LETTRES A LOUISE
(Paris, 1830-1837.)
Madame,
Mon nom n'est pas Henry, c'est celui de mon frère. Mon nom commence bien par une H; mais qu'il vous soit inconnu, puisque nous resterons, par votre volonté, tous deux inconnus l'un à l'autre, sans être étrangers.
D'ailleurs, vous avez raison, il faut que cela soit ainsi. Vous l'avez voulu, vous pouvez compter sur la plus scrupuleuse obéissance. On dit plus de choses à une personne que l'on ne connaîtra jamais qu'on n'en dit à ses amis, que Ton craint d'affliger.
Vous seule, peut-être, saurez les douleurs d'une lutte inconnue, sous lesquelles je succomberai bientôt, exténué, lassé, dégoûté que je suis de tout, fatigué d'efforts sans récompense directe, ennuyé d'avoir sacrifié mes plaisirs au devoir, désolé d'être méconnu, présenté sous de fausses apparences, par des envieux que je ne connais pas, moi qui n'ai froissé personnellement qui que ce soit au monde. Qu'importe la mode, la gloire, le renom, la vogue à qui ne sort pas de son cabinet !
L'âme qui se pliait à toutes les exigences d'une vie désespérée, d'une vie d'artiste gagnant la veille le pain du lendemain, ayant à combler le gouffre d'une fortune ruinée, et mourant, sans doute, le
1. Pendant les années 1836 et 1837, Balzac, malgré ses occupations et préoccupations de toute sorte, se plut à entretenir correspondance avec une personne qu'il ne vit jamais, et ne connut que sous le nom de Louise. Aucune de ces lettres no portant de date précise, et leur série composant une sorte do petit roman sentimental, nous n'avons cru pouvoir mieux faire que de les présenter au lecteur dans leur ensemble, tout en leur assignant un ordre chronologique qui se rapporte ;\ l'époque où elles furent écrites. — La nouvelle de Facino Cantr. datée de Paris, mars 1830, est dédiée à Louise.
jour où il sera comblé; cette âme n'est plus; les attachements du monde sont soumis aux lois du monde, ils ont des entraves qui contrecarrent tout.
Personne n'a la vertu du romanesque réel que présente notre société. Le talent est honni maintenant comme il le fut à toutes les époques.
Ce dégoût dont je vous parle est jeté dans les âmes supérieures par le monde lui-même. Comme vous le dites, mon temps est au moins donné à l'art, cette deuxième religion; le vôtre est dévoré par des visites.
Des visites ! que vous en reste-t-il? Pendant douze ans, un ange a dérobé au monde, à la famille, aux devoirs, à toutes les entraves de la vie parisienne, deux heures pour les passer près de moi, sans que personne en sût rien ; douze ans! entendez-vous? Puis-je vouloir que ce sublime dévouement, qui m'a sauvé, se recommence?
Je succomberai parce qu'il n'y a plus rien de ce saint amour dans ma vie, que je n'ai plus à attendre ni à espérer, chaque jour, cette heure douce; que, si j'ai dû à la curiosité quelques passions, elles se sont éteintes comme des feux follets.
Voilà pourquoi je ne crois à rien, quoique toujours prêt à croire, et pourquoi je vous engage à demeurer dans vos illusions sans faire un pas de plus, parce que je n'ose pas vous mettre dans ces glorieuses et secrètes exceptions, rares surtout. Puis parce que j'ai des amitiés auxquelles je 'crois, — pas plus de deux ou trois, — qu'elles sont d'une insatiable exigence et que, si elles savaient que j'écris à une inconnue, elles se fâcheraient.
Mais il est si naturel au poëte de respirer en masse les parfums de tout un parterre , et vous admettez si peu l'immense dans l'âme ! vous la voulez pour vous seule.
Mille gracieuses fleurs.
Voilà beaucoup de choses pour ne pas vous dire mon petit nom.
Madame, Je suis en ce moment trop occupé pour répondre à toutes les bonnes choses que vous m'avez écrites ; car il faudrait, pour en être
cligne, vous exposer longuement les détails d'une vie inconnue, et il vaut mieux les taire que de n'en donner qu'une partie.
Puis, vous l'avouerai-je? je conserve une défiance fort injurieuse pour vous, et ne veux qu'en aucune manière vous souleviez, pour la dissiper, le voile sous lequel vous vous cachez; plusieurs fois ma crédulité d'enfant a été mise à l'épreuve, et vous avez dû remarquer que la défiance est chez les animaux en raison directe avec leur faiblesse.
