespère, sera pour eux une source d'instruction et de satisfactions ; le Roi et moi nous comptons toujours sur les bons conseils de votre expérience et sur l'activité de votre zèle pour leur faciliter les moyens de bien réussir à Vienne, ce à quoi nous attachons un grand prix ; pour moi surtout, c'est une vraie jouissance de penser que mes fils chéris se ^retrouveront dans un pays et a
sein d'une famille où j'ai passé de si heureux jours. Mes enfants comptent arriver à Berlin le il : les manœuvres doivent durer jusqu'au 22, et je pense qu'ils n'en repartiront pas avant le 24 ; mais c'est de Berlin qu'ils comptent vous mettre au courant de leurs mouvements et de leur itinéraire. Le ministre a eu des données que des ennemis acharnés du Roi et de sa famille sont partis pour tenter un coup contre mes enfants. Not;?; sonnnes bien sûrs de votre vigilance, mais je crois qu'il n'y aurait pas de mal que vous en parliez au prince de Metternich, sur lequel je compte bien aussi, mais qui ne peut pas se douter à quels excès peut se porter la haine des deux partis, autant carliste que républicain. Vous comprendrez et vous excuserez le cœur d'une mère. Malgré un temps bien plus d'hiver que de prijjtemps, la fête de notre excellent Roi s'est passée à merveille. Jamais il n'y a eu plus d'empressement à lui offrir des vœux pour sa conservation et son bonheur. Le discours du comte Apponji au nom du corps diplomatique a été des plus aimables et le Roi y a été particulièrement sensible.
Je vous inclus une lettre pour la princesse Esterhazy. Dites, je vous prie, bien des amitiés de ma part à Madame de Sainte-Aulaire. Le Roi me charge de tous ses compliments pour vous. Recevez en même temps l'assurance de tous les sentiments de votre
Bien aifectionnée,
Marie-Amélie.
(Archives Sainte-Aulaire.)
LE COMTE DE SAINTE-AULAIRE A THIERS
(Vienne), 3 mai (i836).
Je profite du courrier anglais dont vous m'annoncez le départ pour vous écrire ces lignes.
Très cher, vous n'aurez de lettres véritables de moi qu'après le retour de la Cour à Vienne. Je vous renverrai alors votre courrier. Aujourd'hui tout le monde est à Presbourg. Ainsi que je vous l'ai mandé avanthier, M. de Metternich a pris en très bonne part les explications que je lui ai données sur l'article du Journal de Paris. 11 a seulement regretté que le mot (!)'« influence » mal placé l'empêchât de faire insérer /l'article dans son Journal Officiel, ce qu'il aurait fait sans cela, m'a t-il dit. Au moins y a-t-il fait mettre l'article au Moniteur qui annonce le voyage de nos princes. Voilà donc la société officiellement informée, et à en juger par l'empressement qu'elle a mis à venir boire à la santé du Roi, la veille de la Saint-Philippe, jela juge en bonne disposition. J'avais invité à dîner 70 personnes et, sans invitation formelle, j'avais fait circuler qu'on danserait le soir chez moi. 300 personnes sont venues, et nous avons dansé jusqu'à quatre heures du matin. Malheureusement, de ces 300 personnes, plus de la moitié seront parties dans
quinze jours, et dans nos pays où les habitudes fon loi, et où il n'y a pas moyen de sortir d un certaii cercle, je ne vois guère possibilité de donner de fêtes au mois de juin. Enfin, on iera de son mieux cela est certain...
Voici ma lettre pour la Reine. Je vais écrire à Mon seigneur le duc d'Orléans à Berlin. J'y enverrai ui des attachés de mon ambassade qui connaît la sociét de Vienne et qui lui donnera de bouche beau coup de renseignements qu'il me demande. J'attend avec impatience mon fils. J'espère que vous ne me 1 refuserez pas. Je vous embrasse de tout cœur, moi cher Patron,
Sainte- AuLAiRE.
(Papiers Thiers.)
LE COMTE DE SAINTE-AULAIRE A THTERS
Vienne, 7 mai (i836).
Cher Monsieur Thiers,
Mes deux dépêches ' vous diront tout ce que je sai des all'aires de Pologne et d'Italie. Si nous somme destinés à nous quereller un jour avec l'Autriche su
• Deux dépêches of6cielles expédiées au ministère (ou plutôt a « département », pour employer l'expression technique).
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 59
ces questions ou sur toute autre, je m'en démêlerai de mon mieux. Nous tâchons pour le moment d'allonger la courroie et de laisser partir nos princes par le beau temps. J'ai suffisamment à faire avec les embarras que me causent cinq ou six vieilles femmes du pays. Ces enragées ne sont pas nombreuses, mais nos amis dévoués le sont encore moins. La masse est indifférente et bienveillante. Si le voyage avait lieu pendant le Carnaval, le bruit des violons couvrirait les cris des mégères. On aime fort ici à s'amuser et toujours va qui danse. Le diable est que chacun part pour la campagne à la mi-mai ; c'est la charte du pays et personne n'y manque. Nous resterons en iace de l'archiduchesse Sophie ', dont la mauvaise humeur perce déjà ^, et de la maison de Metternich, où le cabinet vaut bien [mieux] que le salon.
On raconte que le pauvre homme n'a jamais osé annoncer à sa femme ^ l'arrivée de nos princes, qu'il
* L'archiduchesse Sophie, née princesse de Bavière, était femme de l'archiduc François, frère et héritier présomptif de l'empereur Ferdinand (on sait qu'en 1848, lors de l'abdication de Ferdinand, l'archiduc François devait renoncer à ses droits en faveur de son fils François-Joseph). Très ambitieuse, l'archiduchesse Sophie s'était posée en adversaire de la France libérale et de la dynastie do Juillet.
' Dans ses Mémoires inédits, Sainte-Aulaire rapporte que, dès l'annonce du voyage des princes, « l'archiduchesse Sophie racontait à sa jeune cousine les malheurs de Marie-Antoinette, ceux plus récents de Marie-Louise, et lui inspirait un profond effroi du sort qui attendait en France une troisième archiduchesse ».
•' Il s'agit de la troisième femme du chancelier, née Mélanie Zichy, célèbre pour sa beauté et pour l'intransigeance de ses propos. Deux ans auparavant, elle s'était livrée devant Sainte-Aulaire h une incartade fameuse sur le compte de Louis-Philippe,
l'a fait mettre dans le Journal de Vienne et qu'il est parti deux heures plus tôt pour Presbourg afin d'éviter l'abordage. On raconte aussi qu'il a promis d'empêcher le mariage, et je ne crois pas impossible qu'il s'en soit vanté, mais tel propos ne prouverait rien même pour son intention. Au point où en sont aujourd'hui les choses, tout dépend de la volonté de l'archiduc Charles ' , qui lui-même se décidera d'après le goût de sa fille ^
Cela posé, voici comment je comprends notre plan de bataille. Je le soumets à la Reine dans la lettre cijointe que je vous prie de remettre."
