‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 115 sur 229 · Le Marquis de Pontanges · texte numérisé non relu

Le Marquis de Pontanges

recevoir qu'au milieu de la dissipation où vous vivez et qu'elles interrompent parfois, maussadement peut-être. Puissiez-vous toujours ignorer l'amère tristesse qu'amène la déception et qui est entretenue par l'isolement; et cela au moment même où l'on aurait eu presque besoin d'exagération, en fait de sentiment, de la part de ses amis; car je vous certifie que la plus cruelle conviction me gagne, je n'espère pas pouvoir résister à de si rudes travaux.

On parle des victimes dues à la guerre, aux épidémies; mais qui est-ce qui songe aux champs de bataille des arts, des sciences et des lettres, et à ce que les efforts violents faits pour y réussir y entassent de morts et de mourants ? Dans ce redoublement de travaux qui m'a saisi, pressé que je suis par la nécessité, rien ne me soutient. Du travail, toujours du travail ! des nuits embrasées succèdent à des nuits embrasées, des jours de méditation à des jours de méditation, de l'exécution à la conception, de la conception à l'exécution! peu d'argent, comparativement à ce qu'il m'en faut; immensément d'argent par rapport à la production. Si chacun de mes livres était payé comme ceux de Walter Scott, je m'en tirerais; mais, quoique bien payé, je ne m'en tire pas. J'aurai gagné vingtcinq mille francs en août. Le Lys m'est payé huit mille francs, moitié par la librairie, moitié par la Revue de Paris. L'article au Conservateur me sera payé trois mille francs. J'aurai fini Scraphita, commencé les Mémoires de deux Jeunes Mariées. et fini la livraison de madame Béchet. Je ne sais si jamais cerveau, plume et main, auront fait pareil tour de force à l'aide d'une bouteille d'encre.

Et il existe une chère personne, saintement aimée, qui se plaint que la correspondance languisse, quand je réponds scrupuleusement à ses lettres! 11 m'est impossible de nVentretenir avec vous, par la voie ordinaire, de Fieschi et de sa machine. Les hommes profonds en politique et les profanes comme votre serviteur, qui ne manquent pas d'un certain don de seconde vue, croient que ce n'était ni la république ni la royauté qui étaient le but du coup. Fieschi n'a rien dit; tenez cela pour certain, il ne parlera probablement pas. C'est Lisfranc, le chirurgien qui le soigne, qui me l'a dit. On lui a donné beaucoup d'argent. Peut-êire ne sait-il pas luimême qui l'a fait agir.

Je suis peut-être à la veille de commencer une existence politique qui pourrait, avec le temps, me donner une certaine influence si elle ne me faisait pas arriver à une grande position, mais qui n'a rien qui me tente, tant elle me semble hors de mes goûts et de mes habitudes d'esprit et de caractère. Des hommes puissants par la volonté et influents par la position, des hommes d'État, deux journaux m'ont fait sonder; l'un d'eux a beaucoup d'abonnés, nonseulement eu France, mais en Europe. En se réunissant, ils deviendraient un pouvoir, avec un chef intelligent et capable surtout ; il faudrait y associer deux autres journaux et en fonder un cinquième ; avec cela trouver des combinaisons, des attractions, comme disent les Anglais, pour obtenir la faveur du public de manière à écraser, par leur supériorité, les autres journaux qui tomberaient devant eux comme les feuilles d'automne balayées par le vent du nord! Ils s'assureraient ainsi la popularité par des abonnements, et feraient, tôt ou tard, triompher le parti quMls appuient et représentent. Comment nommerions- nous ce parti? That is the question... Voyons!... le parti des intelligentiels, cela vous va-t-il?... ou simplement des intelligents. Cela vous va mieux, n'est-ce pas ? Ce nom prête peu à la plaisanterie, et, en ce pays-ci, la vanité étant toujours la maladie endémique du sol, rien qu'à cause du nom, on serait flatté d'y appartenir. Tout cela est beau comme projet, mais, quant à le mettre à exécution, c'est une autre affaire! Aussi, écouté-je sans me prononcer les choses flatteuses ou simplement agréables qu'on me dit à ce sujet ; car mes projets comme mes pensées sont ailleurs. J'avoue même que je suis assez lâche pour reculer devant ces promesses politiques, afin de ne pas m'engager et compromettre ainsi mes espérances de voyage à Vieizschovnia. Quoi qu'il arrive, les principales lignes de nos travaux politiques ont été discutées par moi à loisir, avec un homme de grand talent et de grande expérience, et qui a déjà organisé et dirigé plusieurs journaux. Nous sommes convenus que la réunion des journaux, une fois établie et en pleine activité, nous permettra d'écrémer les talents vivaces, de nous les assimiler, de réunir les intelligences sérieusement capables; et rien ne résisterait, selon moi, à cette ligue armée d'une presse qui n'aurait rien de désordonné, rien d'aveugle, et qui n'accepterait que des idées favorables

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au progrès, au développement et au bien-être moral et matériel du pays.

