M. EDMOND WERDET, LIBRAIRE ÉDITEUR, A PARIS
Août 1830.
Mon cher ami,
Cet ignare dentiste, M. M***, qui cumule son affreuse profession avec les fonctions atroces de sergent-major, vient de me faire fourrer à l'hôtel des Haricots.
Venez me voir tout de suite. Apportez-moi de l'argent, car je suis sans le sou.
GLXIX.
AU MÊME
La Boutonnière, près Nemours, octobre 1836.
Maître Werdet,
J'ai terminé le manuscrit de Sœur Marie des AngesK Je ne peux pas le confier à la diligence.
Venez donc tout de suite me rejoindre, je vous le remettrai.
Vous arriverez à Nemours vers les deux heures. A quatre heures de l'après-midi, vous prendrez la route de Paris; puis, après trois quarts d'heure de marche, sur votre droite, vous apercevrez un élégant pavillon de chasse, caché presque en entier dans des massifs d'arbres; c'est là que je vous attendrai.
Mille amitiés.
a madame hanska, a vi e rzscho vni a , près berditchef
(volhynie).
Paris, octobre 183 6.
L'amitié devrait être une infaillible consolation dans les grands malheurs de la vie; pourquoi les aggrave-t-elle? Je me suis demandé
1. Cet ouvrage, quoi qu'en dise ici Balzac, n'a jamais été écrit.
cela tristement en lisant cette nuit votre dernière lettre. D'abord, votre tristesse réagissait fortement sur moi; puis elle trahissait des sentiments blessants; elle contenait des phrases qui me perçaient le cœur. Vous ne saviez sans doute pas quelle profonde douleur est en mon âme, ni quel sombre courage accompagne ma seconde grande défaite essuyée au milieu de ma carrière. Quand je sombrai une première fois, c'était en 1828, je n'avais pas vingt-neuf ans, et j'avais un ange à mes côtés. Aujourd'hui, j'ai l'âge auquel un homme n'inspire plus le sentiment aimable d'une protection qui n'a rien de blessant, parce qu'il est de l'essence de la jeunesse de la recevoir et qu'il semble naturel à l'affection de l'aider. Mais, à un homme qui se trouve plus près de quarante ans que de trente, la protection doit manquer; elle serait une insulte. Un homme faible et sans ressources à cet âge est jugé dans tous les pays.
Descendu de toutes mes espérances, ayant tout abdiqué forcément, réfugié ici, dans l'ancienne mansarde de Jules Sandeau, àChaillot, le 30 septembre, au moment que, pour la seconde fois dans ma vie, je me trouvais ruiné par un désastre imprévu et complet et qu'aux inquiétudes d'avenir se joignait le sentiment de la profonde solitude où cette fois j'entrais seul, je pensais doucement qu'au moins je demeurais tout entier dans quelques cœurs de choix..., à ce momentlà, votre lettre, si découragée, si triste, est venue. Avec quelle avidité je l'ai prise ! avec quel abattement je l'ai serrée avec les autres, avant de prendre le peu de sommeil que je m'accorde ! Je me suis attaché à vos dernières paroles comme à la dernière branche d'arbre quand on est emporté par le courant. Les lettres sont douées d'une fatale puissance, elles possèdent une force qui se trouve être bienfaisante ou funeste, en raison des sensations au milieu desquelles elles nous surprennent. Je voudrais qu'entre deux amis bien sûrs d'eux-mêmes, comme nous par exemple, il y eût des signes convenus, pour qu'à l'aspect d'une lettre chacun d'eux sût si la lettre est d'une expansive gaieté, ou d'un ton plaintif; on aurait ainsi le choix du moment pour la lire.
Je suis abattu, mais non atterré, mon courage m'est resté. Le sentiment de l'abandon et de la solitude où je suis m'afflige plus que mes autres désastres. Il n'y a rien d'égoïste en moi; il faut que je rapporte mes pensées, mes efforts, tous mes sentiments
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à un être qui ne soit pas moi; sans cela, je n'ai point de force. Je ne voudrais pas d'une couronne s'il n'y avait point de pieds où je pusse mettre ce que tous les hommes auraient mis sur ma tète. Quel long et triste adieu j'ai fait à ces années perdues, englouties sans retour! elles ne m'ont donné ni complet bonheur ni malheur entier; elles m'ont fait vivre, glacé d'un côté, brûlé de l'autre; et voici que je ne me sens plus retenu dans la vie que par le sentiment du devoir. Je suis entré dans la mansarde où je suis, avec la conviction d'y mourir épuisé de travail; j'ai cru que je le supporterais mieux que je ne fais. 11 y a plus d'un mois que je me lève à minuit et me couche à six heures, que je me suis imposé la plus stricte nourriture qu'il faille pour vivre, afin de ne pas envoyer au cerveau la fatigue d'une digestion; eh bien, non-seulement je sens des faiblesses que je ne puis décrire, mais tant de vie communiquée au cerveau, que j'en éprouve de singuliers troubles; je perds parfois le sens de la verticalité, qui est dans le cervelet; même dans mon lit, il me semble que ma tête tombe à gauche ou à droite, et je suis, quand je me lève, comme emporté par un poids énorme qui serait dans ma tête. Je comprends comment la continence absolue de Pascal et ses immenses travaux l'ont amené à voir sans cesse un abîme à ses côtés, et à ne pouvoir se passer de deux chaises de chaque côté de la sienne.
