‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 112 sur 229 · Le Cœur et le Monde · texte numérisé non relu

Le Cœur et le Monde

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laiii. Kncore quelques mois seulement et je t'apporterai la vie heureuse, la vie sans soucis dont tu as besoin. Tu auras tout ce que tu désires; nos petites vanités ne seront pas moins satisfaites que les grandes ambitions du cœur. Oh! dorlote- toi, je t'en prie! Si mes affaires me l'avaient permis, j'eusse été à Chantilly; mais il faut que j'aille en Angleterre pour Surville et Laare, tu le sais. Puis j'ai beaucoup à payer ce mois-ci ; mais mon travail suflira.

Tu n'as plus à te tourmenter de moi. Aie l'esprit en repos, et pense à toi ; conserve-toi pour un bonheur que je serai heureux de t' offrir.

Maintenant que le but n'est plus si loin, je puis t'en parler.

Cette année, tu auras deux joies. Le jour de ma naissance, j'en suis sûr, je ne devrai plus qu'à toi, et j'espère, durant le reste de l'année, arriver à un plus beau résultat encore; j'espère pouvoir te composer un capital dont l'emploi sera tel, que, d'abord, tu auras une sécurité; et puis, plus tard... tu verras! Ma richesse, vois-tu, c'est ton bonheur, c'est ta satisfaction dans les choses de la vie. Oh! bonne mère, vis donc pour voir mon bel avenir; si tu ne vas pas mieux, viens encore à Paris, et reconsultons. Si j'allais en janvier à Vienne, je tâcherais d'avoir assez d'argent pour t'emmener ; un voyage te remettrait peut-être.

Allons, promets-moi de ne pas tarder à venir ici consulter; surtout n'aie point d'inquiétude, ne te tourmente plus. Si tu avais quelque fantaisie, si tu avais besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi, mère; quand je me passe mes fantaisies, ce n'est pas pour que tu ne satisfasses pas les tiennes.

Adieu, bonne mère; je t'embrasse, je te serre avec une effusion de cœur sans bornes; je voudrais que cette lettre te communiquât de ma santé et que mes souhaits eussent la force de ma volonté. J'ai pensé aussi à l'avenir d'Henry : j'entame quelque chose qui pourrait le caser convenablement; mais ne lui en [dis rien, je ne veux pas qu'il croie pouvoir compter sur moi.

Mille bons baisers, ma chère mère bien-aimée.

S'il y a une Revue de Paris à Chantilly, lis celle de dimanche 2 novembre; tu verras que je pense à l'avenir des familles des pauvres gens de lettres; et, cette fois, tu sais, j'ai déployé ma XXIV. 14

210 COKRESPONUANCE.

voix de tribune. Où est mon pauvre père! il aurait fait son bon petit soulîlement en entendant cette grande et belle lettre qui, diton, me donne la suprématie littéraire.

Adieu encore; car ceci est pris sur les manuscrits!

GXLIl.

A MADAME ZULMA CARRAUD, A FRAPESLE

Paris, fin de novembre 1834.

Mais, cara, vous me faites mauvais et grand seigneur à plaisir! Aucun de mes amis ne peut ni ne veut se figurer que mon travail a grandi, que j'ai besoin de dix-huit heures par jour, que j'évite la garde nationale, qui me tuerait, et que j'ai fait comme les peintres : j'ai inventé des consignes qui ne sont connues que des personnes qui opt bien sérieusement à me parler. Moi, grand seigneur ! me voilà tombé dans la classe de ceux qui ont des revenus impitoyables, fixes, et qui ne peuvent pas se permettre la moindre chose de ce que font les Bédouins, qui vivent à même sur leur capital. Je suis, outre tout mon travail habituel, accablé d'affaires, j'ai la queue du malheur à débrouiller. Les cinquante mille francs ont été dévorés comme un feu de pailie, et j'ai encore devant moi quatorze mille francs de dettes ; ce qui est aussi considérable que les vingt-quatre mille que j'ai payés, car c'est la dette en elle-même et non la somme plus ou moins forte qui me tourmente. Il me faut encore six mois pour libérer ma plume comme j'ai libéré ma bourse ; et, si je dois encore quelque chose, il est certain que les bénéfices de l'année m'acquitteront. D'ailleurs, je dois toujours : ces cinquante mille francs sont une avance que l'on m'a faite sur les produits de mon travail.

