Les Chouans
néanmoins qu'une première impression leur épargne des annonces, et que plus une œuvre est connue, plus elle se vend.
Ne te chagrine donc pas, il n'y a pas encore péril en la demeure; je suis fatigué, il est vrai, malade même, mais j'accepte l'invitation de M. de Margonne et vais passer deux mois à Sache, où je me reposerai et me soignerai. J'y essayerai du théâtre, tout en finissant mon Pire Goriot et corrigeant la Recherche de l'absolu. Je commencerai par 3farie Touchel, une fière pièce oi^i je dresserai en pied de fiers personnages.
Je veillerai moins, ne te tourmente pas de cette douleur au côté. Kcoute donc, il faut être juste, si les chagrins donnent la maladie de foie, je ne l'aurai pas volée. — Mais halte-là, madame la Mort! si vous venez, que ce soit pour recharger mon fardeau, je n'ai pas encore fini ma tâche... — Ne t'inquiète pas trop, le ciel deviendra bleu!...
Le Lys dans la vallée est dédié au docteur Nacquart, et la dédicace le touchera aux larmes. Je lui dis que j'insère son nom sur cette pierre de l'édifice autant pour remercier le savant auquel je dois la vie que pour honorer l'ami. Pauvre docteur ! il mérite bien cela.
On réimprime le Médecin de campagne^ il manquait dans le com^ merce; c'est-il gentil, ça?...
La veuve Béchet a été sublime : elle a pris à sa charge quatre mille francs de corrections qui étaient à la mienne; c'est-il gentil encore, ça?
Va, si Dieu me prête vie, j'aurai une belle place et nous serons tous heureux; rions donc encore, ma bonne sœur, la maison Balzac triomphera! Grie-le bien fort avec moi pour que la Fortune nous entende, et, pour Dieu ! encore une fois ne te tourmente pas!...
A MADAME DE GIRARDIN, A PARIS
Paris, 1834.
Madame,
J'ai précisément assez d'esprit et de cœur pour comprendre que je ne puis vous rien dire pour justifier ma détermination. Si j'avais trop raison, j'offenserais votre cœur ; si j'avais tort, je per-
drais dans votre esprit. Sur cette affaire, je garderai donc dans le monde, comme près de vous, le plus absolu silence ; mais mon jugement est irrévocable, car ce n'est ni une brouille ni une chicane : c'est un jugement. Je me suis interdit d'aller chez M. de Girardin, de même que, si je le rencontre, ce sera pour moi comme un étranger. J'ai eu beaucoup de chagrin d'être obligé de ne pas profiter de vos bontés, de renoncer à nos bons petits moments, à nos causeries. Je vous supplie de croire que ce fut grave et pénible. Je ne serai jamais ni hostile ni favorable à M. de Girardin, je ne l'accuserai ni ne le défendrai. Tout me sera indifférent, excepté ce qui vous causera peine ou plaisir.
Ne me taxez pas de petitesse ; car je me crois trop grand pour être offensé par qui que ce soit. Seulement, j'accorde ou je refuse certains sentiments. Je ne puis pas être faux, je ne puis pas jouer la comédie du monde. Votre salon était presque le seul où je voulusse aller, m'y trouvant sur le pied de l'amitié. Vous ne pouvez pas vous apercevoir de mon absence, et moi, je suis resté seul. Je vous remercie avec une affectueuse et sincère émotion de votre douce persistance; je crois que vous êtes guidée par un bon sentiment ; aussi trouverez-vous en moi quelque chose de dévoué, en tout ce qui vous regardera personnellement.
A xM. THÉODORE DABLIN, A PARIS.
Paris, 1834.
Mon cher Dablin,
Je me trouve dans un de ces effroyables abattements qui suivent les excès. Je suis incapable de quoi que ce soit. Cela vient de ce que je ne prends plus de café noir. Soyez assez bon pour m'excuser, remettez à lundi notre dîner; si vous ne le pouviez pas, vous me le diriez. Mille choses gracieuses; mon ouvrage ne paraît que lundi ; en attendant, voici un nouveau Médecin de campagne.
