CO HUES POND AN CK. 2G
luttes? Je ne m'en tire que par la rapidité des conceptions et des aperçus.
Aussi ne me demandez pas pourquoi vous n'avez pas eu un souvenir de moi le 25 août. Le 25 août, j'ai dormi quinze heures, la nature physique s'étant épuisée le 23 et le 2l\. J'avais employé ces deux journées, à mon retour d'Italie, à lire ma correspondance (en vingt-cinq jours d'absence, j'ai eu quarante-huit lettres), à répondre, à m'occuper de mes payements, à les coordonner, à trouver des ressources. La fatigue du voyage était grande, car j'ai fait quatre lieues à l'heure et suis venu en quatre jours de Turin par le Simplon; elle s'est combinée avec mes fatigues morales. La douleur effroyable qui m'attendait est venue : elle était là parmi toutes les lettres, la lettre de deuil! J'ai succombé, j'ai dormi quinze ou seize heures pendant trois jours, je ne pouvais rien, j'étais comme un enfant de deux jours.
La personne que j'ai perdue était plus qu'une mère, plus qu'une amie, plus que toute créature peut être pour une autre. Elle ne s'explique que par la divinité. Elle m'avait soutenu de parole, d'action, de dévouement, pendant les grands orages. Si je vis, c'est par elle, elle était tout pour moi; quoique, depuis deux ans, la maladie, le temps, nous eussent séparés, nous étions visibles à distance, l'un pour l'autre ; elle réagissait sur moi, elle était un soleil moral. Madame de Mortsauf, du Lys, est une pâle expression des moindres qualités de cette personne; il y a un lointain reflet d'elle, car j'ai horreur de prostituer mes propres émotions au public, et jamais rien de ce qui m'arrive ne sera connu. Eh bien, au milieu des nouveaux revers qui m'accablaient, la mort de cette femme est venue.
Oui, la liquidation de la Chronique s'est faite en me grevant d'une somme énorme. Enfin, il faut, vis-à-vis de mon libraire, qui est en avance avec moi, que je travaille six mois sans rien gagner, seulement pour m'acquitter envers lui. Et, pendant ce temps, il faut payer et vivre! Avec quoi? J'ai peu d'amis, tous ont fait ce qu'ils pouvaient, je n'ai rien à attendre. Dans ces anxiétés, je travaille nuit et jour; comment voulez-vous que j'aie un soin, une attention? Je n'ai ni une heure pour pleurer, ni une nuit pour me reposer.
'Laissez, laissez cet abîme de chagrins où je vous ai dit de ne pas mettre les pieds. S'intéresser à moi, c'est souttrir; nous ne nous connaissons que moralement, vous pouvez encore vous dispenser d'épouser la vie la plus horrible qui ait pu peser sur un cœur expansif et tendre. Et la calomnie n'est-elle pas venue essayer de représenter un autre que moi, pour me ravir celte estime qui appartenait à mon courage! Vous rencontrerez des gens qui disent que je suis fou; d'autres, que je suis très-riche; d'autres, que je suis en prison pour dettes; d'autres, que je suis un homme à bonnes fortunes. Enfin, il y a de moi mille portraits dont pas un ne me ressemble. Est-ce là souffrir?
Et, quand je rencontre une bonne âme, elle se tient à l'écart. J'ai • maintenant à toujours écrire, courir, travailler, me battre sur tous les points où je suis menacé, ne soyez pas exigeante.
Trouvez ici mille fleurs d'àme; la Saint-Louis peut être tous les jours.
Car nia ,
En arrivant d'un long et pénible voyage entrepris pour rafraîchir un peu ma tête fatiguée outre mesure, je trouve cette ligne de vous, bien concise, bien triste dans sa solitude ; mais enfin c'est un souvenir. Soyez heureuse est un vœu de mon cœur, bien pur et bien désintéressé, puisque vous l'avez ainsi voulu.
Je me replonge^dans le travail, et là, comme dans un combat, la lutte occupe exclusivement; on souffre, mais le cœur s'apaise.
A M. THÉODORE DABLiN, A PARIS.
Paris, 2 2 janvier 1837, au matin.
Mon bon Dablin,
L'affaire pour laquelle je vous avais prié d'être mon arbitre s'est atermoyée après mille peines de ma part; il m'a fallu remuer un monde; mais la transaction dépend elle-même d'un iravail forcé auquel le me suis condamné. Elle n'est valable que si
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mon ouvrage paraît cette semaine ; j'y ai passé les jours et les nuits, et je suis malade ; j'ai un commencement d'inflammation ou je ne sais quoi des intestins. C'est le fruit de cette année de soucis, de travaux et de chagrins.
11 m'a été impossible d'aller vous voir. J'espère être quitte de tout mercredi; donc, mercredi j'irai vous voir. Tous mes soucis ne sont pas finis avec mon affaire : d'abord ma lutte financière n'est qu'apaisée et supportable, puisqu'il faut libérer ma plume, et je dois encore cinq articles de journaux et un demi-volume; c'est trois mois de travail, sans gagner un sou. Cependant j'espère en finir cette année. Mais je vous conterai tout cela au coin du feu mercredi.
Pour voir « la veuve Durand », il faut dire son nom, et vous êtes inscrit sur la liste.
Les deux jours où vous êtes venu, j'étais aux imprimeries.
Tout à vous.
A M. MAURICE SCIILESINGER , A PARIS.
Juillet 1837. Mon cher maître Schlesinger,
Il était fort indifférent que la composition dont j'ai épreuve fut brûlée, et très-important que celle des seize feuillets fût sauvée, ainsi que cesdits feuillets, attendu qu'il faut renoncer à Gambara, dont nous avons la tête et la queue sans le milieu, et qu'on ne recommence pas facilement ce qui a été jeté sur le papier. J'ai toujours eu peur de ces sortes d'affaires, et voici la troisième fois qu'on me perd un manuscrit; je ne les ai jamais refaits. Je vous dirai samedi le temps qu'il faudrait pour arranger cela ; mais, dans le cas où il faudrait refaire les quinze ou seize feuillets, nous aurions besoin d'au moins deux semaines, et je vous prie de bien considérer que j'ai fait ma copie; voilà pourquoi je vous disais qu'il était utile de copier les manuscrits, afin d'en avoir le double en cas de malheur. Il m'est impossible de refaire ce qui a été une
fois fait, si cela se perd, et je veux cependant sauver Gambara. Il est clair que, quand une imprimerie brûle, il faut que mes manuscrits y soient !
Comment n'a-t-on pas ôté la copie des casses ? Sachez si c'était composé, s'il y en avait épreuve, si l'épreuve ou la copie n'est pas au bureau de correction. C'est un affreux malheur, qui ne serait pas arrivé si vous m'aviez laissé composer chez M. Béthune la copie pour votre journal, comme je le fais pour les autres.
Je veux le tout composé, pour tout corriger; cela nous rejettera sur août.
Mille compliments.