‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 10 sur 229 · XII BALZAC · texte numérisé non relu

XII BALZAC

répondre quand on lui demandait brusquement : « A quoi pensezvous ? Où êtes-vous ?»

Cet état surprenant, dont plus tard il se rendit compte, provenait d'une espèce de congestion d'idées (pour répéter ses expressions) ; il avait lu, à l'insu de ses professeurs, une grande partie de la riche bibliothèque du collège, formée par les savants oratoriens fondateurs et propriétaires de cette vaste institution, où plus de trois cents jeunes gens étaient élevés ; c'était dans le cachot, où il se faisait mettre journellement, qu'il dévorait ces livres sérieux, qui avaient développé son esprit aux dépens de son corps, dans cet âge où les forces physiques doivent être au moins aussi exercées que les forces intellectuelles.

Personne de la famille n'avait oublié Tétonnement que la vue d'Honoré causa lorsque notre mère le ramena de Vendôme.

— Voilà donc, disait douloureusement notre grand'mère, comme le collège nous renvoie les jolis enfants que nous lui envoyons !

Mon père, fort inquiet de l'état de son fils, fut bientôt rassuré en voyant que le changement de pays, le grand air et le contact bienfaisant de la famille suffisaient à lui rendre la vivacité et la gaieté de l'adolescence qui commençait pour lui.

Le classement des idées se fit peu à peu dans sa vaste mémoire, où il enregistrait déjà les événements et les êtres qui s'agitaient autour de lui ; ces souvenirs servirent plus tard à ses merveilleuses peintures de la vie de province. Mû par une vocation qu'il ne comprenait pas encore, elle le portait instinctivement vers des lectures et des observations qui préparaient ses travaux et qui devaient les rendre si féconds; il amassait des matériaux sans savoir encore à quel édifice ils serviraient. Quelques types de LA Comédie humaine datent certainement de ce temps.

Dans les longues promenades que notre mère lui faisait faire , il admirait déjà en artiste les doux paysages de sa chère Touraine qu'il décrivit si bien! 11 s'arrêtait quelquefois enthousiasmé devant

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ces beaux soleils couchants qui éclairent si pittoresquement les clochers gothiques de Tours, les villages épars sur les coteaux, et cette Loire, si majestueuse, couverte alors de voiles de toute grandeur.

Mais notre mère, plus soucieuse pour lui d'exercices que de rêveries, le forçait à lancer le cerf-volant de notre jeune frère ou à courir après ma sœur et moi ; il oubliait alors le paysage et devenait le plus jeune et le plus gai des quatre enfants qui entouraient notre mère.

Il n'en était pas ainsi dans la cathédrale de Saint-Gatien, où elle nous conduisait régulièrement aux jours de fête. Là, Honoré pouvait songer à loisir, et aucune des poésies et des splendeurs de cette belle église n'était perdue pour lui. 11 remarquait tout, depuis les merveilleux effets de lumière qu'y produisent les vieux vitraux, les nuages d'encens qui enveloppent comme dans des voiles les officiants, jusqu'aux pompes du service divin, rendues plus splendides encore par la présence du cardinal-archevêque. Les physionomies des prêtres, qu'il étudiait, lui aideront un jour à composer les abbés Birotteau et Lorau , et ce curé Bonnet dont la tranquillité d'âme fait un si -beau contraste avec les agitations du remords qui torture la repentante Véronique.

Cette église l'avait tant impressionné, que le nom seul de Saint- Gatien réveillait en lui des mondes de souvenirs, où les fraîches et pures sensations de l'adolescence et les sentiments religieux (qui ne l'abandonnèrent jamais) étaient mêlés aux idées d'homme qui germaient déjà dans ce puissant cerveau.

Il suivait comme externe les cours du collège et recevait chez son père les répétitions de ses professeurs. Il commençait à dire qu'on parlerait de lui un jour, et ces paroles, qui faisaient rire , devinrent le texte de plaisanteries incessantes. Au nom de cette célébrité future, on lui fit subir une infinité de petits tourments, préludes des plus grands qu'on devait lui infliger pour Tillustration acquise. L'apprentissage n'était pas inutile I

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