J'ai été plus loin que vous, j'ai dit à Auguste de ne pas faire le voyage en question. Il perd du temps. Il ne veut pas voir que, dans les arts, il y a un mécanisme à saisir. En littérature, en peinture, en musique, en sculpture, il faut dix ans de travaux avant de comprendre la synthèse de l'art en même temps que son analyse matérielle. On n'est pas grand peintre parce qu'on a vu des pays, des hommes, etc.; on peut copier un arbre et faire un immense

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chef-d'œuvre. Il lui valait mieux se battre deux ans avec la couleur et la lumière dans un coin comme Rembrandt, qui n'est pas sorti de chez lui, que de courir en Amérique pour en rapporter les cruels désenchantements qu'il rapportera en fait de ses idées politiques.

Votre lettre a un ton triste qui me fait chagrin. J'espère toujours aller vous voir et vous prouver que ni le temps ni les circonstances ne changent Honoré, pour les personnes à qui ce nom est acquis.

Voilà trois ans que je ne lis plus les journaux, que je vis dans une sainte ignorance de ce qui se dit sur moi ; en sorte que je n'ai pris votre souhait, relativement à la critique, que comme une preuve d'amitié.

Oui, soignez-vous, et, quant à Ivan, il faut le sortir bien promptement du milieu où il est ; il faut, pour en faire un homme, lui faire sentir les hommes; il faut qu'il connaisse quelque chose qui ne soit pas les délices de la maison paternelle, croyez-moi. Je suis forcé de vous dire adieu. J'espère pouvoir aller bientôt travailler en paix pendant une quinzaine à Frapesle ; et n'est-ce pas quelque chose de curieux que j'aille y faire l'ouvrage que j'y commençai la première fois que j'y suis venu, César Birotteauf

Allons, mille amitiés au commandant. Il doit être bien gêné de son petit furoncle, lui qui aime tant à se coucher sur un canapé. Embrassez vos deux gars pour moi. Quant à vous, vous savez tout ce que je vous souhaite de bonheur. Je serais bien heureux si je vous voyais vers la fin du mois; mais peut-être des intérêts majeurs et pécuniaires me feront-ils aller en Angleterre avant d'aller en Berry. Dieu veuille que j'en rapporte ce que j'en espère!

Mon adresse n'a jamais varié : toujours « madame veuve Durand, 13, rue des Batailles ».

GXLIII.

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

Paris, 9 décembre 1834.

Ma chère Laure,

Je te prêterai tous les livres possibles et tout ce que tu voudras; mais je ne conçois pas comment, toi qui dois avoir uue idée de mes occupations, tu imagines que je peux deviner tes désirs!

212 GOURI^SPONDANGE.

Tu peux bien me demander sans craindre les refus. La seule chose que je ne puisse pas prêter, ce sont mes outils. Mais les nouveaux que fai, tu peux tout bonnement les envoyer chercher. J'ai Volupté, mais non Pellico. J'ai peu de livres, je n'ai que ceux qu'on me donne, et c'est à ton service.

Mille tendresses; mais ne gronde pas un frère qui est tout à toi.

Mes affectueux compliments au Surville.

A M. THÉODORE DABLIN, A PARIS.

Paris, 4" mars 183 5.

Mon bon Dablin,

Ne m'accusez pas d'oubli, mon retard provient d'un petit malheur : je suis détenu pour sept jours à l'hôtel Bazancourt ; je ne sors que mercredi. Ce triste contre-temps a dérangé toutes mes affaires, car il est difficile de les mener du fond d'une prison. Aussitôt sorti, j'irai à vous.

Mille amitiés aussi sincères que vieilles.

Tout à vous.

A MADAME LA DUCHESSE DE CASTRIES, A PARIS

Paris, mars 1835.

Madame,

Toute la première édition du Père Goriot est vendue avant les annonces : je ne vous enverrai que de la deuxième. Séraphita s'avance, elle paraîtra dans les derniers jours du mois. C'est une œuvre dont le travail a été écrasant et terrible; j'y ai passé, j'y passe encore les jours et les nuits. Je fais, défais et refais; mais, dans quelques jours, tout sera dit : ou j'aurai grandi, ou les Parisiens ne me comprendront pas. Et, comme, chez eux, la moquerie remplace ordinairement la compréhension, je n'espère qu'en un succès lointain et tardif. Ce sera apprécié au loin, et pour ainsi dire çà et là. D'ailleurs, je

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crois que ce sera le livre des âmes qui aiment à se perdre dans les espaces infinis. Il y a le chapitre viii, intitulé le Chemin pour aller à Dieu, qui me donnera à jamais les âmes vraiment pieuses.

Comment pouvez -vous rêver que je suis rue Cassini?... Je suis plus près de vous et peut-être plus loin, selon la fantaisie du moment. Je n'aime pas votre tristesse, je vous gronderais beaucoup si vous étiez là. Je vous poserais sur un grand divan où vous seriez comme une fée au milieu de son palais, et je vous dirais qu'il faut •aimer dans cette vie pour vivre; or, vous n'aimez pas. Une alîcction vive est le pain de l'âme, et, quand l'âme n'est pas nourrie, elle faiblit comme le corps. 11 y a de tels liens entre l'âme et le corps, qu'ils souffrent l'un par l'autre.