Ayez l'amitié de me pardonner l'incohérence de cette lettre, car je suis hors d'état d'écrire. C'est là de ces souffrances qui ne sont connues que de Dieu et de moi.
iMille amitiés dévouées.
200 CORRESPONDANCR.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Sache, 183 4.
Ma chère sœur,
Je suis si triste aujourd'hui, qu'il doit y avoir quelque sympathie sous cette tristesse. Quelqu'un de ceux que j'aime serait-il malheureux? Ma mère est-elle souffrante? Où est mon bon Surville? est-il bien de corps et d'âme? Avez-vous des nouvelles d'Henry? sont-elles bonnes? Toi ou tes petites, seriez-vous malades? Rassurez-moi vite sur tous ces chers sujets.
Mes essais de théâtre vont mal , il faut y renoncer pour le moment. Le drame historique exige de grands effets de scène que je ne connais pas et qu'on ne trouve peut-être que sur place, avec des acteurs intelligents. Quant à la comédie, Molière, que je veux suivre, est un maître désespérant; il faut des jours sur des jours pour arriver à quelque chose de bien en ce genre, et c'est toujours le temps qui me manque. Il y a, d'ailleurs, d'innombrables difficultés à vaincre pour aborder n'importe quelle scène, et je n'ai pas le loisir de jouer des jambes et des coudes ; un chef-d'œuvre seul et mon nom m'en ouvriraient les portes, mais je n'en suis pas encore aux chefs-d'œuvre. Pour ne pas compromettre ma réputation, il me faudrait trouver des prête-nom; c'est du temps à perdre, et le fâcheux, c'est que je n'ai pas le moyen d'en perdre ! Je le regrette ; ces travaux, plus productifs que mes livres, m'auraient plus promptement tiré de peine. Mais il y a longtemps que, les angoisses et moi, nous nous sommes mesurés! je les ai domptées, je les dompterai encore. Si je succombe, c'est le Ciel qui l'aura voulu et non pas moi.
La vivacité d'impression que mes chagrins te causent devrait m'interdire de t'en parler; mais le moyen de ne pas épancher mon cœur trop plein près de toi? C'est mal, cependant; il faut une organisation robuste qui vous manque, à vous autres femmes, pour supporter les tourments de la vie d'écrivain.
Je travaille plus que je ne le désirerais; que veux-tu! quand je travaille, j'oublie mes peines, c'est ce qui me sauve ; mais toi, tu
CORMi: SI'ONDANCI'. 201
n'oublies rien ! II y a des gens qui s'offensent de cette faculté, ils redoublent mes tourments en ne me comprenant pas!
Je devrais faire assurer ma vie pour laisser, en cas de mort, une petite fortune à ma mère; toutes dettes payées, pourrais-je supporter ces frais? je verrai cela à mon retour.
Le temps que durait jadis l'inspiration produite cliez moi par le café diminue; il ne donne plus maintenant que quinze jours d'excitation à mon cerveau: excitation fatale, car elle me cause d'horribles douleurs d'estomac. C'est au surplus le temps que Rossini lui assigne pour son compte.
Laure, je fatiguerai tout le monde autour de moi et ne m'en étonnerai pas. Quelle existence d'auteur a été autrement? mais j'ai aujourd'hui la conscience de ce que je suis et de ce que je serai.
Quelle énergie ne faut-il pas pour garder sa tête saine quand le cœur souffre autant! Travailler nuit et jour, me voir sans cesse attaqué quand il me faudrait la tranquillité du cloître pour mes travaux! Quand l'aurai-je? Taurai-je un seul jour? que dans la tombe, peut-être!... On me rendra justice alors, je veux l'espérer!... Mes meilleures inspirations ont toujours brillé, au surplus, aux heures d'extrêmes angoisses ; elles vont donc luire encore!