Vous m'envoyez vos lettres rueCassini, où je ne suis pas; elles font un long détour pour arriver à Chaillot, où je suis. Ne me donnez point de titre, il serait trop long de vous dire le pourquoi ; je suis condamné pour trois mois au moins à ne pas sortir de mon cabinet, et toute correspondance est prise sur mes heures de sommeil. Je ne vous dis point cela pour donner du mérite à mes lettres, mais pour vous expliquer un peu ma vie ; n'est-il pas évident que ce que j'écris ne doit appartenir qu'à de vraies, à de durables amitiés? Ma mère et ma sœur ont renoncé à recevoir de mes lettres.
Cependant, j'écris quelquefois, comme quelquefois un pauvre soldat enfreint sa consigne, ne rentre pas à sa caserne, et se trouve puni le lendemain. Vous me parlez d'un dévouement qui n'est pas du monde, et, à ce mot, quel cœur ne se sentirait pas ému ; mais, si vous venez à penser que le cœur à qui s'adresse cette phrase est un des plus aimants, et se voit condamné à la solitude, au travail incessant, non, vous n'en devinerez jamais les émotions, quelque intelligent que soit le vôtre. N'ai-je pas vu des amitiés venir et se lasser; de beaux dévouements ne pas persister? les dévouements vrais sont impuissants, les amitiés durables ont leurs jalousies, ma vie est étrange, mais voici l'impitoyable travail qui se lève et m'interrompt.
Sachez que tout ce que vous présumez chez moi de bon est meilleur encore ; que la poésie exprimée est au-dessous de la poésie pensée; que mon dévouement est sans bornes, que ma sensibilité est féminine et que je n'ai de l'homme que l'énergie; mais ce que je puis avoir de bon est étouffé sous les apparences de l'homme toujours en travail; mes exigences ne sont pas de moi, pas plus que les formes dures auxquelles me contraint la nécessité; tout est contraste en moi, parce que tout est contrarié.
2o0 CORRESPONDANCE.
Dites tout ce q^'il vous plaira sur la Duchesse de Langeais, vos remarques ne tomberont pas sur moi, mais sur une personne que vous devez connaître, illustre élégante! qui a tout approuvé, tout corrigé comme un censeur royal, et de qui l'autorité ducale est incontestable. Je suis à l'abri sous son châle.
Madame,
Il est des nécessités auxquelles vous ne songez pas et auxquelles, d'ailleurs, aucune femme ne songe. Je ne suis pas moins qu'un homme à la tâche, travaillant dix-huit heures sur vingt-quatre; j'y suis obligé ; mon temps n'est pas à moi. Quelque altéré que je sois de sentiment, je suis comme un soldat sur les champs de bataille, forcé d'aller en avant et de me battre ; je ne puis ni écrire à mes plus chères affections, ni répondre à mes amis. Les deux lettres que vous avez reçues, je les ai dictées en hâte pendant mes repas. Pour moi, l'amitié est obligée au dévouement, à l'héroïsme, elle doit venir à son heure.
Je demeure à un bout de Paris, bien loin de l'adresse où vous m'écrivez ; ainsi, vous voyez que ma franchise était nécessitée. 11 s'est brisé, sur ce roc qui me sépare du monde, bien des frêles et douces amitiés qui s'y jetaient étourdiment sans réflexion : il n'est resté que celles qui m'ont connu, et qui ont compris ma situation toute d'exception.
C'est parce que j'ai été témoin de ces naufrages que je dois vous prémunir contre cette dureté, vous dire qu'il y a là un abîme ou une muraille de granit et qu'il faut des ailes pour les franchir. Gardez vos illusions si vous en avez : ce sont des mécomptes, ce sont des blessures que vous ne devez pas venir chercher. J'ai tout l'égoïsme du travail obligé, je suis comme le forçat attaché à un boulet et je n'ai pas de lime, il n'y a pas d'outil pour briser les idées d'honneur qui m'attachent. Je suis dans mon cabinet, comme un navire échoué dans les glaces.
Agréez mes remercîments pour la bonne opinion que vous avez de moi, je crois la mériter. Je serre la main que vous m'offrez ; mais, comme je sais que je ne puis pas faire un pas au dehors de ma prison, que je suis condamné à l'involontaire impertinence d'un
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mutisme obli^^é, laissez-inoi rouler ma pierre dans mon cloître, et croyez que, libre, je n'agirais pas ainsi. Pour venir dans le cabanon d'un prisonnier, il faut des dévouements qui ne sont pas du monde, songez-y... C'est, au contraire, parce que j'ai une fois rencontré tout, que je ne crois plus à rien.
