‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 111 sur 229 · CXXXVIII · texte numérisé non relu

CXXXVIII

A MADAME DE BALZAC, A CHANTILLY

Fin de septembre 1834.

Ma bonne mère bien-aimée !

Me voici arrivé à bon port, travaillant comme un cheval, et bien fructueusement, mais désolé, car je t'ai mis dans l'embarras : j'ai mal compté ; je me suis aperçu, au moment du départ, qu'il te manquait cinq cents francs pour payer l'épicier. Bah! l'épicier attendra, quoique, aujourd'hui, l'épicier soit roi.

J'ai pris un bon parti, je suis mieux, plus reposé, et, dès le deuxième jour, j'ai trouvé la plus grande facilité de travail. Mes hôtes sont toujours les mêmes.

Va chez madame Béchet, demande de ma part six exemplaires des tomes III et IV des Scènes de la Vie privée, et distribue-les ainsi:

Un à M. Nacquart, un à madame Delannoy, un à M. Dieulouard (rue Richer 3, ou 5); mets-en un à la diligence pour Issoudun, à l'adresse de madame Carraud.

Demande un exemplaire vèlin pour l'envoyer de ma part à M. le baron Gérard (6, rue Saint-Germain-des-Prés) ; puis un jaune destiné à madame Éverat, la femme de l'imprimeur, pour qui tu recevras une lettre relative à mes affaires à la Revue de Paris; — et de six !

Va trouver M. Nacquart, afin de savoir s'il s'occupe de mes deux transactions (si toutefois Levavasseur et Ollivier transigent), et dislui de m'envoyer ici par la poste une copie de la transaction, afin que je l'examine; je la renverrai signée, si tout est bien.

J'estime qu'il me faut dix jours pleins, à compter d'aujourd'hui dimanche, pour achever le Père Goriot et Séraphita, faire mes corrections pour Barbier; et, si je puis donner un coup d'épaule à Çcsar Birotteau pour pousser cela aux deux tiers, je le ferai.

Allons, baise Laure au front pour moi ; donne une poignée de main fraternelle au Surville, et à bientôt! Quand, Laure ou toi, vous écrirez à Henry, expliquez -lui comme quoi je ne puis pas écrire beaucoup de lettres, attendu que je travaille tant dans l'écriture, qu'il ne me reste que le temps de manger et de dormir.

Adieu, mère chérie ; dodeline-toi bien, et fais-toi grasse et fraîche pour pouvoir profiter des jours de bonheur qui finiront par luire pour nous; car tout finira par céder au travail de celui qui t'aime bien tendrement et qui est ton dévoué fils..

Je te joins la lettre pour Éverat; remets-la-lui avec l'exemplaire jaune que je donne à sa femme, qui te trouve «bien aimable»; puis prie -le de te faire savoir la réponse de la Revue de Paris. Tu recevras, dans une boîte qui partira vers jeudi (2 octobre, je crois), le manuscrit du Père Goriot. Songe que c'est précieux, unique, et prie madame Éverat de le serrer dans sa commode plutôt que de me perdre cela, — car on m'a déjà perdu par là le traité Ricourt! — enfin, prends toutes les précautions imaginables ; — c'est une œuvre plus belle encore qu'Eugénie Grandet; du moins, j'en suis plus content.

A MADAME LA DUCHESSE d'aBRANTÈS, A VERSAILLES.

Paris, 1834.

Au nom de vous-même, ne prenez aucun engagement avec qui que ce soit, ne donnez aucune parole, et dites que vous m'avez chargé de votre affaire, attendu mes connaissances en ce genre et mon inaltérable attachement à votre personne. J'ai trouvé, je crois, ce que je nomme de l'argent vivant, soixante et dix mille francs bien portants, et des gens qui se décarcasseront pour placer trois mille d''Abrantès, comme ils disent dans leur argot, en peu de temps.

Puis je vois jour à une troisième édition à plus grand nombre. Si Mamifère faisait ;le méchant, dites-lui : « Mon cher, M. de Balzac s'est chargé de mes affaires aujourd'hui, comme il s'en est chargé quand il vous a présenté à moi ; vous sentez qu'il a la priorité sur la préférence que vous demandez. » Gela posé, attendezmoi ; je vous ferai rire en vous parlant de ce que j'aurai emmanché.

iMille tendresses.

Si Éverat revenait, dites-lui que je suis votre avoué depuis long-

temps pour ces sortes d'affaires, quand elles en valent la peine ; car un ou deux volumes, qu'est-ce? Mais douze à treize mille francs, oh! oh! ah! ah! il ne faut rien compromettre. Seulement, manœuvrez avec habileté et avec cette finesse qui caractérise madame l'ambassadrice, pour savoir de Mame combien de volumes il a en magasin, et voir s'il peut s'opposer, par une lenteur de vente, ou par le prix excessif, à la nouvelle édition. Votre tout dévoué.

A xM. HIPPOLYTE LUCAS, A PARIS.

Paris, 1834.

Monsieur,

Vous me paraissez un rival beaucoup trop dangereux pour que je vous fasse des compliments. J'ai lu, avec trop de plaisir pour qu'il ne s'y mêlât pas des craintes, votre jolie nouvelle de V Échelle de soie.

Agréez mes félicitations inquiètes et les vœux que je fais pour que vous soyez un paresseux! Je vous remercie beaucoup de l'envoi que vous m'avez fait de votre volume ^

GXLI.

A MADAME DE BALZAC, A CHANTILLY

Paris, novembre 1834.

Ma bonne mère bien-aimée,

Laure m'a dit que tu n'allais pas très-bien. Je t'en supplie, soigne-toi! Rien ne m'est plus cher au monde que ta santé! je donnerais la moitié de mon sang pour te la rendre, et je garderais l'autre à ton service. Ma mère, le jour où nous serons tous heureux par moi s'avance avec rapidité ; je commence à recueillir le fruit des sacrifices que j'ai faits, cette année, à un avenir plus cer-

Page 1