Je m'arrête ; je suis trop triste. Le Ciel devait un frère plus heureux à une sœur si affectionnée.
A LA MÊME
Sache, 183 i.
Ma chère sœur,
Ta lettre est la première félicitation qui m'arrive sur la Recherche (le l'absolu. Ton affection prend toujours les devants sur tout le monde!...
Tu as raison, les éloges à la sincérité desquels nous pouvons croire font du bien à l'àme et sont nos récompenses, à nous» pauvres ouvriers littéraires ! Je me suis senti tout bêtement ému à tes bonnes phrases.
Tu as tort, je crois, sur les longueurs que tu me signales: elles
ont avec le sujet des ramifications qui t'ont échappé; je défends aussi Marguerite : non, ce caractère n'est pas forcé, parce que Marguerite est Flamande ; ces femmes-là ne suivent qu'une idée et vont avec flegme à leur but.
Tes critiques sont douces ; d'ailleurs, nous en causerons, et, si on les répète, j'aviserai.
Oui, la Recherche de Vabsoluest un livre grandement fait, comme tu le dis, et j'en ai la conscience.
Je ne suis pas ici pour autre chose que travailler comme un cheval, et samedi vous aurez un manuscrit, une fihre œuvre! bien plus émouvante que ne l'est Eugénie Grandet ou la Recherche de l'absolu. Ça m'a coûté cher, du reste!
, Mille tendresses à tous, et à toi en particulier.
GXXXIII.
A MADAME DE BALZAC, A CHANTILLY
Paris, 1834.
Ma bonne mère,
. Je suis comme sur un champ de bataille et la lutte est acharnée!
Je ne puis pas répondre une longue lettre à la tienne; mais j'ai bien ruminé ce quil y a de meilleur à faire. Je pense que, d'abord, tu dois venir à Paris causer avec moi durant une heure, afin que nous puissions nous entendre. II m'est plus facile de causer que d'écrire, et je crois que tout peut concorder avec ce que ta position exige.
Viens donc partout où tu voudras venir; ici, rue des Batailles, comme à la rue Cassini, tu auras la chambre d'un fils à qui la moindre de tes paroles remue en ce moment les entrailles. Viens le plus tôt possible.
Je te serre contre mon cœur et voudrais être plus vieux d'un an; car ne t'inquiète pas de moi, il y a la plus grande sécurité pour mon avenir.
A MADAME ZULMA CARRAUD, A ANGOULÊME
Paris, août 183 4.
Madame,
Je ne vous oublie pas, moi ! mais je travaille nuit et jour, et n'ai pas une minute pour vous écrire. Je vous en prie, faites-moi savoir par un mot comment vous vous portez ; quelques détails sur votre santé. J'ai ici une lettre pour Borget; je vous l'envoie, faites-la-lui passer ; je ne sais où il est.
Dans une quinzaine de jours, vous recevrez de moi deux nouveaux volumes qui m'ont beaucoup coûté ; je n'ai plus que deux difficultés à régler pour n'avoir aucun ennui de libraires.
Le Gosselin est désintéressé de tout. Je commence les Études philosophiques; elles iront parallèlement aux Études de moeurs. J'ai, d'une part, madame Béchet, de l'autre, un nouveau libraire nommé Werdet, qui ne me tracasseront pas ; puis j'en cherche un troisième pour les Cent Contes drolatiques. Cela fait, en six mois de travaux, je serai libre, ne devrai plus ni une page ni un sou, et mes propriétés seront bien libres et à ma disposition. J'aurai atteint cette oasis à travers bien des peines et des privations, dont les plus grandes sont d'avoir abusé de mes amis parfois, et de n'avoir pas pu leur montrer le fond de mon cœur. J'ai médité une grande tragédie qui, l'année prochaine, fera un beau sort à ma mère, si les produits sont à la hauteur de mes espérances.