Jusqu'à l'arrivée de nos princes et pendant tout le temps de leur séjour à Vienne, pas un mot qui puisse être interprété comme une insinuation même indirecte. — Après leur départ (si toutefois d'ici là aucune circonstance nouvelle n'a changé la position), j'irais trouver le général Grûnne ' — c'est l'ami intime
^ L'archiduc Charles (1771-1844), fils de Léopold II et frère du défunt empereur François, adversaire du général Bonaparte au Tagliamenlo et de Napoléon à Essling et à Wagrana, l'un des premiers hommes de guerre de son temps.
* Outre plusieurs fils, l'archiduc Charles avait une fille, qui devait mourir reine douairière des Deux-Siciles Voici le poitrait qu'en trace Sainte-Aulaire dans ses Mémoires inédits : « L'archiduchesse Thérèse avait alors dix-huit ans. Son extérieur un peu chétif n'annonçait pas une forte nature, et quelque chose de plus héroïque eût été mieux assorti au trône de Juillet. Mais son éducation était parfaite, sa physionomie pleine de douceur, et le nom de son père brillait d'un grand éclat. »
' Philippe, comle de Grûnne (1703-1854), entré en service en 1782, aide de camp de l'empereur François en 179^ et de l'archiduc Charles en 1797, général-major en 1800, feld-maréchal lieutenant en i8o8, chef du bureau du généralissime en 1809, avait quitté le service actif après la campagne de Wagram.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 6l
de l'archiduc Charles, jadis son chef d'état-major et aujourd'hui grand-maître de sa maison. Je dirais au général Grûnne que l'archiduchesse Thérèse n'est pas seulement pour nous une illustre princesse, qu'elle est la fille chérie d'un excellent père de famille, que son mariage sera ainsi déterminé par des considérations politiques et domestiques, mais que dans notre estime les dernières passent avant les autres, que je tiens à savoir avant toute démarche s'il convient à l'archiduc que j'entame la négociation, et que je n'en parlerai au prince de Metternich qu'après avoir reçu réponse à cette demande.
Cette voie me semble la meilleure pour engager la partie avec le plus petit enjeu possible. Si l'archiduc me fait dire d'aller en avant, le succès est à peu près certain. S'il nous éconduit par quelque prétexte honnête, notre position politique n'est point infirmée. Je ne suis point compromis avec M. de Metternich, et, ce qui est plus important, M. de Metternich ne l'est pas avec le Roi. Les relations bienveillantes peuvent continuer comme par le passé. Car on ne pourra le rendre responsable de la volonté d'un père de famille sur lequel on sait bien qu'il a personnellement peu d'influence.
En nous adressant ainsi à l'archiduc, nous tirons en quelque sorte la question du domaine de la pohtique pour la placer dans le domaine du roman. La réponse du père sera bourgeoisement déterminée par l'impression de sa fille, et cette charmante princesse n'est rien moins qu'une Catherine St. '. Manco maie.
' Il s'agit ici, sans doute, soit de quelque h(^roïne de la chronique
Je VOUS tiendrai fort exactement au courant de tous les symptômes qui viendront à ma connaissance, mais j'ai peu de moyens d'informations. Il me convient de rester dans une grande réserve et de fournir pour ma part aussi peu d'aliments que possible aux cancans que fait naître l'événement du jour. Je ne me laisse donc aborder par personne .sur le fait principal, et quant aux détails, il y a plus de dignité à ne pas s'en échauffer.
Répondez-moi sur l'article des décorations et sur celui de l'étiquette. Sur ce dernier mon opinion est qu'il faut témoigner toute confiance au prince de Metternich. Vienne est le pays du monde où on sait le mieux vivre, et il ne tombe pas sous le sens qu'on veuille nous y faire de petites trahisons de ce genre * . Les façons très dégagées de l'empereur Nicolas à son dernier voyage ont eu d'ailleurs un grand succès ; et ce n'est guère à nous, ce me semble, qu'il convient de rajeunir les vieilleries du cérémonial.
mondaine, soit plutôt d'un personnage de roman ou de pièce de théâtre en vogue (celte dernière hypothèse m'a été ingénieusement suggérée par M, le baron de Barante, qui a donné une édition modèle des papiers de son grand-père, et qui est sans doute l'homme de France le mieux au courant du monde politique et des salons du temps de Louis-Philippe).
* L'ambassadeur se faisait des illusions sur ce point. Lui-même raconte dans ses Mémoires inédits comment il dut déjouer une petite perfidie du prince CoUoredo, grand-maître de la maison impériale, et exiger au dernier moment la modificalioo d'un programme déjà distribue, d'après lequel les princes français, traités en membres d'une branche cadette des Bourbons, auraient fait la première visite aux archiducs. Après une assez vive résistance, Metternich caf)itula de bonne gràoe.
Adieu, très cher, je suis aux genoux de votre famille et je vous serre les mains de bon cœur. Vos succès me semblent superbes, personne ne s'en réjouit plus que moi.
Sainte- AuLAiRE.
Je charge notre courrier d un paquet pour la princesse Bretzenheim. Il m'est recommandé par sa sœur la princesse Lobkowitz, qu'il faut soigner de notre mieux. Le paquet est un vieux costume hongrois, sans mélange de contrebande. Ordonnez, je vous prie, qu'il soit porté à son adresse.
(Papiers Thiers.)
LE COMTE DE 8AINTE-AULA1RE A THIERS
Vienne, 20 mai i836.
Un courrier anglais traverse Vienne, mon cher Patron ; je lui remets seulement ces lignes pour vous dire qu'il n'y a rien de nouveau ici. On attend nos princes. On s'occupe des préparatifs de leur réception. Je suis certain qu'on désire bien faire. La solitude de la ville n'est la faute de personne, et les habitudes delà famille impériale ne se prêtent pas ici, comme à Berlin, aune succession de fêtes. Soyez cependant tranquille, tout ira bien. Je vous remercie de m'avoir laissé le champ libre quant aux insignes de la Légion d'honneur. Je
prendrai de tout cause d'ignorance, car mon opinion est que tout l'intérêt de cette affaire est dans le procédé personnel des souverains. Tant qu'ils ne porteront pas eux-mêmes les nouvelles [sic) insij^nes, je vois peu d'avantage à les faire porter par d'autres, et une observation à adresser à l'Fimpereur et aux archiducs sur leur toilette est bien délicate '. Sur ce point comme sur bien d'autres, je crois, on voudra faire la même chose et en même temps à Vienne et à Berlin, sans trop choquer ce qu'on pensera à Pétersbourg.
Les précautions les plus attentives seront prises ici pour la sûreté de nos princes. Dites bien, je vous prie, au Roi et à la Reine que ces précautions ne supposent cependant aucune inquiétude. Vienne est, je crois, le lieu du monde où il y a le moins sujet d'en concevoir.
