‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 107 sur 229 · Sur Eugénie Grandet · texte numérisé non relu

Sur Eugénie Grandet

Mon Dieu, cara ! ne vous en faites pas faute ; il y a toujours du vrai dans les sensations d'une âme noble et grande comme est la vôtre , surtout quand une solitude pleine de pensées la grandit encore. Oui, comptez-y, j'irai à Frapesle, et je crois que j'obtiendrai la compagnie de madame de Berny ; je viens de la trouver à mon arrivée hier, si malade, que j'ai conçu les plus vives craintes; je suis dans de bien douloureuses angoisses. Cette vie est tant dans la mienne! Oh! personne ne peut se faire une idée vraie de cette affection profonde qui soutient mes efforts et console à tout moment mes plaies. Vous pouvez en savoir quelque chose, vous qui connaissez si bien l'amitié, vous si bonne et si affectueuse. Aussitôt que je serai hors d'inquiétude, je vous l'écrirai. D'avance, je vous remercie de votre offre, pour elle, de Frapesle. Là, parmi vos fleurs et votre douce vie campagnarde, s'il est besoin d'une convalescence, et j'ose espérer le contraire, elle reprendra de la vie et de la santé.

Pardonnez-moi le décousu de ma lettre, car je suis vraiment bien inquiet, et j'arrive d'hier. L'aspect de madame de Berny m'a tout troublé! Mille remercîments d'ami. Je vais me replonger dans mes travaux. Il va paraître, le 25 février, une livraison de deux volumes des Études de moeurs; dites-moi s'il faut l'envoyer encore à la Poudrerie ou à Frapesle. Bien des choses à Auguste. Ma Séraphita est très-avancée. Mes bons souvenirs au commandant, que je félicite bien de sa retraite. Embrassez Ivan au front et gardez mes plus vives tendresses pour vous. Adieu, vous que je n'oublie point.

Votre tout dévoué.

GXXII.

Genève, 30 janvier 1834.

Ne m'accusez jamais d'oubli, ma plus chère fleur d'amitié! j'ai bien pensé à vous, j'ai même parlé de vous avec orgueil, en me félicitant d'avoir une seconde conscience en vous.

Aller à Frapesle? mais certes!... Mon Dieu, vous êtes angéliquement bonne d'avoir songé à celle que tous mes amis (je veux dire

ma sœur et Borget) nomment mon bon ange ; si je ne vous ai pas écrit, ainsi qu'à notre Borget, c'est que je suis ici peu mon maître. Gardez ce secret-là au fond de votre cœur ; mais je crois que mon avenir est à peu près fixé, et que, selon le vœu de Borget, je ne partagerai jamais ma couronne, si couronne il y a; après avril, oui, je pourrai être à Frapesle.

Mes travaux faits ne sont rien en comparaison dé mes travaux à faire. Slraphita est une œuvre encore plus cruelle qu'aucune autre pour le faiseur. Ma libération s'avance peu. Le fiasco du Médecin de campagne, de Louis Lambert, m'a chagriné, mais j'ai pris mon parti; rien ne me découragera. A compter du mois d'août prochain, je crois être libre ; mais, au mois d'avril, je devrai être bien loin, je le crois. Néanmoins, je ne passerai jamais une année sans aller habiter ma chambre de Frapesle.

Je vous plains de tous vos ennuis; je voudrais vous savoir déjà chez vous, et, croyez-moi, je ne suis pas ennemi de la vie agricole. Vous seriez d'ailleurs dans une manière d'enfer que j'irais vous y chercher.

Vous aurez en février ma deuxième livraison des Études de moeurs ; vous avez été bien peu touchée de ma pauvre Eugénie Grandet, qui peint si bien la vie de province ; mais une œuvre qui doit contenir toutes les figures et toutes les positions sociales ne pourra, je crois, être comprise que quand elle sera terminée. C'est quelque chose que vingt volumes in-octavo qui se réduiront en dix volumes un jour, pour être à la portée de toutes les bourses. Ici, j'ai fait deux contes drolatiques, et le plus beau de tous {Berthe la Repentie) s'y serait achevé, sans une grippe dont je suis encore victime.