Vous, madame, croyez au talent chez les hommes, mais ne pensez pas que l'homme soit personnellement à la hauteur du talent; quand cela est, c'est une exception.
Je n'ai jamais causé volontairement de peine à qui que ce soit; ainsi brûlez ma dernière lettre et faites comme si elle n'était pas. En sachant votre souffrance, j'ai oublié mes sentiments froissés. Vous ne me connaîtrez jamais en restant dans les limites que vous avez élevées pour vous et pour moi.
Travaillant près de dix-huit heures par jour, il m'est souvent impossible d'écrire une lettre, et vous le voyez par le retard qu'éprouve cette réponse. Ainsi, que saurez-vous de moi? presque rien, car, pour me connaître, il faut me pratiquer, et longtemps. Que puis-je savoir de vous par des lettres, quelque confiantes qu'elles soient? Peuvent-elles dire ces petits faits de tous les jours, de tous les moments, qui sont la vie, qui font que l'on aime ou que l'on n'aime pas? Vous ne savez et vous ne saurez rien de mes débats quotidiens, de cette guerre incessante. Vous m'accuserez là où je me trouverai grand; vous vous tromperez à tout moment dans l'ignorance forcée oi^i nous serons, vous de moi, moi de vous.
L'amitié va plus loin que l'amour; car, à mes yeux, elle est le dernier degré de l'amour, la quiétude et la sécurité dans le bonheur.
Vous m'avez dit : « Aimez-moi comme on aime Dieu. » Mais avez-vous bien pensé à ce que vous disiez là? 11 n'y a que ceux qui voient Dieu qui l'aiment. Tout SirapJiita est là. Mais, d'ailleurs, sur quoi se fondent les croyances religieuses? Sur le sentiment de l'infini qui est en nous, qui nous prouve une autre nature, qui nous mène par une déduction sévère à la religion, à l'espoir.
Entre homme et /emme, cette base de croyance pour les senti-
Tôt CORRESPONDANCE.
menls ne peut se fonder que par une connaissance intime sans réticence; il faut se graver dans le cœur l'un de l'autre par tous les moyens, et, croyez-moi, l'amour est alternatif, il va du plaisir à l'àme, comme de l'âme au plaisir; ce sont deux voies qui mènent également à l'alliance étroite que vous nommez une amitié. Les dévouements qui nous rendent un seul être, la certitude de les exciter, la certitude de les accomplir, ces magnifiques témoignages de l'amitié ont besoin d'une source.
Voilà ce que je vous disais d'un mot, en vous disant que les sentiments sont absolus; ils sont entiers ou ne sont pas, ils sont infinis, sans bornes; et vous en mettez aux vôtres, et vous voulez qu'entre ces cloisons, ce soit l'infini. Que voulez-vous! puis-je vous déguiser ma pensée ? cela serait-il bien ? II y a en moi le sentiment du grand à un trop haut degré pour que je ne trouve pas cela petit.
Vous me demandez quel cœur de femme m'a inspiré ce que vous avez lu. Croyez-vous que, si j'eusse possédé ce cœur de femme, je l'eusse traîné à la face du public, mis sur les tréteaux d'un livre? Non, j'ai pris cela en moi, et, si vous le trouvez bien, vous devez imaginer que je vous parle vrai en vous disant ces choses qui ne sont ni dures ni amères, mais qui sont l'expression calme de la situation oii vous nous mettez.
Mes souffrances ne se calment pas, les affaires retardent mon départ, je ne sais s'il aura lieu. Le travail et toujours le travail! c'est comme l'eau de la mer pour le marin, et, comme le marin, je suis seul ! voilà ma vie. 11 est permis de murmurer, quand une goutte d'eau douce tombe du ciel, de ce qu'elle va tomber loin de vous.
Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, mais il est aussi impossible d'empêcher certaines idées de se présenter à l'esprit, qu'il est impossible de s'empêcher d'aspirer de l'air pour vivre. Un effet du hasard m'a permis de savoir qui vous étiez, et je me suis refusé à l'apprendre. Je n'ai rien fait d'aussi chevaleresque en ma vie, rien! J'ai trouvé cela plus grand que de risquer sa vie pour deux minutes de conversation. Mais ce qui vous étonnera bien davantage, c'est
que je puis le savoir à toute heure, à tout moment, et que je m'y refuse, parce que vous voulez que je l'ignore. Pour moi, celle situation est intolérable; j'ai toute la force de caractère nécessaire pour obéir; mais le combat est en raison de cette force même, et vous devez voir à quel tourment vous m'avez condamné, si vous admettez que la curiosité soit une nécessité chez les imaginations vives.