Je persiste à croire que la marche la plus favorable au succès de nos idées ultérieures est celle que j'ai indiquée. Je ne peux rien prévoir avec certitude, mais la physionomie des choses s'améliore. Une personne qui fait autorité nous disait tout dernièrement : « Si vos idées s'étaient tournées vers la branche palatine, vous n'avez pas la moindre hésitation à craindre
' Après la révolution de Juillet, une ordonnance de Louis-Philippe avait modifié les insignes de la Légion d'honneur, en substituant des drapeaux tricolores aux fleurs de lis. Comme dans les milieux légitimistes les trois couleurs étaient alors considérées comme un emblème jacobin, beaucoup de princes et de grands personnages étrangers répugnaient à porter la plaque ainsi modifiée. Dans ses lettres particulières à Thiers, Bresson, notre ministre à Berlin, traitait longuement ce sujet, et se risquait à insinuer que la plus heureuse solution consisterait k rétablir l'ordre du Saint-Esprit.
de ce côté. Au reste, » ajoutait cette même personne, « le langage de l'archiduc Charles est moins négatif que l'année dernière. »
Il me paraît certain que les difficultés tiendront seulement au chagrin de l'éloignement et aux sollicitudes que le mouvement de la France peut encore inspirer à un père fort tendre. — L'archiduc Palatin ' et le vice-roi d'Italie ^ ont aussi des archiduchesses qu'il serait plus facile d'aguerrir.
Le voyage de l'impératrice-mère ^ à Munich a certainement pour objet de renouer les projets manques l'année dernière *. Ayez l'œil de ce côté.
Je ne parle guère d'affaires au prince de Metternich, Il vaut mieux laisser tout dormir. Rien ne menace dans la demeure. Ainsi que je vous le marquais l'autre jour, le point de dissentiment est l'Espagne ^ Mais M. de Metternich n'a pour ce sujet contre vous aucune rancune. Il admet « que vous ne faites pas plus
* L'archiduc Joseph (1776-1847), palalin de Hongrie, frère du défunt empereur François.
* Le litre exact de l'archiduc Rénier était vice-roi du royaume lombard-vénitien. C'est par une réminiscence des temps napoléoniens que Sainte- À.ulaire lui donne ici la titre porté jadis par Eugène de Beauharnais.
* Celle qu'on désignait ainsi n'était point la mère de l'empereur régnant Ferdinand, mais la vauve et la quatrième femme de son père l'empereur François : princesse de Bavière, elle était sœur de l'archiduchesse Sophie.
* Sans doute quelque projet de mariage entra l'archiduchesse Thérèse et Othon de Bavière, roi de Grèce.
^ C'est en effet lur le terrain espagnol que Thiers devait chercher sa revanche du mariage autrichien. On sait que ses projets d'intervention active effarouchèrent Louis -PhiUppe, qui provoqua sa démission.
66 CORRESPONDANCES DU SlÈCLM DERNIER
que votre prédécesseur, et il n'était pas raisonnable de supposer que vous feriez moins ». Mais il prétend que le moment approche où il faudra bien que la France en revienne à la politique qui d'abord avait été celle du Roi ' et qui seule peut tourner à bien pour l'Espagne et pour nous-mêmes.
Adieu, mon cher ami ; ne me dites pas que je dois « rire d'un œil pour vous, pleurer pour Guizot de l'autre '■' ». Je crois, en conscience, qu'il y aura à rire ou à pleurer pour vous deux en même temps. Votre séparation est une calamité. Je ne nie pas qu'elle n'ait été nécessaire. Je ne vous aurais pas approuvé de refuser de rester seul au pouvoir. Je n'affirme pas qu'une réunion aujourd'hui soit possible. Mais si elle ne l'est pas, c'est tant pis pour vous deux et aussi pour nous ^ Je
* Lo premier mouvement de Louis-Philippe avait été do se prononcer pour le maintien de la loi salique en Espagne.
^ Le passage entre guillemets est sûrement extrait d'une lettre de Thiers, non conservée en minute dans les papiers de celui-ci. Dès son arrivée au pouvoir, il avait, en termes d'ailleurs fort gracieux, manifesté son inquiétude de l'intimité de Sainte Aulaire avec les doctrinaires: « Entre vous et moi la sèche formalité d'une notification ne saurait ni convenir ni suffire. Nous étions mieux que des hommes politiques en rapport d'afiaires, nous étions des amis, malgré la dififérence de nos origines, de nos carrières, de nos âges. Ce que nous étions, nous le serons encore, à moins que vos amis, dont le tort n'était pas mon ouvrag», ne m'enlèvent votre affection, ce (]u'k Dieu ne plaise et ce qui no sera pas, j'en suis sûr. » (Thiers à Sainte-.\ulaire, 29 février i836 : minute autographe dans les papiers Thiers) .
^ Ce sentiment était partagé par les plus sages partisans du régime de Juillet. Quelque» jours auparavant, le duc Decazes écrivait de Paris au baron de Baranle : « INous sommes ici dans des luttes pénibles, Thiers et Guizot sont à couteau tiré, ainsi que leurs amis
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'ORLÉANS 6^
reviendrai à loisir sur ce chapitre. Je vous renverrai votre courrier aussitôt après l'arrivée des princes.
Adieu, croyez-moi bien sincèrement tout à vous.
Sainte- AuLAiRE.
(Papiers Thiers.)
LA REINE MARIE-AMÉLIE AU COMTE DE SAINTE-AULAIRE
Paris, ai mai i836.
M. deChabaud-Latour, officier d'ordonnance du duc d'Orléans, devant le rejoindre avant son arrivée à Vienne, je m'empresse d'en profiter pour vous remercier, Monsieur, de vos deux lettres du... et du 7 de ce mois. Tous les détails que vous me donnez m'ont fort intéressée. Je suis bien contente que mes enfants se soient décidés à arriver à Vienne le 30. J'espère qu'on leur saura gré de cette petite attention. Plus je vois approcher le moment de leur arrivée à Vienne, plus mon cœur palpite ; le bonheur de mon fils chéri en dépend, c'est tout pour moi. L'idée que vous avez proposée pour parvenir à notre but me parait fort bonne ; mais le Roi et moi nous pensons qu'il faudrait la
respectifs. Ceux qui déploient cette hostilité ne peuvent plus que gémir, tant les choses sont poussées loin. » (la mai i836 : Houvenirs du baron de Baranie, t. V, p. 376. j
mettre en exécution pendant le séjour de mon fils et non après son départ, car la présence donne toujours plus de force à ces négociations, et qu'il faudrait agir simultanément, directement avec le prince de Metternich, en flattant son amour-propre et en l'obligeant à s'expliquer nettement sur Taffaire : personne ne saurait réussir mieux que vous dans cela. D'ailleurs à présent que vous êtes avec mon fils, ce sera avec lui que vous concerterez toutes les mesures que vous croirez plus aptes à parvenir à un heureux résultat : et je pense que M. Thiers vous donnera les ordres du Roi, dont je ne suis que le secrétaire particulier. Je vous écrirai de nouveau par un courrier qui partira le 24. Le Roi et moi nous comptons sur votre sagesse, votre expérience et votre attachement pour nous pour guider nos enfants dans un pays où j'ai tant à cœur qu'ils réussissent bien.
