‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 11 sur 229 · XIV BALZAC · texte numérisé non relu

XIV BALZAC

Il acceptait toutes ces malices en riant plus que les autres (il riait toujours dans ce bienheureux temps). Jamais caractère ne fut plus aimable, jamais non plus personne n'eut plus tôt que lui le désir et l'intuition de la renommée.

On était loin cependant d'exalter ou d'encourager ce désir. Mon frère, je l'ai déjà dit, un peu comprimé par la crainte, pensait plus qu'il ne parlait devant son père et sa mère ; ceux-ci , ne pouvant le juger en toute connaissance de cause, ne voyaient en lui, comme ses maîtres, qu'un garçon fort ordinaire qu'il fallait même stimuler pour lui faire faire ses devoirs de grec et de latin. Notre mère, qui s'occupait plus particulièrement de lui, soupçonnait si peu ce qu'était déjà son fils aîné et ce qu'il deviendrait un jour, qu'elle attribuait au hasard les réflexions et les remarques sagaces qui lui échappaient parfois.

— Tu ne comprends certainement pas ce que tu dis là, Honoré, lui disait-elle alors.

Luij pour toute réponse, souriait de ce sourire si fin, si railleur ou si bon dont il était doué. Cette protestation, à la fois éloquente et muette, était taxée d'outrecuidance quand ma mère l'apercevait, car Honoré, n'osant pas avoir raison avec elle, ne lui expliquait ni ses idées ni son sourire.

Les compressions qu'on exerce sur le génie, les injustices qui le froissent, les obstacles qu'on lui oppose, doublent peut-être ses forces et impriment plus de vigueur à son essor; on aime du moins à le penser.

A la fin de 18H, mon père fut appelé à Paris, à la direction des vivres de la première division militaire. Honoré acheva ses études chez M. Lepitre, rue Saint-Louis, et chez MM. Sganzer et Beuzelin, rue de Thorigny, au Marais, où nous demeurions. Honoré ne fut pas plus remarqué dans ces institutions que dans les collèges de Vendôme et de Tours. En faisant ses discours de rhétorique, il commença à s'éprendre des beautés de la langue française. J'ai

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coiiservû Tune de ses compositions de concours (le discours de la femme de Brutus à son mpri après la condamnation de ses fils). La douleur de la mère y est peinte avec énergie, et cette faculté puissante que possédait mon frère d'entrer dans Tâme de ses personnages s'y fait déjà remarquer.

Ses classes terminées, il rentra une troisième fois sous le toii paternel. On était en 1816. Il avait alors dix-sept ans et demi.

Ma mère faisait du travail la base de toute éducation et s'entendait merveilleusement à l'emploi du temps ; elle ne laissa donc pas un instant son fils oisif. Il reçut des leçons sur toutes les sciences négligées au collège et suivit les cours de la Sorbonne.

Je me souviens encore de l'enthousiasme que lui causaient les éloquentes improvisations des Villemain, des Guizot, des Cousin. C'était la tête en feu qu'il nous les redisait pour nous associer à ses joies et nous les faire comprendre. Il courait travailler dans les bibliothèques publiques afin de mieux profiter des enseignements de ses illustres professeurs.

Pendant ses pérégrinations au quartier Latin, il achetait sur les quais des livres rares et précieux qu'il savait choisir. Ce fut là l'origine de cette belle bibliothèque que ses constantes relations avec les libraires rendirent si complète, et qu'il voulait léguer à sa ville natale; mais l'indifférence de ses compatriotes pour lui, lors de ses voyages à Tours, le blessa si profondément, qu'il renonça à ce projet.

M. Brun, préfet actuel d'Indre-et-Loire, ancien camarade d'Honoré au collège de Vendôme, d'accord avec le maire, M. Marne, frère du célèbre libraire qui édita les premières œuvres de Balzac, dont il comprit aussitôt l'avenir, ont fait placer une inscription sur la maison où est né l'auteur de la Comédie humaine. Ce n'est toutefois pas celle où il passa son enfance. La maison de mon père appartient aujourd'hui à madame la comtesse d'Outremont, amie de notre famille, et portait autrefois le Quméro 29' de cette rue qui

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