Un jour, cara, au coin de votre feu de Frapesle, vous saurez, en lisant les Études de moeurs et les Études philosophiques, pourquoi aujourd'hui je vous écris si décousûment; je suis hébété d'idées qui affluent, affamé de repos, puis ennuyé de ma position d'oiseau sur une branche flexible.

Enfin, mai et juin seront pour moi deux mois de délices, d'amitié ; je vous les donnerai religieusement. Je voudrais vous voir hors de la Poudrerie! Vous ne me dites rien d'Ivan! J'espère que vous savez ce que c'est que la sécurité de l'amitié, que vous ne me direz plus : « Ayez de la mémoire, » quand ici quelqu'un me

(lit : « Je suis heureuse de savoir que vous inspirez de telles amitiés, cela justifie la mienne pour vous. »

L'Allemagne a acheté deux mille Louis Lambert de la contrefaçon, et la France n'a pas acheté deux cents Louis Lambcrl! Kt cependant je fais Sèrapinla, œuvre aussi élevée au-dessus de Louis Lambert que Louis Lambert est élevé au-dessus de Gaudissart, qui, m'a dit Borget, ne vous a guère plu. Nous en causerons. Il est dit que je n'aurai jamais le bonheur complet, ma libération, la liberté, tout, qu'en perspective. Mais, chère, au moins qu'il me soit permis de vous dire ici, avec toutes les effusions de cœur les plus tendres, que, dans cette longue et pénible route, quatre nobles êtres m'ont constamment tendu la main, encouragé, aimé, plaint; que vous êtes un de ces cœurs qui ont dans le mien un inaltérable privilège d'antériorité sur toutes mes affections; qu'à toute heure de ma vie où je me recueille, vous me donnez de riches souvenirs. Oui, l'égoïsme des poètes et des artistes est une passion pour Tart qui leur laisse des sentiments forts en réserve. Vous aurez toujours le droit de me requérir, et tout chez moi est à vous. Quand je me fais des rêves de bonheur, vous y êtes toujours comprise, et posséder votre estime est encore à mes yeux une plus belle chose que toutes les vanités de ce monde. Non, vous ne me donnerez rien en affection que je ne me sente au cœur le désir de vous en rendre davantage. Mais , pauvre ouvrier attaché à mes phrases, il ne m'est pas permis de montrer tout mon dévouement; je suis comme une chèvre attachée à son piquet. Quand la main capricieuse de la fortune me déliera-t-elle? je ne sais. Allons, adieu ; une lettre est un luxe pour moi. Merci de vos bonnes choses ; écrivez-moi toujours ; vos lettres me font tant de bien ! îl y a peu d'approbations auxquelles je tienne, et la vôtre est une de mes plus précieuses.

Vous pourrez donc arranger Frapesle à votre guise, vous dire que l'ornement que vous faites faire restera sous vos yeux, qu'on ne vous dérangera plus votre chez vous ! Cela est précieux. Adieu. Si Frapesle était sur ma route ! mais ni Frapesle ni Angoulême ! Je vais, dans trois jours, revenir par l'ennuyeuse Bourgogne à Paris, reprendre mon collier de misère, après avoir refusé, des mains de l'amour, des trésors qui pouvaient me faire libre en un moment; XXIV. U

mais je ne veux tenir mon or que de moi, ma liberté que de moimême.

Je vois avec plaisir que vous serez débarrassée de vos voisins. Vous avez beau faire fi des manières, madame la démocrate, c'est quelque chose que la politesse, quand elle n'a rien ôté du cœur.

Mille compliments affectueux à M. Carraud, qui prend sa retraite et fait bien. Va-t-il dormir à son aise à Frapesle!

Je joins ici une lettre du grand Borget.

Mille tendresses de cœur; et, quand viendra ma fête, vous savez, je serai, comme Tannée dernière, près de vous.

Votre dévoué ami.

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