Mes amitiés à Madame de Sainte-Aulaire et à vos filles. Recevez l'assurance de tous mes sentiments pour vous.
Votre bien atlectionnée,
Marie- Amélie.
(Archives Sainte-Aulaire.)
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 69
LE COMTE DE SATNTE-AULA(RE A THIERS
Vienne, le 27 mai i836 *.
Je VOUS dis dans ma dépêche que le prince de Metternich a été fort bien pour les détails de la réception. Cela est vrai. Mais ce que je ne vous dis pas, c'est qu'il a fallu tout conquérir à la pointe de l'épée. Je ne veux pas me faire valoir et si tout tourne bien, comme jerespère, je ne vous parlerai pas de mes tribulations. Jugez-les d'après ce fait qu'il n'y a pas dans le faubourg Saint-Germain un salon plus furieux que celui de la princesse de Metternich.
Quant au succès du voyage, j'en réponds ; quant aux projets ultérieurs, j'hésite encore et je recueille des symptômes contradictoires... Les bons cependant l'emportent sur les autres. M. de Metternich me disait hier : « Sachez bien qu'entre cette cour et celle de Berlin il n'y a de dissentiment sur aucun point ; ce qu'on dit à Berlin, on le pense à Vienne, et réciproquement. » Or pour qui est informé que de Berlin on pousse au mariage "^ ces paroles ont de la valeur.
' Cette lettre fut expédiée chifTrée ; nous publions ici le déchiflrement qui figure dans les papiers Thiers.
* Il résulte des lettres de Bresson à Thiers que le prince de Wil^-
Adieu, très cher, je profite d'un courrier autrichien qui va partir. Les dépêches qu'il porte à M. d'Apponyi et qui vous seront communiquées vous diront tout ce qu on ma dit à moi-même sur l'Espagne et sur le Danube. Vous recevrez par la même voie la continuation du programme, que je ne vous envoie que jusqu'à la troisième journée du séjour de nos princes.
Nous causerons plus longuement et plus librement de toutes ces choses par l'occasion du courrier que je ferai partir le 30 et qui vous rendra compte de l'accueil que nos princes auront reçu à Vienne.
Je monte en ce moment en voiture pour aller les joindre.
Mille amitiés bien dévouées.
Saintb-Aulaire.
genstein, grand chambellan de la rour de Prusse et ami particulier de l'archiduc Charles, ne cessait d'encourager notre ministre à Berlin et de lui représenter la négociation matrimoniale comme favorablement orientée. Après la tète de Potsdam, qui termina le séjour des princes à la cour prussienne, Bresson écrivait : <( Le Roi a eu une longue conversation avec les princes : il leur a donné ses conseils pour Vienne et leur a exprimé ses vœux de succès, n (^4 mai i836 : Papiers Thiers. j
LE COMTE DE SAINTE-AULAIRË À THIERS
Mai — ag — soir •.
Très cher,
M. de Ghabaud% que j'ai rencontré hier à Gannersdorf (^douze lieues de Vienne), où couchaient les princes, m'a remis les dépêches du ministère. N. B. Je vous gronderais de n'y avoir pas joint une lettre particulière, si je ne savais qu'un courrier doit être parti pour Vienne le 24, J'en aurai donc bientôt trois à ma disposition, car M. Bresson m'en a envoyé un de Berlin. Cette abondance me décide à vous envoyer Christophe. Je ne puis le charger encore aujourd'hui que d'informations matérielles, mais vous êtes sans doute pressé de les recevoir, et ce n'est pas seulement la tendresse du Roi et de la Reine qu'elles intéressent. C'est assurément un grand événement politique qu'une telle réception faite aux princes français dans toute l'AUe-
' Il convient de reproduire ici U loyale confession que Sainte- Aulaire consignait plus tard dans ses Mémoires inédits : « En relisant aujourd'hui les lettres que j'écrivis à Paris dans la nuit du ag mai, je suis forcé de m'avouer que ma tête n'était pas restée tout à fait calme. »
* Le capitaine de Chabaud-Latour, of6cier d'ordonnance du dnc d'Orléans.
72 « CORRESPONDANCES DU SlfCLE DERNIER
mag-ne *. Nous en avons fini avec le carlisme ^, qui apparemment ne compte pas sur sa popularité en France et qui est renié par l'étranger.
Comme je déteste les phrases du Moniteur, je me dispense de tout pathos. D'ailleurs je ne sais que M. de Pourceaugnac qui ait gagné les cœurs en mangeant son pain ^ Je vous dirai donc simplement que la réception est tout ce que nous pouvions souhaiter, et je défierais l'esprit le plus malignement soupçonneux de faire la moindre remarque critique sur tout ce qui s'est passé aujourd'hui.
J'ajouterai, malgré ma profession stoïque, que les princes plaisent et plairont chaque jour plus, parce qu'ils sont charmants, pleins de finesse, de grâce et de dignité *.
Maintenant, le mariage est-il sûr ? Je ne puis vous le dire. Je vois M. le duc d'Orléans disposé amener la chose grand train, et cette allure nous enlève peutêtre quelque chance de succès. Quand on est en veine
* « A aucune époque un dauphin de France n'eût pu prétendre à la cour d'un empereur d'Allemagne d'autres égards et plus d'honneur». » (Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire.)
* Il s'agit bien entendu du « carlisme » fiançais, c'est-à-dire des fidèles de Charles X, que l'histoire qualifie plutôt de parti c légitimiste ».
•" Nous sommes tellement brouillés avec nos classiques, qu'il n'est peut-être point superflu de rappeler cette réplique de Sbrigani : « Je vous ai vu ce matin, Monsieur, avec le coche, lorsque vous avez déjeuné ; et la grâce avec laquelle vous mangiez votre pain m'a fait naître d'abord de l'amitié pour vous. » (Monsieur de Poureeaagnae, acte I, scène 5.)
