CORK E S P ON D A NGE. J
Allons, me permcttez-voiis de vous serrer la main? Oui, n'estce pas?
Quelles sont donc les questions auxquelles je n'ai pas répondu?
Chère,
Quand vous lirez, sous peu de jours, la fin de l'œuvre dont vous avez le commencement, vous comprendrez comment je ne puis que vous écrire un petit mot, où sont contenus autant de remercîments qu'il y avait de gracieusetés dans les dernières paroles de votre dernière lettre. Je suis perdu de travail, je vis comme un fou, toujours à raboter, à polir (et surtout ne mangeant ni ne dormant) la blanche et belle statue qui, une fois finie, me laissera libre de mourir tranquille, si Dieu le veut, caria vie me lasse.
Pardonnez ce murmure ; vous le comprendriez si vous assistiez à ma longue passion.
Merci, merci de toutes vos fleurs, de celles du cœur, et des roses. Ne me croyez pas insensible : je suis malheureux, et occupé sans une heure à moi, voilà la triste vérité.
Merci, chère, vos fleurs m*ont rendu un peu de courage; car, le jour de ma fête, j'ai été obligé de travailler plus que tout autre jour; je n'aurai fini que jeudi. Je ne vous écris ce petit mot que pour vous remercier, je vous écrirai avant votre départ plus en détail. Songez à moi le 20 : c'est le jour de ma naissance. Que voulez-vous! je n'ai qu'un nom, faites-m'en un autre.
Oh! oui, je vous ai bien tendrement reçue. Je vis dans vos parfums, vous aurez le Lys avant tout le monde; peut-être pour l'emporter à la campagne, car j'espère avoir fini le 25. Quelle œuvre! et que de nuits perdues! il y en a bien deux cents. Rien ne peut récompenser de cela que vos fleurs et l'adorable cadeau que vous y avez joint.
• Me voici libre, mais plus enchaîné que jamais; car il faur, pour
sauver mon libraire d'une ruine certaine, que le livre dont vous avez lu la moitié soit fini d'ici à cinq jours, et il faut que je travaille nuit et jour, c'est-à-dire que je passe cinq nuits de suite ! Voilà ma vie depuis huit ans. Puis les affaires les plus épineuses me relancent; il faut que je trouve des sommes énormes pour éteindre le reste de mes obligations, et les affaires d'argent sont impitoyables, elles n'attendent pas, elles commandent, elles vous serrent; je n'aurai ma libre disposition que dans quelques mois; jusque-là, tous ceux qui m'aiment ne connaissent rien de moi. Je suis comme un cerf aux abois.
Vos roses ont fleuri dans ma détestable prison. A vous mille tendres choses, autant qu'il y avait de parfums dans les boutons éclos.
Cara,
Le procès est gagné! La presse, les ennemis, la littérature, tout s'était soulevé contre moi; jamais on n'avait tant entassé de calomnies et d'infâmes suppositions contre un homme. Enragés tous des succès que je n'ai point mendiés, fatigués de me savoir juste et noble de caractère, ils ont essayé de ternir le cœur et l'âme, la vie d'un homme qui méprisait leurs atteintes avec un dédain royal ; voilà pourquoi ma défense a été nécessitée par le comble des lâchetés. Il a fallu rugir un soir, pour faire taire toutes ces grenouilles.
Vous comprenez mon silence, j'espère; il a fallu courir, travailler; enfin, en quinze jours, je n'ai pas dormi trente heures, et j'ai à faire encore les cent dernières pages du Lijs, que je veux faire paraître mardi ou mercredi, 8 juin. Si vous n'êtes pas à Paris, hâtez-vous de le demander au reçu de cette lettre à Werdet, /^9, rue de Seine, car mon libraire m'a supplié de ne pas lui en prendre un seul exemplaire pour mes amis, ayant besoin de tous pour sa vente, qui lui vient comme une manne dans le désert. Je vous écris au milieu de l'imprimerie et de la bataille des épreuves.
Avez-vous entendu de loin mes remercîments le 16 et le 20 mai, deux journées que les circonstances m'ont rendues si horribles et
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où vous m'avez jeté des fleurs d'autant plus belles que j'étais plus triste et plus accablé?