Vous Voyez qu'à mesure que j'avance dans mon œuvre littéraire,, j'agis sur une autre ligne parallèle importante et plus large peut-être; en un mot, que je ne m'arrêterai pas plus en politique qu'en littérature. Aurez-vous quelque remords en voyant que, malgré votre insouciance à mon endroit, je vous tiens au courant de mes opérations et de mes projets, comme si vous aviez l'air de vous y intéresser le moins du monde? Ce que c'est que l'habitude! Mais, si la loi passe, la loi nouvelle qui veut que les articles politiques soient signés, il faudra renoncer à bien des choses. . Vous parler de mes affaires de tous les jours, ce serait vraiment vous entretenir de trop grands ennuis, de trop grandes misères ; c'est toujours un nombre infini de courses et d'allées et venues pour payer mes billets et faire honneur à mes affaires, sans jamais parvenir à les terminer. A Paris, tout entraîne une perte effroyable de temps, et le temps est la grande étoffe dont la vie est faite, dit-on ; quand je ne suis pas courbé sur le papier, à la lueur de mes bougies, dans le salon que j'ai dépeint dans la Fille aux yeux cVor, ou couché de fatigue sur le divan, je suis haletant après les difficultés pécuniaires, dormant peu, mangeant peu, ne voyant personne, enfin, comme un général républicain faisant une campagne sans pain, sans souliers. La solitude me plaît d'ailleurs beaucoup, car je hais le monde, qui froisse le cœur et rapetisse l'esprit. Il me faut maintenant achever ce qui est commencé, et ce qui pourrait m'en détourner est trop mauvais quand il n'est pas trop ennuyeux.

Vous m'avez, je crois, parlé de madame de Castries. Je suis avec elle dans des termes convenables de politesse courtoise et comme vous pourriez souhaiter vous-même que je fusse. N'établissez, de grâce, aucune comparaison entre l'amitié que vous inspirez et celle que vous accordez; car, là, ceux qui vous aiment ont l'avantage. Ne vous imaginez point que je cesse de penser à vous, puisque, quand même je serais occupé comme je le suis , il est impossible qu'aux heures de fatigue et de désespoir, aux heures où l'énergie se ralentit, où l'on est dans son fauteuil, les bras pendants, la tête affaissée, le corps las et l'esprit endolori, les ailes

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du souvenir ne vous emportent pas aux moments où l'on s'est rafraîchi sous dés ombrages verts et frais, aux jours où l'on a voyagé vers une personne qui vous sourit à travers les espaces, qui n'a rien que de pur et de sincère au cœur, qui vous inspire, qui vous anime, et qui renouvelle, pour ainsi dire par les distractions de l'âme, les forces de ce que les autres nomment le talent. Vous êtes toutes ces choses pour moi, vous le savez; ainsi ne plaisantez pas sur mes sentiments, comme vous avez coutume de faire quelquefois. J'ai peur, moi, qu'il ne s'y mêle trop de reconnaissance, tant je me sens peu de chose sans vous, sans votre pensée et votre souvenir, qui me soutiennent et me permettent de vivre loin de vous.

Adieu; au revoir à Vierzschovnia! fallût-il traverser l'Europe pour venir vous montrer un visage vieilli, mais un cœur toujours déplorablement jeune, qui bat à tout propos, à une ligne griffonnée, à une adresse, à un parfum, comme si je n'avais pas trentesix- ans! J'espère que, quand vous serez régulièrement installée à Vierzschovnia, bien établie dans votre fauteuil, vous m'écrirez régulièrement le journal de votre existence plus calme et plus solitaire que celle que vous menez à Ischl, que vous aurez enfin le temps de m'être plus fidèlement amie, et que nous nous serons comme vus d'hier quand je vous arriverai.

Écrivez-moi courrier par courrier, en m'envoyant, intérieurement dans votre lettre, une empreinte, en cire rouge, de vos armoiries personnelles; je les ferai graver en tête de Sèraphita dans la réimpression des Études philosophiques et du Livi^e mystique. N'est-ce pas une galanterie qui fera résonner la corde héraldique que vous avez je ne sais où, car ce n'est pas au cœur. Embrassez pour moi votre chère petite fille. Mille tendres amitiés en retour de vos rigueurs, et rappelez-moi à la pensée des Viennois auxquels je dois des souvenirs.

COMKKSl'OMJANCIi:. 223

A M. THÉODORE DABLIN, A PARIS.

Paris, 1835.

Mon bon Dablin, je suis si cloué par mes épreuves, mes travaux qui renaissent d'eux-mêmes, que vous seriez en vérité charitable de venir me voir aujourd'hui même lundi, et de ne pas trop regarder si j'abuse de votre amitié, car il faut me prendre comme un prisonnier, prisonnier d'une idée et d'une œuvre, aussi féroces que les créanciers.

Mille compliments affectueux et amitiés.

A MADAME LAURE SURVILLE, A MONTGLAT

Paris, septembre 1835.

Aima soror,

Tout se dessine enfin ! J'ai deux affaires sur le chantier qui paraissent devoir réussir. En somme, ces deux affaires suffisent à payer novembre et décembre; j'aurai donc payé trente-six mille francs en ces derniers mois !... Encore quelques efforts, et j'aurai triomphé d'une grande crise par un faible instrument : une plume !