Je ne veux pas me mêler des idées qui vous sont personnelles; mais je veux vous dire les miennes. L'échange des sentiments et des idées me semble impossible entre deux personnes inconnues ; il y a au fond de cela quelque chose qui sent la tromperie, qui engendre, au milieu des plus douces pensées, la défiance; il y a peu de dignité, peu de grandeur; je ne l'ai jamais souffert, quoique je n'aie aucun droit à recevoir ni à donner. Enfin, que ce soit un bon ou un mauvais sentiment, je l'éprouve, et mon âme est blessée. Tout cela m'est venu en regardant votre sépia, et en vous préparant un don, précieux aux yeux de ceux qui m'aiment et dont je suis avare, que je refuse à tout ce qui n'a pas touché vivement mon cœur ou qui ne m'a pas été serviable : une chose qui n'a de valeur que pour les amitiés de cœur à cœur. Comme il faut que le relieur y passe et que vous ne pouvez avoir cette pauvre chose qu'après- demain, vous pouvez encore dépouiller mon offrande de toute amertume*.
Ne croyez pas que ma demande entraîne une nécessité de nous voir, que je veuille être présenté chez vous. Non, le plus profond mystère est une de ces friandises que caressent les âmes tendres; mais le mystère n'est pas Pincginu. Le mystère est le refuge de tous ceux que la publicité met au grand jour. J'ai toujours pensé que tout est possible et calme sous la protection du mystère. Aussi, dites que ce que je vous envoie, vous Pavez acheté comme on achète un tableau ; dites que vous avez su que mon libraire faisait ce commerce, et il ne vous démentira pas; seulement, il n'aura jamais rien à vendre, car je ne lui en laisse jamais la faculté ; à cet égard, mes conventions sont très-précises. J'ai refusé sur cet article le prince de Metternich, quelque grâce qu'il ait mise à sa
1. Il s agissait de l'ouvoi du manuscrit autographe d'un de ses ouvrages.
demande. Quant à mon nom, comme je n'en ai qu'un, il s'ensuit que je n'en ai pas, parce qu'il appartient à tous mes amis ; je me nomme Honoré ; mais aussi les personnes qui veulent une de ces réserves d'affection que je trouve si jolies, si près de Tenfance du cœur, forgent- elles toutes un nom de fantaisie ; mais ce sont de ces petits faits d'amitié qui n'adviennent pas quand tout sépare, là où tout devrait réunir.
-■^ Ma vie est décidément trop pesante pour être jamais épousée par un cœur où «il y a quelque sensibilité. N'ayez pas d'amitié pour moi, j'en veux trop; comme tous les gens qui luttent, qui souffrent et travaillent, je suis exigeant, défiant, volontaire, capricieux ; et vous ne pourriez sans doute en rien obéir à mes caprices, qui sont, croyez-le, des pensées très-logiques et point fantasques; car ce qui semble caprice, aux yeux des gens sans âme, m'a toujours semblé la raison du cœur. Certes, si j'étais femme, je n'aurais rien tant aimé que quelque âme enterrée comme un puits dans le désert et qu'on ne connaît qu'en se mettant au zénith de l'étoile qui l'indique à l'Arabe altéré ; mais quelle grandeur ne faut-il pas!
Que je vous dise une de mes délicatesses. N'écrivez jamais à quelqu'un que vous aimerez sans mettre votre lettre sous une enveloppe, car il y a quelque chose de froissant pour le cœur à savoir qu'une écriture aimée est en contact avec les doigts de trois ou quatre personnes. Mettez toujours, entre vos pensées et votre âme que cette lettre renferme, une barrière.