Je n'ai pas quitté la rue Cassini sans regret; j'ignore encore si je pourrai conserver quelques parties de mobilier auxquelles je tiens, ainsi que ma bibliothèque. J'ai fait, par avance, tous les abandons, tous les sacrifices de menues Jouissances et de souvenirs, afin d'avoir la petite joie de les savoir encore à moi; ce serait peu de chose pour éteindre la soif de la créance, et ils apaiseraient la mienne durant ma marche dans le désert et dans les sables où je vais entrer. Deux ans de travail peuvent tout acquitter, mais il m'est impossible de ne pas succomber à deux ans de cette vie. D'ailleurs, la contrefaçon nous tue; plus nous allons, moins les livres se vendent. Les journaux ont-ils eu de l'influence sur la vente du Lys7 je n'en sais rien; mais ce que je sais, c'est que, sur deux mille exemplaires, Werdet n'en a vendu que douze cents, tandis que la contrefaçon belge en a déjà écoulé trois mille. J'ai la certitude, d'après ce résultat, que mes ouvrages n'ont pas XXIV. <6
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d'acheteurs en France; par conséquent, le succès de vente qui peut me sauver est encore éloig^né.
Je suis ici avec Auguste, que j'ai gardé; pourrai-je le conserver? je n'en sais rien encore...
Pour savoir jusqu'où va mon courage, il faut vous dire que le Secret des Ruggieri a été écrit en une seule nuit; pensez à cela quand vous le lirez. La Vieille Fille a été écrite en trois nuits. La Perle brisée, qui termine enfin l' Enfant maudit, a été faite en quelques heures d'angoisses morales et physiques; c'est mon Brienne, mon Ghampaubert, mon Montmirail, c'est ma campagne de France! mais il en a été de même de la Messe de l* athée et de Facino Cane; j'ai écrit à Sache, en trois jours, les cinquante premiers feuillets des Illusions perdues.
Ce qui me tue, c'est les corrections. La première partie de VEnfaut maudit m'a plus coûté que bien des volumes; j'ai voulu mettre cette première partie à la hauteur de la Perle brisée et en faire une sorte de petit poëme de mélancolie où il n'y eût rien à redire ; cela m'a pris une douzaine de nuits. Enfin, au moment où je vous écris, j'ai devant moi les épreuves accumulées de quatre ouvrages différents qui doivent paraître en octobre; il faut suffire à tout cela. J'ai promis à Werdet de publier la troisième livraison des Études PHILOSOPHIQUES, ce uiois-ci, et aussi le troisième dizain des Contes drolatiques et de lui donner pour le 15 novembre Illusions perdues. Cela fait cinq volumes in-douze et trois volumes in-octavo. Il faut se surpasser, puisqu'il y a indifférence chez l'acheteur; et il faut se surpasser au milieu des protêts, des chagrins d'affaires, des embarras d'argent les plus cruels, et dans la solitude la plus complète, la plus dénuée de toute consolation.
Ceci est la dernière plainte que je vous jetterai au cœur; il y avait dans ma confiance en vous quelque chose d'égoïste qu'il me faut abolir; je ne veux pas, quand vous avez des tristesses, lesaggraver, puisque les vôtres aggravent les miennes. Je sais que les martyrs chrétiens souriaient; si Guatimozin eût été chrétien, il eût consolé doucement son ministre et n'eût pas dit : « Et moi, suis-je sur des roses? » C'est un fort beau mot de sauvage; mais le Christ nous a faits plus polis, sinon meilleurs.
Je vois avec peine que vous lisiez des mystiques; croyez-moi.
CORKES POND ANGE. 2i3
cette lecture est fatale aux âmes constituées comme la vôtre; c'est du poison, c'est un enivrant narcotique, ces livres ont une mauvaise inlluence; il y a les folies de la vertu, comme les folies de la dissipation et du désordre. Je ne vous en détournerais pas, si vous n'étiez ni femme, ni mère, ni amie, ni parente, parce que, alors, vous pourriez aller vous jeter dans un couvent, si cela vous plaisait, sans faire tort à personne, quoique votre mort y serait prompte. Dans votre situation et votre isolement au milieu de vos déserts, ces lecUires vous sont pernicieuses, croyez-le bien. Les droits de l'amitié sont trop faibles pour que ma voix soit écoutée; laissezmoi, cependant, vous adresser à ce sujet une humble prière, ne lisez plus rien en ce genre, je vous en supplie; j'y ai passé, j'en ai l'expérience .
