‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 130 sur 229 · CLXXIX · texte numérisé non relu

CLXXIX

A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS

Novembre 183 7.

Ma chère Laure,

Ne prends aucun souci de moi ; j'ai retrouvé mon énergie un moment abattue, et je m'applaudis de vous avoir caché à tous mon profond découragement et mes chagrins. J'ai conclu avec M. Lecou une affaire qui va me permettre de payer Hubert, de satisfaire aux plus pressants besoins; et, comme nous mettrons en vente la Femme supérieure, j'en destine une part à acquitter les effets Gougis. Ma mère aura ce qu'il lui faut le 10 décembre au plus tard.

Mais je n'atteindrai pas à ces résultats sans me jeter dans un travail horrible; je veux que César Birotteau (acheté vingt mille francs par un journal) soit fini le 10 décembre ; il faut passer vingtcinq nuits, et j'ai commencé ce matin. 11 faut faire trente-cinq à trente-six feuilles, un volume et demi, en vingt-cinq jours.

Il me restera, pour l'affaire Gougis et pour mes échéances, le produit des deux volumes de la Femme supérieure et de la Maison Nucingen, qui seront mis en vente dans un mois.

Enfin, je ne partirai pas sans avoir achevé la quatrième livraison des Études philosophiques, et je crois que nous allons liquider cette affaire; il m'en reviendra quelque chose.

Si je reste dans la même situation personnelle, affreuse de dénCiment, il n'en est pas moins palpable que j'aurai, d'ici à deux mois, pour quinze mille francs de dettes liquidées, et qu'avec un nouveau succès comme celui de BiroUeau, tout ira bien. Or, il faut que j'aie auprès de moi quelqu'un de dévoué. J'ai mis le pied sur une planche pourrie en prenant Auguste, et il faudrait me négocier

^ i. Sobriquet donne à M. Carraud par Balzac, par allusion à la grande exactitude du commandant.

madame Michel, en ne lui cachant pas le mal qu'elle aura, et dont peut-être un jour la récompenserai-je en lui donnant la place de femme de charge chez moi. Dans ce moment, je ne puis lui donner que quatre-vingts francs par mois, nourriture comprise ; elle aura une a.ssez jolie chambre, une petite cuisine, beaucoup de mal; mais que ne peut-elle pas attendre de moi, à qui, en dehors de ses énormes gages, Auguste a tant coûté!...

Il faudrait que ce fût fait vite : avant la fin de la semaine, je voudrais être quitte d'Auguste.

Tranquillise-toi! trois mois ne se passeront pas sans m'apporter quelque affaire pareille à celle de l Estafette. On donne César Birotteau à ceux qui s'abonneront à ce journal; on le tire à cinq mille; si c'est une belle œuvre, quel succès!...

Dis-moi par un mot comment tu vas. Je suis inquiet; enfin, écrismoi de temps en temps pendant ces cruels vingt-cinq jours où je mets ma vie en jeu.

A MADAME ZIJLMA CARRAUD, A FRAPESLE

[Fragment,)

l«r janvier 18 38.

... Voilà ce que vient de me [dire le tintement lugubre de cette cloche, dernier son d'une année qui s'enfuit et qui va s'ensevelir dans son tombeau.

Salut à 1838, quoi qu'elle nous apporte! Quelques peines qu'il y ait dans les plis de sa robe, qu'importe? Il y a un remède à tout, ce remède, c'est la mort, et je ne la crains pas.

Mais adieu, chère amie. Mes yeux se ferment malgré moi. Ma main ne trace plus sur ce papier que des caractères à peine lisibles.

Je vous embrasse et vous serre contre un cœur qui vous est dévoué. Amitié sincère et tendre en 1838 comme toujours depuis 1819. Voilà dix-neuf ans.

Amitiés au commandant. J'embrasse Ivan et Yorik.

J'ai lu avec grand plaisir la lettre d'Ivan.

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