* Sur ce point, l'ambassadeur ne s'est jamais dédit ; il écrivait à quinze ans de distance : « Après avoir vécu avec eux pendant quinze
de gagner, ce n'est pas le moment de régler ses comptes et de retirer ses enjeux. Cependant je conçois qu'avant de quitter Vienne, il veuille savoir à quoi s'en tenir quant à l'archiduchesse Thérèse. — H y a d'autres archiduchesses à Milan * et peut-être, avant de les voir, veut-il avoir fait son va tout à Vienne. Il ne m'a pas dit ce motif, mais je lui trouverais de la valeur. — D'ailleurs M. le duc d'Orléans dit avec raison qu'on ne gagnera rien à ne point parler mariage, parce que toute l'Europe croira qu'on en a parlé, et que ce n'est pas par choix qu'on reste garçon. Enfin, si nous sommes refusés, l'inconvénient sera bien moindre aujourd'hui qu'il ne l'eût été il v a trois mois, parce qu'alors un refus eût paru une insolence humiliante à supporter et qu'aujourd'hui le même refus^ s'il a lieu après les réceptions de Berlin et de Vienne, ne sera plus imputable qu'à des considérations domestiques, dont nous pourrons nous affliger, mais non pas nous offenser.
jours dans une intimité de tous les instants, je puis dire ici sans tlatterie que je n'ai jamais connu deux jeunes gens meilleurs cl plus accomplis. » (Mémoires inédits). De son côté, Bresson venait d'écrire de Berlin, avec plus de détails : « Vous n'avez pas l'idée à quel point ces jeunes princes réussissent et plaisent. Mais en vérité, il est impossible d'être plus heureusement doué à tous égards. M. le duc d'Orléans montre un tact, une tenue qui ne se démentent pas un seul instant. Toutes les questions qu'il «dresse sont si judicieusesl sa politesse à la fois si bienveillante et si digne ! La réserve de M. le duc de Nemours et sa timidité mêlée d'une expression fine et délicate conviennent si bien à son air d'extrême jeunesse ! Je vous laisse à penser si je suis fier de les produire et de les accompagner. » (A Thiers, i3 mai i836 ; Papiers Thiers.)
' L'archiduc Rénier, vice-roi de Lombardo- Venelle, ,n\;iit deux filles de seize et quatorze ans,
D'après tout cela, je suis prêt à agir dans la direction que vous allez sans doute m'envoyer. Je répète seulement que M. de Metternich n'aime guère à dire oui ou non. Il voudrait nous faire servir sept ans pour Lia, puis sept ans poMr Bachel. Au fait, c'est toujours surtout en sa qualité de futur ministre de 1 archiduchesse Sophie.
J'insisterai donc pour qu'une démarche directe soit faite auprès de l'archiduc Charles, et c'est de celle-là seulement que j'attends un résultat positif avant d'engager sérieusement la partie.
M. le duc d'Orléans veut tout observer pendant quelques jours ; rien de plus sage. La journée de Baden ' sera peut-être critique. Au premier symptôme significatif, je ferai partir un second courrier, et je vous écrirai chaque jour par la poste l'emploi de notre temps.
Tout à vous de cœur, mon très cher.
Sainte-Aulaire.
(Papiers Thiers.)
LE COMTE DE SAINTE- AULAIRE A THIERS
3i mai (iS36), minuit.
Cher Monsieur Thiers,
Ma dépêche vous informera de tout le matériel du voyage. Le mouvement de l'opinion est très prononcé
1 li'archiduc Charles devait recevoir l«i princes dans la banlieue
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 75
pour nous. Je doute que nous ayons eu meilleure chance à Berlin.
Aujourd'hui la journée s'est passée à Baden. M. le duc d'Orléans a causé deux heures seul avec l'archiduc Charles. Je ne l'ai pas revu seul depuis, mais à en juger par l'intimité de leurs manières au départ, je crois qu'ils ont été contents l'un de l'autre. Je le suis, moi, de tous les deux et de la physionomie générale des choses que je vois et j'entends. Je ne réponds pourtant pas du succès, surtout du .succès immédiat '. Je vous ai avant-hier expliqué mes motifs : depuis j'ai vu M. de Mette rnich, 11 blâme sévèrement l'autorisation donnée à un corps de troupes espagnoles de traverser notre territoire. 11 dit que cette manière d'interpréter le quadruple traité nous mènera à l'intervention, et que nous y arriverons bon gré mal gré si nous cédons ainsi aux sollicitations de Madrid et aux influences de Londres.
de Vienne, à Baden, dans sa résidence de la Weilburg, oi'i il possédait une célèbre collection de roses (comme de nos jours l'archiduc François-Ferdinand à Kopinischt).
* Les personnages de la suite des princes français se montrèrent moins diplomates ; après l'aimable réception de l'archiduc Charles à Baden, ils considérèrent le mariage comme assuré : « Malgré mes avis et mes prières, ils en parlaient tout haut entre eux : rien ne leur paraissait plus simple que de ramener en France une princesse rojale. Ils ne concevaient guère d'autre embarras que celui de se serrer un peu dans les voitures pour faire place aux dames de sa suite. » (Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire. Le jour de l'arrivée à Vienne, le général Baudrand, se trouvant en voiture avec les princes et l'ambassadeur, avait déclaré qu'un moyen infaillible de faire réussir le mariage était de menacer Metternich d'une déclaration de guerre en cas de refusa.
A tout cela je ne réponds pas grand'chose, parce qu'au fait ce n'est pas moi qui pourrai raffermir la reine Christine ^ sur le trône. Quand j'aurais donné de l'humeur au prince de Metternich, ses affaires n'en iraient ni pis ni mieux, et celle qui m'occupe en ce moment en pourrait souffrir.
Adieu, très cher, mille amitiés.
Sainte-Aulaire. ( PapiersjThiers . )
LE COMTE DE SALNTE-AULAIRE A THIERS
5 juin (i836), lO heures du matin.
Mon bon ami, prenez garde de faire comme les joueurs heureux qui, pour avoir trop poussé leur veine, ont fini par perdre leurs profits et leur première mise. Au hasard de me rendre désagréable, je vais vous répéter des vérités fâcheuses.
Le succès du voyage est complet ; il est immense ; il change notre position en Europe et vous donne beaucoup de force contre le carlisme. Mais il ne pré-
* Marie-Christine de Naples, veuve du'roi Ferdinand VII d'Espagne, défendait comme régenté les droits de sa fille Isabelle, contestés par don Carlos au nom de la loi salique, introduite en Espagne par Philippe V et abrogée par Ferdinand VU.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 77
juge rien ou peu de chose pour le succès du mariage, qui reste sinon impossible, au moins très douteux.
Je résume la situation telle quelle apparaîtra patente à toute personne sur les lieux. L'Empereur est nul ', l'Impératrice ^ sans opinion politique. Les archiducs François ^ et Louis *, seuls membres de la famille qui entrent au conseil, sont aveuglément dévoués à l'archiduchesse Sophie, laquelle est plus passionnée contre nous qu'une dame du noble faubourg ^ Elle
' Dans ses Mémoire» inédits, Sainte-Aulaire appelle l'empereur Ferdinand « un homme qui, né dans une condition privée, n'eût administré son patrimoine qu'avec l'assistance d'un conseil judiciaire ».