Voilà les faits matériels d'une vie pleine de sentiments, et où vous occupez une grande place, vous le savez, n'est-ce pas? J'ai bien des chagrins : madame de Berny a eu tant de peines qui sont venues fondre sur elle coup sur coup, qu'elle est très-malade. Elle est à la campagne, et moi, je suis force d'être à Paris. Vous comprenez tout ce qu'il y a dans ce peu de mots, si vous avez lu au fond de mon cœur, car il y a l'écorce et le milieu. Je ne laisse que peu de personnes pénétrer au milieu.
Mille tendresses.
Embrassez Ivan. Une poignée de main au commandant.
A MADAME DE BALZAC, A CHANTILLY
Paris, août 1834.
Il y a, ma bonne mère adorée, que j'ai passé dix nuits sur quinze pour achever ma livraison ^ Je n'ai jamais rencontré plus de diflicultés. La livraison paraîtra le 17 ou le 18, pas plus tôt; jusque-là, je suis les pieds dans le feu. Mais, aussitôt ma livraison parue, il faut que j'achève Séraphila. Ainsi je ne puis aller te voir qu'au moment où Séraphila sera finie, et, si jô ne la termine pas promptement, comme j'ai trois mille huit cents francs à payer à la fin de septembre, j'aurai bien des démarches à faire pour arriver à bon port le 30.
Tout cela me fatigue, car tu ne saurais croire quelle fête c'est pour moi de te donner un plaisir. Soigne-toi bien; je veux que tu vives longtemps pour bien goûter tous les bonheurs que je te veux faire. Si tu reçois la livraison par la diligence, c'est qu'il me sera impossible de te la porter moi-même, et tn sauras que j'en suis bien chagrin. Mais, pour avoir de l'argent, il faut que je fasse en vingt jours ma quatrième livraison, et j'ai sur les bras, outre cela» Clsar BiroUeau pour Werdet; néanmoins, je m'échapperai deux jours de cette fournaise pour aller me rafraîchir sur le sein maternel ; mais je ne puis pas déterminer précisément le jour; je t'écrirai Pavant-veille un mot.
Adieu, ma bonne mère chérie; soigne-toi bien et sens-toi bien baiser sur les deux yeux par un fils qui te met de moitié (pour la meilleure moitié) dans toutes ses pensées.
Mille tendresses, et mille encore.
1. Tomes III et IV de la troisième édition des ScÈiNes de la Vie privée, publiée en octobre 183i.
COR R E s FON D A N C K. 205
A LA MÊME
Paris, 183 4.
Ma bonne mère,
Ta m'as porté bonheur: ce bon Dablin, un ami bien excellent, m'a tiré d'affaire avec une grâce de sentiment qui m'a pénétré. Les honoraires Laurenz sont payés. Je vais me mettre en mesure pour toi à la fin du mois; n'aie aucun souci.
Mille tendresses. J'ai des remords plein le cœur à l'occasion du manchon. Je voudrais convenir que tu me demanderas l'équivalent en quelque chose qui te plaira autant; puis, l'hiver prochain, tu rauras un manchon.
Un bon baiser à la mère.
A MADAME LA DUCHESSE d'aBRANTÈS A VERSAILLES.
Paris, 1834.
J'irai vous voir d'ici à deux jours. Ne signez rien, ne prenez aucun engagement relatif à vos Mémoires ^ Je vous dirai de belles choses! Ne vous épouvantez pas du restant"^. Enfin, n'ayez pas le malheur de ne pas être libre de votre exploitation.
Je n'ai pas lu l'article dirigé contre vous. Mais où et comment voulez-vous faire faire une réponse? Vous avez des amis tout prêts; mais, ici, je vous dirai : « Prenez garde! »
Mille bonnes amitiés. — A mercredi, de quatre à cinq heures, pour causer de cela.
1. Marne, qui avait publié la première édition des Mémoires de la duchesse d'Abrantès en dix-huit volumes, voulait en émettre une en douze volumes.