CLXXX-I
a madame ha.nska, a vi erzsch 0 vn la , près berditchef
(Russie).
Paris, 20 janvier 1838.
Me voilà sorti d'inquiétude ! J'ai vos numéros 36 et 37. Quant au 35, il ne m'est point parvenu, sachez-le bien. Le 34 est daté du 6 octobre, le 36 du 10 décembre : ainsi vous ne m'avez pas laissé du 6 octobre au 10 décembre sans lettre. Or, comme je n'ai reçu qu'en janvier le 36 et le 37, jugez si j'ai été inquiet! Il y a eu, quant au numéro 36, un retard de quinze jours ici, par la faute de la poste et un peu par la mienne. Quand je suis revenu de Sèvres à Paris, j'ai donné l'adresse de mon beau- frère pour qu'on m'y renvoyât les lettres , et la poste de Sèvres a mis un faux numéro; en sorte que, avant que je susse qu'il était arrivé une lettre, et que j'eusse réclamé, ne la recevant pas, il s'est écoulé quinze jours ; si bien que j'ai reçu coup sur coup le 36 et le 37. Ces deux lettres sont percées de mille piqûres, stigmates de la défiance inspirée par la peste; et peut-être est-ce aux premières fumigations que je dois l'étrange malheur d'avoir perdu votre numéro 35.
En tout cas, je dois vous en avertir, car ceci justifie la lettre douloureuse que je vous ai écrite, et que je voudrais bien que vous n'eussiez point reçue, elle vous ferait trop de peine. Mais votre silence était pour moi une douleur qui dépassait et complétait toutes les autres douleurs de ma vie. Je suis l'objet de si atroces calomnies, que j'avais fini par croire que Ton vous avait dit et que vous aviez cru des choses exorbitantes; par exemple, que je me nourrissais de chair humaine, que j'épousais une figurante de l'Opéra ou une marchande de poisson ; car j'ai, je crois, des ennemis jusque chez vous. Défiez-vous, je vous en supplie, de tout ce que vous apprendrez par d'autres que moi ; vous savez avec quelle sincérité je vous raconte, heure par heure et jour par jour, les moindres incidents de ma vie. Maintenant je vais répondre catégoriquement à toutes les demandes que contiennent vos deux XXIV. 18
lettres. En premier lieu, l'affaire Lincoln ne peut vous être racontée, parce que je ne dois ni ne puis vous la dire, vu ses détails scabreux,.. Si vous en entendez parler, prenez un air indifférent et parlez d'autre chose. Tout ce que je puis vous en dire, c'est que les grands seigneurs anglais ont eu peut-être le tort d'avoir raison, et que leurs adversaires ont peut-être eu raison d'avoir tort, car il s'agissait d'études et d'expériences médicales qui peuvent avoir blessé la morale, mais en servant l'humanité. Je vous répète, au reste, ce que j'entends dire autour de moi, bien que cela ne me semble pas très-clair ; j'admets qu'on fasse des expériences sur un cadavre, mais non qu'on assassine un homme pour faire son autopsie, dans l'intérêt de la science et pour le bien des générations à venir. Nous en causerons quelque soir au coin du .feu, pas avec vous, mais avec le châtelain de Vierzschovnia, lorsque j'irai vous voir. Maintenant, quant à l'affaire pour laquelle je vais aller dans la Méditerranée, ce n'est ni un mariage, ni quoi que ce soit d'aventureux, ni de sot, ni de léger, ni d'imprudent. C'est une affaire sérieuse et scientifique, dont il m'est impossible de vous dire le premier mot, parce que je me suis obligé au secret le plus absolu; je ne pourrai vous en parler qu'à mon retour au coin du feu, comme de l'affaire Lincoln et Koreff, quand elle sera finie. Heureuse ou malheureuse, comme je n'y risque rien qu'un voyage, qui sera toujours un agrément ou une distraction, il me semble que je puis m'embarquer, sans trop de soucis, dans ceite entreprise. Vous me demandez comment il se fait que, sachant tout (avezvous l'indulgence de dire), connaissant tout, observant et pénétrant tout, je sois quelquefois dupe et trompé. Hélas ! m'estimeriezvous, si je n'étais dupe de rien, si j'étais si prudent, si observateur, que rien de malheureux ne m'arrivât ? Mais, en laissant de côté la question de cœur, je vous dirai le secret de cette apparente contradiction. Quand un homme arrive à être de première force au whist, qu'il sait, à la cinquième carte jouée, où. sont toutes les autres, croyez-vous qu'il n'aime pas à laisser sa science de côté pour savoir comment ira le jeu par les lois du hasard ? Enfin, chère et fervente catholique, Dieu savait d'avance qu'Eve succomberait, et il l'a laissée faire. Mais, si vous n'admettez pas encore cette manière de vous expliquer la chose, il en est une que vous senti-