Allons, adieu. Soyez heureuse! et moi, je reprends le collier du cheval attelé à un manège. »
Il est des âmes fieras avec lesquelles on peut tout se permettre, et vous êtes bien tombée, car ce que l'on nomme le talent chez les hommes, qualification que je n'accepte pas pour ce qui me regarde, ne s'allie pas toujours avec le caractère individuel. Le flacon n'est pas tenu d'être en harmonie avec l'élixir. Soyez sans inquiétude pour votre amie comme pour vous. Le voile, comme celle qui s'y cache, vous comme elle, tout est pénétrable et rien ne sera pénétré. Je puis, si vous le voulez, vous envoyer la preuve que je puis tout
COHIIESI'ONUANCE. toù
savoir et que je ne sais rien ; soit que vous m'écriviez vous-même, soit que vous m'écriviez par la main d'une autre, il est impossible que qui que ce soit sache quoi que ce soit sur vous. La plus grande garantie de mon respect pour la parole que vous m'avez demandée, est dans cet effroi que vous témoignez, et dans cette défiance que je ne juge point.
Seulement, vous confirmez tout ce que je vous disais sur la limite des affections qui n'en veulent point connaître; et, moi, je sais d'avance combien la poésie de la vie, dont tout le monde a soif, est rare dans notre plate époque.
Vous comprendrez facilement que ce que nous avons donné dans notre pensée, n'est plus à nous. Je vous envoie ce qui était à vous le jour où j'ai cru distinguer à travers les nuages quelque chose de chaud, de lumineux en vous. Jetez, entre ces pages froissées dans les ateliers, et qui sentent le travail, jetez-y quelque poudre odorante pour les parfumer; vous avez ce que je destine aux cœurs que je possède entièrement, et il n'y en a pas quatre; gardez-le quoi qu'il en soit de nous, et peut-être sera-ce un triste souvenir, car je succombe au travail, au défaut de tranquillité, à mille ennuis matériels qui me dévorent, et surtout à un désir que rien n'étanche ; la loyauté que vous avez réclamée de moi pour vous, je la demande de vous pour moi, car, je vous le répète, soyez sans inquiétude. Dieu n'est pas plus sûr de lui-même que je ne le suis de moi sur cette promesse. Elle est, comme certains serments que je fais, un pacte arabe. Promettez-moi qu'en quelque situation que nous nous trouvions, vous vous tairez sur nos relations, quelque peu compromettantes qu'elles soient; que, quoi qu'il puisse arriver, elles seront comme si elles n'avaient jamais été.
J'ai souri de votre mot impossible, en pensant aux ailes qui devaient tout franchir ; mais, quand j'aurai votre réponse, je vous en dirai davantage, car remarquez que je me fie bien plus à vous que vous ne vous fiez à moi.
Sachez une circonstance qui m'est tout étrangère : vous avez envoyé votre première lettre à mon libraire, qui en a lu le cachet ; il me l'a remise en présence de plusieurs personnes, en riant, comme un libraire qu'il est, et ce nom de Louise a été connu. Mais, quand on m'a demandé ce que c'était , j'ai répondu que
c'était une des cent mystifications qui m'arrivaient par an, et tout est tombé sous le naturel de ma tromperie.
Je ne crois pas que votre imprudence aille plus loin ; ma vie est si ardente, que ces sortes d'aventures extérieures n'y manquent
point.
Merci de vos bons sentiments; je crois, vous le voyez, encore beaucoup à vous, malgré tout.
Eh bien, chère Louise, voilà donc où aboutissent ces amitiés sans nourriture ; pas un mot, pas un brin de branche sur laquelle les pieds de ce bel oiseau bleu qu'on nomme l'espérance puissent se prendre! Vous me laissez seul, inquiet! Vous ne savez rien de ce cœur où vous avez voulu une place, vous le troublez profondément, et vous n'y jetez rien qui puisse calmer ses agitations!
Où êtes-vous ? Si vous aviez quitté Paris, je devrais le savoir. Au milieu d'un redoublement de tracas d'affaires, de travaux, j'ai saisi une minute pour me plaindre; mais vous ignorez toutes les heures que j'ai passées sous ces arbres, occupé à rêver, cherchant à me rafraîchir l'âme fatiguée, faisant mille projets, cherchant un monde de choses. Pourquoi , par quelle fatalité vous êtes-vous condamnée à ne pas connaître tout ce que j'ai de bon, et ne voulezvous savoir que les expressions du doute, de la crainte, du chagrin? Seriez-vous malade, souffrante? que penser? que croire? Vous imaginer oublieuse ou malade, quelle alternative!
Je travaille constamment, sans relâche; je n'ai que quelques minutes par jour, et vous ne saurez jamais ce qu'il y a d'affection dans cette lettre. Il y a des soupirs de détresse qui se perdent au milieu de ce bruit de Paris. Je ne sais rien de vous. Si j'avais à vous confier quelque chose qui ne s'écrit pas! que faire? garder le silence. — Allons, je me plais à croire qu'au moins vous ne souffrez pas.