Si rien ne vient à la traverse, en 1836 je ne devrai plus qu'à ma mère ; et, quand je songe à mes désastres et aux tristes années que j'ai traversées, je ne puis me défendre de quelque fierté en pensant qu'à force de courage et de travail , j'aurai conquis ma liberté.

Cette pensée m'a rendu si joyeux, que, l'autre soir, j'ai fait, avec Surville, des projets où vous étiez comptés, mes amis. Je lui faisais bâtir une maison près de la mienne, nos jardins se touchaient, nous mangions ensemble les fruits de nos arbres... J'allais bien !...

Le bon frère a souri en levant les yeux au ciel ; il y avait bien de l'affection pour toi et pour moi dans ce sourire; mais j'y ni vu aussi que ni lui ni moi ne tenions encore nos maisons. N'importe, les projets soutiennent le courage, et que Dieu me conserve la santé, nous aurons nos maisons, ma bonne sœur!

224 GORUESPONDANCE.

Tout cela n'est pas l'objet de la présente.

Attendu que tu es à Montglat, ne sachant que faire de ton génie, je te prie de m'écrire bien au long, bien en détail, avec toute la glorieuse et pompeuse phraséologie d'une pensionnaire et avec le talent de mademoiselle Laure de Balzac, ce que tu m'as dit avoir trouvé par une nuit où tu ne dormais pas, ces belles idées à propos des Deux Rencontres, pour les souder encore mieux aux chapitres précédents de la Femme de trente ans. N'omets rien, j'ai tout oublié.

Il me faut cela promptement, parce que nous allons mettre sous presse ce quatrième volume pour le réimprimer, et qu'il faut que, vers le 15, je donne la copie corrigée à l'imprimeur.

J'ai reçu de madame Garraud un mot assez difficile à déchiffrer, où elle te compare au soleil ; j'aurais trouvé que la lune eût été déjà pas mal, mais ce n'est pas moi qui nierai le soleil.

Dablin a été récemment pour moi gracieux, obligeant et bon, comme le sont madame Delannoy, Auguste Borget, madame Garraud et Valma soror

d'HONORÉ DE B...,

qui t'envoie mille affectueuses choses et donne un baiser au front à la Trinité survillienne qui grouille dans Montglat.

Ma douleur au côté droit persiste, et je commence à m'en inquiéter un peu ; c'est le fruft de mes cinquante dernières nuits où j'ai bien avancé mes affaires, mais qui ont été cruelles de fatigue. J'ai si grand'peiir des sangsues, des cataplasmes, et je crains tant de me voir entravé de manière à ne pas pouvoir terminer ce que je tiens» que j'ajourne toute consultation; si cela devenait trop fort, je verrais docteur et somnambule. Pour le moment, je prends des bains.

L'affaire en question est que je vends la réimpression des ouvrages de ce mauvais drôle d'Horace de Saint-Aubin, Viellerglé, lord R'hoone, et autres pseudonymes. La vente se fait par un tiers, avec faculté de nier ces œuvres , que je ne reconnaîtrai jamais ! Mais, comme on les réimprimerait sans moi dans cette damnée Belgique, qui fait tant de tort aux auteurs et aux libraires, je cède à la nécessité, qui se traduit en bons écus, et de cette façon je circonscris le mal.

COIiaESPONDANCK. 225

Enfin, Souverain édite mes Contes drolatiques. — Kcco, sorella!

Dis-moi si tu restes encore, comme on le dit, jusqu'au 15 à Montglat.

Tu vois que j'ai de bonnes nouvelles à l'annoncer, sœurette: les revues me lèchent les pieds et me payent plus cher mes feuilles en janvier. Hé! hé!

Les lecteurs reviennent si bien sur le Médecin de campagne, que Werdet a l'assurance de vendre en une semaine l'édition in-octavo et en quinze jours Fin-douze. Ha! ha!

Enfin, j'ai de quoi faire face aux grosses échéances de novembre et de décembre qui t'inquiétaient tant. Ho! ho!

GLIV.

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

La Boulonnlère, octobre 1835.

Chère sœur,

Tu peux donner à Auguste* ce qui lui est dû : je te le rendrai avant l'époque où tu en as besoin.

Je suis à la Boulounière, achevant, dans le silence et loin des tracas qui ne me laissent pas une journée sans orage à Paris, la Fleur-des-poîs, qui doit paraître le 25; sans quoi, j'aurais avec madame Béchet un procès qui serait ma mort. J'achève aussi Richard Cœur-cl' éponge^, lequel peut, à lui seul, me tirer d'affaire.

Ma pauvre sœur, j'avale le calice jusqu'à la lie! j'ai beau travailler mes quatorze heures par jour, je ne sufiis pas. En l'écrivant, je me trouve si fatigué, que j'ai envoyé Auguste retirer ma parole pour des engagements que j'avais pris; je suis faible à ce point que j'avance mon dîner afin de me coucher plus tôt, et que je ne vais nulle part.

Je suis brouillé avec Girardin à ne pas nous revoir.

Pourquoi ma mère a-t-elle pris de la tristesse? Je souffrirai

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