Oui, n'est-ce pas?
J'ai reçu votre charmante marine; je ne puis pas vous donner mon avis sur une œuvre qui, pour moi, devient une œuvre de sentiment; mais ce que je puis vous dire, c'est que les connaisseurs qui me voient m'ont tous demandé qui avait fait cela. Et vous savez que je ne puis répondre. Pour que je mette cela dans une place, il faut que j'aie un pendant ; car je n'ai que deux places, c'est de chaque côté de la cheminée, et les deux places sont prises par deux méchantes lithographies, qui ont le don de me faire quelquefois rire; mais, depuis que je me mélancolise, j'ai remarqué que l'âme s'ennuie des figures, et qu'un paysage lui laisse bien plus de champ.
Pardonnez-moi de tendre ainsi honteusement la main à votre pinceau, qui ressemble au petit chien qui secoue des pierreries. Il faudra que j'aie du bonheur dans mon premier livre pour pouvoir m'acquitter. Dès à présent, j'en désespère et je serai toujours insolvable.
Pardonnez-moi la rareté, la brièveté de mes lettres; mais, deux fois par semaine, j'ai des agonies de trente-six heures avec la Chronique de Paris, un journal dont tous les rédacteurs sont malades, et dont je porte à moi seul le poids, par la grande raison qu une partie de ma fortune y est engagée; ce qui fait quatre jours de moins, et le reste de la semaine est pris par mes travaux et mes affaires. J'ai précisément un procès qui se juge cette semaine, le lendemain de la mi-carême; si les juges ont été au bal, ils n'écouteront pas. Voici le jour qui se lève, et j'ai là de l'ouvrage en souffrance, n'est-ce pas être purement ouvrier? Il est des nécessités si grandes dans la vie des artistes, qu'il faut vivre près d'eux pour les comprendre, et, quoi que vous en disiez, le monde est un obstacle à cette fraternité d'âme.
Vous êtes bien heureuse de pouvoir faire de l'art pour l'art!
Ai-je le temps de penser? Après un revers de fortune assez cruel, j'ai été obligé d'aller en Italie et d'en revenir en vingt jours. J'arrive aujourd'hui 22 août et je trouve votre lettre, qui me désole pour ce qui vous est arrivé de douloureux, nous avions donc une sympathie de plus : c'était de souffrir à l'insu l'un de l'autre, ensemble. Vous avez tort de ne pas m'écrire plus souvent.
Quant à moi, j'ai été ballotté par tant de douleurs , d'intérêts froissés, que je ne vis que par conscience; j'ai perdu l'être que j'aimais le plus au monde, et suis dans un tel conflit d'intérêts à débattre, que je ne puis, pour aujourd'hui, vous écrire que ce petit mot; car, moi aussi, j'arrive et je vous écris hors de chez moi dans une auberge où je suis arrêté en revenant d'un second voyage.
J'espère que vous m'écrirez plus en détail; et moi, dans quelques jours, j'espère être plus calme et plus rassis et pouvoir vous dire plus de choses. Aujourd'hui, je ne puis que vous laisser deviner tout ce qu'un cœur souffrant demande à un cœur aimant.
Pauvre chère,
Vous ne sauriez rien comprendre à une pareille existence, et ce qui, dans une vie paisible et régulière, devient un crime, est un accident naturel dans une vie aussi agitée. Comment ne voulez-vous donc point partir de cette idée fondamentale, que, loin de posséder une obole sur cette terre, les malheurs de ma vie ont fait que, depuis dix-huit ans, je dois une somme supérieure à tout ce que je pouvais prétendre de patrimoine, et que ma plume doit suffire nonseulement à mon existence matérielle, mais encore à l'extinction de cette dette et de ses intérêts ; ma plume, entendez-vous ?
Alors, les jours et les nuits sont employés à cette œuvre, et rien ne suffit! il faut toujours lutter non-seulement contre les difficultés matérielles de la vie, mais encore contre l'accablement, contre les difficultés littéraires, contre tout. Incessamment arrêté par des obstacles qui surgissent, il m'est impossible de dire à midi ce que je ferai à une heure ; le temps est-il jamais suffisant à ces trois