J'ignorais vos chagrins et vous ignoriez les miens. Je suis si violemment atteint, que le désespoir s'est emparé de moi. Je ne vous
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dirai pas ce qui serait pour vous un sujet de regret ; non, je vous tairai la cause de mon silence. Il y a un moment, dans la vie entièrement malheureuse, où le découragement et le doute sont si complets, qu'on ne se baisse plus pour ramasser la planche de salut. J'en suis là; y aura-t-il un réveil? je ne sais. Ce que je sais bien, c'est que, quand on est malheureux, tout vous accable.
Je souhaite que, quand vous aurez reçu ce petit mot où l'amertume est pour moi, et non pour vous, les anges du ciel aient écarté tout chagrin d'autour de vous, que votre enfant soit bien, que toute souffrance soit dissipée ; enfin, je veux que vous sachiez combien le cœur à qui vous avez confié quelque chose de vous est pur de toutes les choses mauvaises dont vous le chargez, et avec quelle ferveur il désire que tout vous soit heureux dans la vie. Cette conviction ne doit pas venir d'une parole, mais d'un sentiment dont je veux empreindre à jamais ce papier. Je me replonge dans mes douleurs.
Sovez heureuse !
Cette figure m'émeut trop pour que j'aie un avis; on ne juge pas ce qui plaît; mais, arlistement parlant, ce croquis est délicieux et finement dessiné. C'est ce que vous me disiez; mais le propre de Séraphitus, c'est-à-dire de l'être aux deux natures, de l'ange, est un corps; la tête n'est plus que peu de chose comme caractère. Si vous voulez voir la réalisation de cette figure, il faut aller dans l'atelier de M. A..., et demander à voir sa madone, et rester quelque temps devant l'ange de droite, là est Séraphita.
Est-ce votre portrait? je le crois; mais je ne l'ai cru que quand je l'ai vu. Quand je vous ai écrit, j'étais, comme je le suis encore, sous le poids de chagrins violents qui brisent ma vie, des chagrins que je ne puis vous dire, parce qu'il faut pour ces confidences un cœur à soi; une sœur qui soit plus qu'une sœur, et que votre manque de confiance est désolant!... Un attachement inconnu au monde, dans le secret duquel ne serait personne, est un de mes rêves; et il y a en vous un cœur qui a autant d'imagination que l'imagination a chez moi de cœur. Cette figure qui s'était penchée sur moi pendant une nuit et qui s'envolait m'avait causé je ne sais XXIV. 17
quelle violente irritation d'enfant qui aime mieux briser son jouet que de ne pas se l'expliquer. Je suis très-enfant, et je serai toujours trop jeune, trop croyant, trop facile à tromper. Si j'avais une certitude qu'aucune de mes idées n'est trompée, vous me verriez docile et sans révolte.
11 a fallu cinq ans de blessures pour que ma nature tendre se détachât d'une nature de fer; une femme gracieuse, cette duchesse dont je vous parlais, et qui était venue à moi sous un incognito que, je lui rends cette justice, elle a quitté le jour où je l'ai demandé, — je ne dis pas cela pour vous faire revenir sur votre vouloir! — eh bien, cette liaison qui, quoi qu'on en dise, sachezle bien, est restée, par la volonté de cette femme, dans les conditions les plus irréprochables, a été l'un des plus grands chagrins de ma vie; les malheurs secrets de ma situation actuelle viennent de ce que je lui sacrifiais tout, sur un seul de ses désirs; elle n'a jamais rien deviné; il faut pardonner à l'homme blessé de craindre quelques blessures.
Vous me parlez de trésor, hélas! savez-vous tous ceux que j'ai dissipés sur de folles espérances? Moi seul sais ce qu'il y a d'horrible dans la Duchesse de Langeais. Enfin, votre lettre a calmé mon irritation, mais sans en détruire le principe; car, pour moi, l'incertitude des plus vitales raisons de l'attachement est un des plus grands tourments qui puissent m'être infligés, et, si vous me connaissiez, vous auriez quelques remords de ne me montrer que ce qui est de nature à me faire bondir comme un lion dans sa cage.