* Anne-Caroline de Savoie, fille du roi de Sardaigne Victor- Emmanuel !•■■ ; Barante, qui avait géré l'ambassade de Turin avant celle de Saint-Pétersbourg, écrivait à ïhiers au sujet de celte princesse : « Je doute qu« l'impératrice d'Autriche, que j'ai vue et dont j'ai souvent entendu parler à la cour de Sardaigne. soit de caractère et desprit à avoir une grande influence sur le cabinet de Vienne. » (4 juin i836 : Souvenirs du baron de Baranle, t. V, p. 395.)
* L'archiduc François, frère et héritier présomptif de l'empereur Ferdinand, était le mari de l'archiduchesse Sophie.
* L'archiduc Louis, jeune frère du défunt empereur François et de l'archiduc Charles, présidait un conseil intime et omnipotent, où ne siégeaient avec lui que Mettornich et le comte KoUowrath, préposé à la direction de la politique intérieure.
^ Cinq mois plus tard, Sainte-Aulaire écrivait avec un peu plus de détails au comte Mole, successeur de Thiers : « L'archiduc Louis, le plus jeune et le moins considéré des oncles d« l'empereur, est le seul membre de la famille impériale prenant part aux affaires. Il est entièrement dominé par l'archiduchesse Sophie, princesse ambitieuse et passionnée, dont le mari, héritier présomptif du trône, n'a pas encore montré les talents qui pourraient suppléer à son défaut d'expérience. » (^'ovembre i836 : Souvenirs du baron de Barante, t. V, p. 571.)
emploie tout ce qu'elle a d'autorité et de savoir-faire pour rompre notre jeu et restera éternellement ennemie de quiconque l'aura favorisé.
Le prince de Metternich bravera-t-il de telles rancunes ? A peine voudrais-je l'affirmer s'il y allait du salut de l'Autriche, et, dans l'opinion du chancelier, plus le mariage se fera tard, mieux il vaudra '.
Où sont donc nos moyens d'action ? Vous me dites avec toute justesse que des menaces seraient déplacées. Elles seraient même ridicules. Car on peut se brouiller, faire la guerre même à des gens qui vous insultent ou vous blessent par leur attitude et leurs procédés ; mais de quoi se plaindre quand, à la face de l'Europe, ï Autriche nous comble d'égards, de respects, d'atïection ? quand jelle nous reçoit ainsi que Louis XIV aurait pu le souhaiter pour le grand Dauphin ? et que pour nous recevoir ainsi elle se compromet avec la Russie ? Certes il y aurait une intolérable prépotence à exiger davantage et à nous brouiller à ce sujet.
Les choses ainsi placées, je crois encore que le mieux est d'attendre dans cette excellente position ; mais quand vous me parlez au nom du Roi, mon opinion est un fétu. J'irais donc ce matin même livrer l'assaut dans le cabinet du chancelier, si vous ne me mandiez de tout subordonner à la volonté de M. le duc d'Orléans. Je lui ai envoyé ce matin votre lettre pour qu'il la lût à tète reposée. Il vient de me la rendre, et en
' Quelque» mois auparavant, à une discrète ouverture de l'ambassadeur, la chancelier avait répliqué avec vivacité : « Pour Dieu, ne parlons pas de cela ! Piicn n'est mûr : on risquerait de tout gâter en voulant aller trop vite. » (ÎÙL-.iLi.ts inédits du comte de Sainte- Aulaire.^
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 79
me donnant connaissance d'une phrase de la lettre du Roi à lui adressée et qui lui confie tout pouvoir pour la conduite de cette campagne, il m'a ordonné avec beaucoup de politesse et de bonté, mais très impérativement, de me tenir tranquille, de n'agir et de ne parler qu'ensuite de son commandement exprès et de ne point me blesser si dans une alîaire tellement intime, il ne m'informe pas jour par jour de toutes les impressions favorables ou contraires qu'il reçoit.
Loin de prendre cette réserve en mauvaise part, je l'approuve fort, au contraire. D'abord elle m'enlève une responsabilité dont je suis ellrayé, puis elle ne me dissimule rien de ce qu'il importe de savoir. Dans la situation donnée, aucun bon esprit ne peut prétendre à la certitude, et les symptômes étant tous publics, libre à chacun de les interpréter. Ainsi hier à Laxembourg % l'archiduc Gliarles et ses quatre fils ont été pour les princes et pour nous tous d une obligeance marquée. 11 m'a parlé du plaisir que lui avait fait la visite des princes et s'est félicité de l'intention qu'ils avaient manifestée de la renouveler. « Je ne connais pas encore à fond le duc d'Orléans, » m'a-t-il dit, '< mais j'en ai déjà vu assez pour m'assurer qu'un tel prince est un grand bonheur pour la France et pour l'Europe : car, pour le bonheur, la France et l'Europe ne peuvent pas être séparées. »
Informé que les princes devaient retourner à Baden, j'avais eu le soin de mentionner cette circonstance à M. de Metternich : car à Dieu ne plaise qu'il puisse entrer en méfiance de nous I Loin de là, il m'a ré-
' Késiclcnce impériale dans la banlieue de Vienne.
pondu que les princes lui avaient indiqué cette intention, qu'il l'approuvait fort, et qu'il venait d'en préi'^enir l'archiduc. Celui-ci a en effet accueilli le projet de visite courtoisement. Elle aura lieu mardi 7. Ni moi ni aucun des officiers des princes, français ou allemands, ne les accompagnerons.
Il ne faut pas être bien fin pour deviner que dans cette journée, le duc d'Orléans s'avancera plus ou moins suivant qu'il y prendra goût et qu'il apercevra bonne chance.
Je serais à la fois très mauvais courtisan et très mauvais diplomate si, au retour, je demandais des nouvelles. Je les devinerai parbleu bien sans qu'on me les dise. Si M. le duc d'Orléans m'enjoint de faire une demande auprès du prince de Metternich, je serai chez lui un quart d'heure après, et à moins de l'étrangler, on ne pourrait lui serrer le bouton plus que je ne le ferai. — Si M. le duc d'Orléans ne me dit rien, je me tiendrai coi et je conclurai in petto que l'archiduchesse n'a pas plu ou que l'archiduc s'est montré inabordable. — Dans un cas comme dans l'autre, je garderai le secret d'autant plus facilement qu'on ne m'aura rien confié.
Comme cette affaire n'est pas seulement celle du prince royal, mais aussi celle de la France, je ne me résignerais pas volontiers à l'inaction, si les vingt ans de notre prince n'étaient tempérés par une raison et une mesure bien rares à cet âge '. Quand enjoint à
* Le jour de son arrivée à Vienne, le duc d'Orléans avait reçu pendant deux heures le prince de Metternich, qui le soir avait déclaré à l'ambassadeur « n'avoir jamais entendu un homme de cet âge s'exprimer avec tant de facilité et de sens sur les grands intérêts de
UN PROJET DE 3IARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 81
tout cela une figure charmante, on a, ma foi, bien le droit de dire à un vieil ambassadeur qui veut vous marier : « Mon ami, laisse-moi tranquille • ! »
J'en étais là de ma lettre et voilà qu'on m'apporte la vôtre du 30 '. Je l'envoie aux princes qui courent la ville et que je ne re verrai plus guère avant ce soir au bal chez moi. S'ils me disent quelque chose de nouveau, je ne manquerai pas devons le transmettre, mais je ne prévois pas qu'ils soient très explicites.