Je ne puis pas vous prêcher pendant longtemps, car il faut travailler, j'ai tant à faire ! En un mois, il me faut faire ce que d'autres ne pourraient faire en un an et plus. Je vous parle de moi parce que j'espère que vous ne me parlerez que de vous ; nous échangerons ainsi nos pensées. Je suis sorti hier pour des affaires urgentes, j'ai vu mes deux caricatures par Dantan. Envoyez-les donc prendre chez Susse, vous me direz si elles sont drôles. D'ici à quelques jours, je vais poser chez un peintre, qui m'a demandé de le laisser faire mon portrait; j'ai eu la faiblesse d'y consentir. Tout cela est bien petit, n'est-ce pas? et cela le semble davantage, quand on vient de s'élever, avec les mystiques, jusque dans les cieux.

La grande figure de femme promise par la préface, que vous trouvez piquante, est faite à moitié : c'est intitulé le Lys dans la vallée. Peut-être je m'abuse , mais il me semble que cela fera ver-" ser bien des larmes : en l'écrivant, je me surprends à pleurer, moimême. Cette œuvre sera la dernière des Études philosophiques. Au bout de chaque œuvre se dressera la statue de la Perfection sur la terre, représentée par l'œuvre dans son ensemble et ses détails; puis cette Perfection resplendissant dans le ciel. Je crois qu'il y ai là une grande idée, il ne s'agit que de pouvoir la manifester avec habileté et courage. J'avais commencé le Lys dans la vallée depuis plusieurs mois. Vous me verrez arriver un soir avec ce livre, et, si vous pleurez, vous ne m'en voudrez pas.

Mille tendresses en retour de vos fleurs, qui m'en apportent de si bonnes; mais je voudrais plus encore. Allons, adieu.

214 CORRESPONDxXNCE.

A MADAME ZULMA CARRAUD, A FRAPESLE

Paris, vendredi saint, 17 avril 1835.

Peut-être me verrez-vous dans quelques jours, et Borget ne dira pas que je suis perdu pour mes amis. Les excessifs travaux qu'ont exigés les derniers chapitres de Sèraphita m'ont causé une inflammation des nerfs du côté gauche de la tête. Voilà trois jours que la douleur persiste; seulement, elle est plus ou moins violente. Il faut, je crois, changer d'air et cesser les travaux, à mon grand chagrin; car je suis pressé d'achever, et le temps est l'étoffe première.

Aussitôt que j'aurai publié Sèraphita, j'irai prendre une dizaine de jours de liberté dans le Frapeslois. Du moins, tel est mon projet, car je suis soumis à tant de causes dominatrices, que je ne puis pas dire : Je ferai cela, d'une manière certaine et positive.

Il y a en moi plusieurs hommes : le financier, l'artiste, luttant contre les journaux et le public; puis l'artiste luttant avec ses travaux et ses sujets; enfin, il y a l'homme de passion qui s'étale sur un tapis aux pieds d'une fleur, qui en admire les couleurs et en aspire les parfums. Ici, vous direz: «Ce coquin d'Honoré ! » Non, non, je ne mérite pas cette épithète; vous me trouveriez bien bon de me refuser à toutes les joies qui se présentent et de m'enfermer pour continuer l'œuvre.

Allons, cara, pourquoi ne m'écrivez-vous plus? Croyez-vous que vous ayez perdu quoi que ce soit dans mon affection? Les expériences de la vie font bien grandir les vieilles amitiés!

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

Chère sœur,

Madame Delannoy donne les quinze mille francs! Dis à mon bon Surville que le premier pas est ainsi fait vers le pouvoir.

COHHESPONDANGE. 215

Si l'affaire de ta belle-mère peut s'arranger aussi , cela me fera d'autant plus de plaisir que j'ai perdu sept mille francs : les trois premières feuilles du troisième dizain de mes Drolaliques étaient rue du Pot-de-Fer^ : et aussi les exemplaires du premier et du deuxième dizain. C'est atterrant! il fallait cela pour me troubler mon mois! Heureusement, je n'avais pas vendu, car on pourrait m'inquiéter.

J'espère que Dablin pourra m'aider de ce qui me manquera pour achever la grande affaire. Ma joie est telle, que je ne fais pas attention à cette perte.

Allons, adieu; le bonheur ne s'arrêtera pas.

Mille tendresses à Surville, et à toi mille et une.

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