Votre dernière lettre était pleine d'âme, et spirituelle ; vous m'avez ôté le regret de vous avoir affligée, puisque votre cœur s'y dévoilait; pouvez-vous empêcher un poëte de vous rêver jeune, belle et spirituelle? Quand on a tant désiré cette réunion de tendresse chez une femme, n'est-il pas naturel d'y croire quand le rêve se présente au moment même où la vie lasse, où l'on aime mieux le repos de la mort qu'un constant travail? Oui, mon rêve ne s'est jamais réalisé; j'ai vu toutes les femmes désirer que leur affection fût connue. C'est ou une gloire pour elles, ou un sacrifice de plus; moi, je voudrais une tendresse qui fût un secret entre deux êtres seulement, éternellement inconnu, caché comme le trésor de l'avare; mais il paraît que cette céleste poésie est impossible.
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Je voudrais savoir beaucoup de choses de vous, mais je ne sais comment vous les demander; vous me paraissez trop occupée, vous pourriez vous fâcher de mes questions. Et cependant, pour se livrer entièrement, n'existe-t-il pas bien des sympathies à connaître, afin de ne se pas blesser mutuellement? J'ai la plus grande estime pour les caractères complets, et les choses à demi me font peine, moralement comme physiquement.
Vous me parlez de ma santé, elle est bien détruite par mes derniers travaux, et le bonheur est le seul remède; malheureusement, je n'aperçois devant moi que travaux plus ardus que tous les précédents; je suis condamné à trois ou quatre années de travail constant, douze ou quinze heures par jour, et je frissonne en pensant à tout ce que je trahis en vous écrivant; aussi faudra-t-il m'enfuir dans quelque coin pour me tirer de tous mes travaux attendus et commencés. Il n'y a que moi qui sache ce qu'une pensée fait de ravages dans mon esprit.
Merci de votre dernière lettre, encore merci! je voudrais plus, je le dis comme un enfant, mais vous avez ma parole ; je voudrais bien avoir un talisman des Mille et une Nuits!
Adieu! il est deux heures du matin, et il faut reprendre les misères de l'artiste.
Je suis épuisé de travail; au lit pour dormir et me reposer pendant six jours! Et cependant, il va falloir se relever et travailler, car il faut encore finir deux volumes que je dois par traité; le dernier de tous, mais le plus odieux, puisqu'on s'en fait une arme pour me tourmenter. J'ai à peine le temps et la force de vous envoyer toutes les gracieusetés du cœur.
Vous avez dû deviner que j'étais malade; le docteur est venu parlant trop haut : il exige que je prenne l'air natal, que je demeure un mois en Touraine; j'irai quand je pourrai !
Votre dernière lettre m'a bien peiné. Les malades sont plus mélancoliques que les gens en bonne santé. J'ai pensé que j'avais
raison de ne croire qu'aux sentiments absolus; s'ils ne sont pas infinis, que sont-ils?
Je souffrais onze heures sur douze; il a fallu se soumettre. Quand je suis malade, je me regarde comme n'existant plus.
Mille tendres compliments.
J'ai été absent d'ici; je vous ai écrit de Chantilly, je suis revenu ce matin, et, à quatre heures, j'admirais, avec un de ces abandons entiers si rares dans la vie, la page suave et chaude que vous m'avez envoyée; j'y respirais l'air que le médecin m'a ordonné de respirer pour recouvrer l'usage de toutes mes forces. Dans ces moments-là, on est moins homme; votre lettre est venue, je l'ai lue dans la disposition de faire humblement ce que vous voudrez.
Faites donc! vous ne répondrez qu'à vous-même de ce que j'enverrai de désirs perdus au ciel. Cependant, c'était aussi au nom d'un enfant que l'on a méconnu la plus pure des passions, celle précisément que vous voulez. Vous m'imposez de dures conditions d'existence, eh bien, ce peu que vous donnez est encore plus que rien. J'aimerai ce petit coin si bien rendu en pensant à ce que vous y avez enterré de richesses et ce que vous avez gardé de consolations.
Et cependant, que de choses j'ai à vous dire! Vous connaîtrez tout de moi; moi, je ne saurai rien de vous, car me dire tout ce qui vous advient, être pour vous un ami, ne serait-ce pas vous connaître? Je ne me refuse pas à ce que vous voulez; mais mon esprit intuitif m'y fait voir à tout moment des réticences blessantes pour le cœur. Si vous connaissiez tout ce qu'il y a de chevaleresque dans ma loyauté, vous ne seriez pas si désespérée de refuser ce que je demande. D'abord, je ne demande pas à vous voir ni à vous connaître; je demande comment nous serons amis sans cela. Je suis plein de foi pour le miracle, et, l'ayant promis, c'est à vous de le réaliser. Remarquez que vous n'aurez jamais de tels éléments, un cœur si enfant et si croyant, une âme si peu homme, quoi que vous en disiez.