Au reste ce que vous me mandez est de toute sagesse. Comme vous, je préfère l'archiduchesse Thérèse et je me consolerais facilement avec celle de Milan. Enfin, très cher, je vous dirai comme Figaro : a Mon intérêt
l'Europe. » ( Mémoires inédits du comte de Sainte-Aulaire ; notons que le duc d'Orléans, né à Palerme le 8 septembre 1810, était lors du voyage à Vienne dans sa vingt-sixième année.)
* Pour ménager sans doute l'ombrageuse susceptibilité de Thiers, l'ambassadeur lui laissait ignorer à quel point il était entré dans la confiance du duc d'Orléans. Celui-ci, la veille de la seconde et décisive visite à Baden, lui fit part du langage qu'il comptait tenir à l'archiduc : « Rien de plus loyal et de plus touchant ; un profond sentiment de moralité perçait dans tous ses discours ; il annonçait en honnête jeune homme la ferme résolution de bien vivre avec sa femme : il parlait de sa mère et de tous les siens avec une si vive tendresse, il peignait l'intérieur de sa famille comme si aimable ot si uni, qu'une jeune épouse en y entrant ne pouvait douter de son bonheur. » Le prince se croyait tenu en conscience d'aborder en ces termes 1* question politique : « Je n'ai point désiré la révolution de Juillet, mais puisqu'elle est faite, je la maintiendrai, et toute ma vie je regarderai comme un devoir de gouverner la France dans l'intérêt et dans les principes du parti dont cette révolution est l'ouvrage. » Conjuré par l'ambassadeur de renoncer à celte profession de foi, il n'y consentit que le matin avant de monter en voiture. {Ibid.)
* Celle lettre de Thiers n'a pas été conservée.
VOUS répond de moi. » Marier le prince royal «st le plus grand résultat que je puisse espérer dans ma carrière diplomatique. Tout ce que j'ai de facultés est au service de cette affaire. Si elle manque entre mes mains, ce ne sera pas faute de zèle — pas faute non plus, j'ose le croire, de décision.
Ce que vous me mandez de vos rapports avec Guizot m'afflige fort. Quand vous me parlez de mes autres amis, je ne puis l'entendre que de Broglie. Car sauf ces deux-là, je ne me connais plus guère d'anciens frères d'armes encore sur pied. Le gouvernement représentatif est comme Saturne, qui dévore tous ses enfants. De tous les hommes avec qui j'ai porté la chaleur du jour de 1815 à 1830, combien sont morts positivement ou politiquement ! Quant à ces deux-là, ils sont vivants et vigoureux ; je les aime et les honore, je ne prétends certes pas que vous ayez aucun tort envers «ux. Je ne suis point leur homme-lige. Une combinaison pour eux contre vous me semblerait fort condamnable et n'obtiendrait jamais ni mon assentiment ni mon concours, mais je ne puis contenir mes regrets sur votre séparation, que je regarde, je vous l'ai dit, comme un malheur public.
Adieu, très cher, je vous presse les mains de bon cœur.
Sainte- Al'laire.
(Papiers Tliiers.)
LA REINB MARIE-AMÉLIE AU COMTE DE SAINTE- AULAIRE
Paris, ce 5 juin i836.
Le courrier si impatiemment attendu est arrivé ce matin, et comme M. Thiers en fait repartir un tout de suite, je m'empresse, Monsieur, de vous remercier bien à la hâte, mais de tout cœur, pour votre intéressante lettre du 29 à minuit. Ne pensez jamais aux phrases ni à la rédaction avec moi : ce qui coule de source de vous est si bien que vous n'en avez pas besoin. Ce que je désire, c'est beaucoup de détails sur mes enfants et sur ce qui les concerne. Votre suffrage sur mon fils aîné a été droit à mon cœur qui l'aime tant et m'a d'autant plus flattée que je sais que vous êtes bon juge. Dieu veuille qu'il réussisse en tout comme je le désire pour lui «t pour nous tous. Mais sur cela je n'ai rien à dire, car lorsque vous recevrez cette lettre, tout sera probablement décidé d'une manière ou de l'autre. Il ne me reste qu'à prier Dieu, ce que je fais de toute mon àme, et à attendre avec une impatience inexprimable l'autre courrier que vous m'annoncez. De mon côté, d'autres personnes qui sont aussi bien informées m'avaient assuré que le roi Othon * épouserait l'archiduchesse Thérèse et le
' Othon (1815-1867), second fils du roi Louis I"" de Bavière
roi de Xaples l'archiduchesse Marie, fille de l'archiduc Rénier. Il paraît presque sûr que le roi de Naples va arriver à Vienne et mon frère aîné ' avec sa famille vont (sic) y arriver à la lin de ce mois. Le Roi, à qui la lecture de votre lettre a fait grand plaisir, me charg-e de vous l'exprimer et de vous dire qu'il compte bien sur vous pour le succès de nos enfants. Le Roi désire beaucoup qu'en partant de Vienne nos fils prennent la route de Munich. 11 croit qu'il est utile de cultiver les bonnes dispositions exprimées par le roi de Bavière -, et que. vu les liens de la famille, cela ne peut faire que bon effet à Vienne ^.
Si mes enfants ont réussi auprès du chancelier, je regarde déjà cela comme une grande victoire et dont je suis bien flattée. J'espère toujours que le séjour aura outrepassé dix jours et qu'ils ont pu faire une petite course en Hongrie. Enfin j'e^jère que les premières nouvelles que je recevrai de vous seront encore plus satisfaisantes que celles d'aujourd'hui. Et recevez,
avait été appelé en iSSa au trône de Grèce, d'où il devait être renversé en i86a. En f»it, ce fut la princesse Amélie d'Oldenbourg qu'il épousa.
' Lcopold-Jcan-Joseph, prince de t^alerne 1790-1851), fils puîné durci Ferdinand I"" des Deux-Siciles et de Marie-Caroline ; sa fille devait en i844 épouser le duc d'Aumale.
' Louis I" (1-86-1868), second roi de Bavière, le créateur des monuments néo-grecs de Munich ; il devait abdiquer en 18^8 à la suite du scandale causé par la faveur de la danseuse espagnole Lola Montes.
' Comme on le verra, ce projet de halte à Munich ne se réalisa point : les princes lurent prévenus trop lard pour pouvoir modifier leur itinéraire.
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 85
en attendant, l'assurance de tous mes sentiments pour vous.
Votre bien affectionnée,
Marie- Amélie.
Bien des amitiés de ma part à Madamej de Sainte- Aulaire et à vos filles.
(Archives Sainte- Aulaire.)