J'ai pris des précautions pour que vos désirs soient accomplis relativement à la plus sévère de vos recommandations, mais dans un cas que votre intelligence vous permettra sans doute de prévoir. Je ne suis pas Byron; mais ce que je sais, c'est que mon ami Borget n'est pas Thomas Moore et qu'il a l'aveugle fidélité du chien ; je ne puis comparer cette fidélité qu'à celle qui attache à vous votre serf et mougik de Paris.
Je suis étonné que vous n'ayez pas encore le Lys de Werdet, le vrai Lys, où il y a aussi un portrait. Ne dit-on pas que j'ai peint madame V..., qui n'est ni jeune ni belle et qui, de plus, est Anglaisel Voilà à quels jugements nous sommes exposés!... Vous, qui savez tout de ma vie, vous savez que j'avais les épreuves à Vienne et que vous avez eu la bonté de vous en occuper, tandis que je parcourais la ville et les faubourgs en ma qualité de voyageur naïf. Le manuscrit du Lys a été écrit à Sache, corrigé à la Boulonnière, avant que j'eusse aperçu la dame en question. J'en suis, outre celle-ci, à cinq plaintes formelles de personnes autour de moi qui disent que j'ai dévoilé leur vie privée; j'ai reçu les lettres les plus curieuses à ce sujet. Il paraît qu'il y a autant de i\!. de Mortsauf qu'il y a d'anges de Clochegourde, et les anges me pleuvent, mais ils ne sont pas blancs. Il y a comme cela mille petites pointilleries qui me font embrasser la solitude avec moins de peine.
Allons, adieu; voici le jour, mes bougies pâlissent. Depuis
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trois heures, je vous écris ligne à ligne, souhaitant que dans chacune vous entendiez le cri d'un sentiment vrai, profond, infini comme le ciel, bien au-dessus des mesquines irritations passagères du monde et incapable de croire qu'il puisse s'altérer, parce que des sensations inférieures gisent quelque part dans des bas-fonds qu'un pied d'ange n'a jamais eiïleurés. A quoi donc servirait l'intelligence, si ce n'est à placer quelque chose de beau sur une roche élevée où rien de matériel et de terrestre ne puisse atteindre?
Mais ceci me mènerait trop loin; les épreuves attendent, il faut se plonger dans les écuries d'Augias de mon style et balayer les fautes. Ma vie n'offre plus que la monotonie du travail, que varie le travail lui-même. Je suis comme le vieux colonel autrichien qui parlait de son cheval gris et de son cheval noir à l'impératrice Marie-Thérèse : je suis tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre; six heures sur les Ruggieri, six heures sur l'Enfant maudit, six heures sur la Vieille Fille. De temps en temps, je me lève, je contemple l'océan de maisons que ma fenêtre domine depuis l'École militaire jusqu'à la barrière du Trône, depuis le Panthéon jusqu'à l'arc de l'Étoile; et après avoir humé l'air, je me remets au travail. Mon appartement, au second, n'est pas terminé; je joue à la mansarde, je m'y plais comme les duchesses qui mangent du pain bis par hasard. Il n'y a pas dans Paris de mansarde aussi jolie : elle est blanche, propre et coquette comme une grisette de seize ans; j'en fais une chambre à coucher de supplément pour le cas où je serais malade, parce qu'en bas je couche dans un couloir, dans un lit de deux pieds de large, qui ne laisse que la place de passer. Mon médecin m'a assuré que ce n'était pas malsain, mais j'en doute; il me faut beaucoup d'air, j'en consomme énormément. Aussi j'aspire après mon grand salon, où je serai casé dans quelques jours. Mon appartement me coûte huit cents francs; mais je ne serai plus de la garde nationale, ce cauchemar de ma vie. Je suis encore poursuivi par la police et l'état-major pour huit jours de prison; seulement, comme je ne sors plus, ils ne m'attraperont pas. Mon appartement, ici, est sous un autre nom que le mien, et je vais me mettre ostensiblement dans un hôtel garni.
Trouvez ici mes plus tendres hommages, à défaut de mon âme, que je voudrais vous envoyer tout entière, sans ses ennuis, mais
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avec un couraj,'e et une persistance dont je voudrais vous donner un peu; je n'aime pas à voir faiblir un esprit aussi vaillant, aussi héroïque que le vôtre.
GLXXI.
A M. THÉODORE DABLI.N, A PARIS.
Paris, 16 novembre 1836.
Mon bon Dablin,
Les emprunts, toutes les combinaisons ont manqué; mais, aujourd'hui à deux heures, j'ai signé un traité qui finit toutes mes angoisses et une agonie qui m'eût emporté si elle eût continué.
Ce traité va avoir un immense retentissement, parce qu'il me donne des avantages semblables à ceux qui sont faits à Chateaubriand; je n'ai que le temps de vous l'annoncer, vous le connaîtrez de reste.
Je n'aurai plus à payer qu'à vous, à ma mère et à madame Delannoy, sans aucune angoisse, et, si je mourais dans le travail auquel je suis condamné, vos trois créances sont garanties par l'assurance sur ma vie.
Je vous donne une poignée de main de vieil ami.