Si vous saviez quelle est ma puissance de pénétration, d'après
le peu d'indices que vous laissez, vous connaîtriez quelle est ma religion d'âme sur les choses dites.
En effet, vous ne connaissiez presque rien de moi, je le vois; vous n'avez pas lu ce Lys dans la vallée, qui est le sujet d'un odieux procès; vous m'écrivez en anglais; vous ignorez, à ce que je vois, beaucoup de mes écrits. Si vous saviez que, comme les sauvages à la recherche de leurs amis ou de leurs ennemis, ces petites choses peuvent me mener à vous, vous seriez au moins touchée de ma réserve, et vous auriez compris ce que je voulais. Je veux m'attacher à un lien, mettre le pied sur un peu de grève; faites-la aussi déserte qu'il vous plaira, mais ne me laissez pas voler à plein ciel sans y rien rencontrer. Que répondrez-vous à cela?...
Je suis à votre discrétion, je ne veux ni vous affliger ni vous déplaire, et je ferai comme vous voudrez; seulement, ayez de l'indulgence pour celui que vous aurez emprisonné dans les ténèbres.
Il n'y a réellement que fort peu de choses d'art qui puissent me donner autant d'émotion que j'en reçois de cette aquarelle. Je voudrais savoir si c'est vous qui l'avez composée; elle est (pour moi) sublime. Il faut vous dire qu'à part la hauteur des collines du fond, il existe en Touraine une petite chose semblable où se sont passées les heures les plus solennelles dans ma vie intellectuelle; là, j'ai fait Louis Lambert, rêvé à Sèraphiia, décidé le Père Goriot, repris courage à mes horribles luttes d'intérêts matériels. Ce dessin est pour moi sans prix, je le trouve au-dessus de beaucoup d'oeuvres, et je me vois votre redevable. Vous avez un grand talent.
Je vais tous les jours plus mal, et mes affaires, qui paraissaient devoir bien aller, s'embrouillent à me faire perdre la tête. Dans les moments difticiles, je me promène dans le dessin.
Mille caresses d'âme.
Au moment où votre lettre m'est arrivée, j'ai été arrêté et mis en prison pour six jours, pour subir des condamnations de garde
nationale. Je n'ai pu que lire votre lettre; il me serait difficile d'y répondre ici, car me voilà obligé de traiter par écrit les affaires les plus délicates, relatives à des choses de la dernière urgence, comme mon procès qui se juge vendredi.
Je ne sortirai que mardi prochain. Cette prison est infecte! Tous les prisonniers sont en commun; je suis dans un coin, sans feu, et il fait très-froid; enfin, rien ne peut exprimer le tapage qui s*y fait, car tous ceux qui sont là ne sont que des ouvriers et des gens sans éducation. Je suis, en ce moment, obligé de vous quitter pour écrire d'autres lettres pressées. Je ne vous ai écrit ces lignes que pour vous épargner toute inquiétude.
Vos fleurs embaument ma prison; c'est vous dire combien elles me font plaisir!
Mais, chère et gracieuse Louise, qu'est ce petit dolce au prix des quatre paroles qui les accompagnaient! Mon cœur vous répond de toutes ses cordes, car vous avez frappé sur bien des endroits, toujours jeunes, malgré le malheur.
Je suis un peu mieux, à force de protection et d'argent; je suis dans une chambre d'où je puis voir le bleu du temps, j'ai du feu (je mourais de froid) et je vais travailler plus à l'aise.
Le cœur de ceux que le malheur n'a point aigris est plein d'affection pour l'affection ; mais, quand ce sont des hommes d'art ou de pensée, ou de pensée et d'art tout ensemble, ils ont les plus beaux trésors. Votre bouquet s'est planté là au beau milieu.
Quand vous venez à moi si tendre, si bonne, si affectueuse, si bien sans défense, et que je vous crois toute à moi, alors il me semble que je vous connais, je puis obéir à tout; mais, quand vous êtes autrement, alors je deviens mauvais.
Pourquoi? je ne le sais pas. En vérité, je vous dis ces choses comme un enfant parle à sa mère.
Je ne puis me promener que dans une chambre de dix ou douze pieds de long sur six de large; mais je vais travailler là comme je travaille chez moi, dix-huit heures sur vingt-quatre. Qu'importe où l'on est quand on ne vit pas par les lieux, mais par la pensée.