LE COMTE DE SA1NTE-AULAIRE A THIERS
lo juin (i836).
Cher Monsieur Thiers,
J'ai pour vous sur mon bureau des volumes de dépêches et je tiens depuis quatre jours un courrier prêt à partir. M. le duc d'Orléans a désiré le retarder. Luimême part demain matin. Je l'accompagne jusqu'à la couchée. Je reviens après-demain et je vous expédierai immédiatement mon fils, qui complétera les détails omis dans la correspondance.
Adieu, très cher, je suis exténué de fatigues et tout à vous.
Saiinte-Aui,aire.
Le verso de la par/e où est écrit ce billet autographe contient une série de chiffres^ à la suite desquels le déchiffreur du ministère a transcrit ainsi la traduction :
Nous marchons à travers de nombreuses péripéties. Les choses capitales ne sont pas au pire, et je crois que nous avons tiré de la situation tout le parti possible.
N'espérons cependant rien de mieux pour le moment qu'une retraite honorable.
(Papiers Thiers.)
LE C031TE DE SAINTE-AULAIRE A THIERS
Vienne, la juin i836.
Ma table est toute couverte de lettres pour vous. Elles ne sont pas parties à leur date, parce que M. le duc d'Orléans a suspendu l'envoi des courriers. Aujourd'hui je fais justice de tout ce fatras en le jetant au feu. Sa lecture ne vous laisserait que des idées fausses ou confuses. 11 n'avait que lintérêt du quart d heure. Ce qu'il vous faut, c'est une idée nette et réelle de la situation définitive. Je vais tâcher de vous la donner.
Vous remarquerez cependant des lacunes dans mon récit, et voici pourquoi. Nous avions à traiter une action politique de la plus haute importance, et qui, ainsi que vous le remarquiez avec toute justesse, ne pouvait l'être qu'avec le chef du cabinet. De celle-ci,
UN PROJET DE MARIAGE DU DUC d'oRLÉANS 87
je vais vous rendre bon compte parce qu'elle a passé par mes seules mains, et que, fidèle à l'esprit comme à la lettre de mes instructions, je n'ai vu que M. de Metternich, je n'ai agi que sur lui, sans me permettre une insinuation directe ni indirecte en dehors du cercle officiel.
Mais par delà la question politique, il y avait encore autre chose. Il y avait la question de famille, à laquelle se rattachaient les impressions personnelles et intimes de M. le duc d'Orléans, impressions qui devaient déterminer de sa part des démarches directes auprès des grands personnages avec lesquels il était en contact journalier. — Tout cela n'a rien à faire avec mes dépêches. J'en ai été incomplètement et tardivement informé ', et comme ce qui m'en était confié ne m'était même pas livré pour les besoins de la discussion, j'ai pris le parti de n'en tenir [aucun] compte et d'attaquer le chancelier armé de mes propres armes. C'est seulement sur ce qui s'est passé entre nous que je prétends vous édifier.
Vous vous souvenez que M. le duc d'Orléans devait passer la journée du 7 à Baden. Je ne l'y ai point accompagné. A son retour, il eut (seul aussi) un entretien avec le prince de Metternich, à la suite duquel il m'annonça que le moment était venu d'exécuter mes instructions. Il parait que Metternich avait témoigné beaucoup de respect et d'attachement pour le Roi, beau-
^ Ici encore, l'ambassadeur s'applique visiblement à restreindre son propre rôle pour ne pas blesser le chatouilleux amour-propre de son correspondant. En réalité, il résulte de ses Mémoires que, jour par jour, le duc d'Orléans le tint très complètement au courant du détail de ses démarch«s.
coup de zèle pour le^ intérêts de sa famille, mais quil avait décliné de son mieux une proposition directe et fait eifort pour nous persuader de nous retirer à petit bruit. G était précisément ce que vous me recommandiez de ne pas faire, et moi-même je croyais indispensable, l'affaire une fois engaj^ée, de la pousser jusqu'au bout. J'écrivis donc à M. de Metternich que je désirais lui parler et je me rendis chez lui le lendemain 8, à deux heures. Là, sans préambule et sans me laisser détourner par les insinuations du chancelier, je demandai nettement la main de l'archiduchesse Thérèse pour Monseigneur le duc d'Orléans. Afm de bien poser la question, je donnai lecture (le la majeure partie de votre lettre du 29 mai et de plusieurs passages de celle du 30, faisant remarquer à M. de Metternich qu'il avait existé une divergence entre vous et moi et que votre avis plus que le mien avait été confiant et honorable pour lui Metternich, puisque vous aviez rejeté mon idée de chercher des intermédiaires et que vous aviez voulu le laisser seul l'arbitre de cette immense question.
M. de Metternich ma répondu ' << qu'il ne pouvait qu'être sensible à ce procédé, mais que vous vous trompiez en croyant à son omnipotence, que son
* i< M. de Melleniicli ni'écoiita atteiitiveinent : il se recueillit ensuite et m'annonça qu'il allait me parler avec toute franchise. Après tant d'expériences qui prouvaient qu'il ne se faisait aucun scrupule de se moquer de moi, après 1rs révélations récentes de l'archiduc Charles, cette assurance no devait pas m'inspirer une confiance abandonnée, (le serait cependant un grand travers dans les affaires de ne croire jamais un homme parce qu'il veut tromper quelquefois. » (.Mémoires inédits du comte de Sainte- Aulaire, )
influence était grande en effet, presque décisive pour tout ce qui était proprement politique, mais que le mariage de M. le duc d'Orléans n'était pas seulement politique, que c'était une affaire de famille, et que sous ce rapport il y restait et resterait complètement étranger.
« L'affaire placée sur le terrain politique présenterait encore de grandes difficultés, mais non pas des impossibilités. Lui (Metternich) en ce cas aurait à faire des demandes que peut-être moi ambassadeur je ne pourrais pas admettre. Enfin il y aurait lieu à négociation, à transaction, comme dans toute affaire grave et délicate, mais non pas à un refus péremptoire et a priori. Comme question de famille, au contraire, nous allons rencontrer des répugnances, des terreurs, des passions peut-être, toutes choses auxquelles uu ministre doit éviter de toucher, suitout lorsque la famille, nombreuse et parfaitement unie, n'a cependant pas un chef dont la décision fasse loi. » En résumé M. de Metternich concluait par me dire que le succès était impossible et qu'il me conseillait de ne pas aller plus avant.
J'ai répliqué qu'il ne m'était pas possible de reculer, que j'insistais sur une réponse catégorique, et, reprenant l'argumentation du chancelier, j'ai dit que sous le rapport politique j'étais prêt à engager la discussion, persuadé qu'il ne pourrait mètre rien proposé qui fût contraire à l'honneur et aux intérêts du Roi et de la France, mais que puisqu'on m'opposait une sorte de question préjudicielle, je demandais quels étaient les membres de la famille impériale qui éprouvaient des terreurs, des répugnances pour un mariage français.