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rez mieux. Quand, nuit el jour, mes forces et mes facultés sont tendues à inventer, à écrire, à rendre, à peindre, à me souvenir ; quand je suis à parcourir, d'une aile lente et pénible, souvent blessée, les campagnes morales de la création littéraire, comment puis-je être en même temps sur le terrain des matérialités? Quand Napoléon était à Essling, il n'était pas en Espagne. Pour ne pas être trompé dans la vie, dans les amours, dans les amitiés, dans les affaires, dans les relations de toute espèce, chère comtesse recluse et solitaire, il faut ne faire que cela; il faut être purement et simplement financier, homme du monde, homme d'affaires ; certes, je vois bien que l'on me trompe et que l'on va me tromper, que tel homme me trahit ou me trahira, ou s'en ira après m'avoir emporté quelque chose de ma laine ; mais,' au moment où je le pressens, le prévois, ou le sais, il faut aller se battre ailleurs : je le vois quand je suis emporté par la nécessité du moment, par une œuvre qui presse, par un travail qui serait perdu si je ne l'achevais. J'achève souvent une chaumière à la lueur d'une de mes maisons qui brûle. Je n'ai ni amis ni serviteurs, tout me fuit je ne sais pourquoi, ou plutôt je le sais trop, parce que Ton n'aime ni ne sert un homme qui travaille nuit et jour, qui ne se dissipe pas à votre profit, qui reste là, qu'il faut venir voir, et dont la puissance, si puissance il y a, n'aura d'avènement que dans vingt ans, parce que cet homme a la personnalité de ses travaux, et que toute personnalité est odieuse quand elle n'est pas accompagnée du pouvoir.
En voilà bien assez pour vous convaincre qu'il faut être une huître (vous souvenez-vous de ceci?) ou un ange pour s'attacher à ces grands rochers humains. Les huîtres et les anges sont aussi rares les uns que les autres dans Thumanité. Aussi vous aimerais-je déjà comme une étonnante curiosité, si je n'avais pour vous les affections fraternelles les plus étendues et les plus profondes. Croyez bien que je vois les hommes et les choses comme ils sont ; jamais un homme ne supporta de fardeau plus lourd et plus cruel que ne Test le mien. Ne vous étonnez pas de me voir m'attaclier aux êtres ou aux choses qui peuvent me donner le courage do vivre et d'aller en avant, ne me reprochez jamais le cordial qui m'a permis de gagner une étape.
Voilà douze ans que je dis de Walter Scott ce que vous m'en écrivez. Auprès de lui, lord Byron n'est rien ou presque rien. Vous vous trompez sur le plan de Kenilworth ; au gré de tous les faiseurs et au mien, le plan de cette œuvre est le plus grand, le plus complet, le plus extraordinaire de tous ; il est le chef-d'œuvre sous ce point de vue, de même que les Eaux de Saint-Ronan est le chefd'œuvre comme détail et patience du fini; que les Chroniques de la Canongate est le chef-d'œuvre comme sentiment ; Ivanhoe, le premier volume s'entend, comme chef-d'œuvre historique ; l'Antiquaire comme poésie; la Prison d'Edimbourg, comme intérêt. Toutes ces œuvres ont un mérite particulier, mais le génie y rayonne partout. Vous ayez raison, Scott grandira encore, quand Byron sera oublié : j€f parle de Byron traduit, car le poète original restera, ne serait-ce que pour sa forme et son souffle puissant. Le cerveau de Byron n'a jamais eu d'autre empreinte que celle de sa personnalité, tandis que le monde entier a posé devant le génie créateur de Scott et s'y est miré pour ainsi dire.
Quant à ce qu'on appelle le Balzac illustré, rassurez-vous, c'est toute mon œuvre, les Contes drolatiques exceptés; c'est enfin cette partie de la Comédie humaine qui est intitulée Études sociales. Vous aurez à demander à Bellizard ^ : 1° la Femme supérieure; 2° César Birotteau; 3" la Maison Nucingen; k^ le troisième dizain des Drolatiques; 5° \b. quatrième livraison des Études philosophiques, où sont Gamhara et Massimilla Boni. Il va sans dire que vous demanderez les éditions de Paris. A ceux qui se plaignent de ma paresse je puis, pour toute réponse, montrer les neuf volumes in-octavo que j'aurai faits cette année. Vous savez que les Ruggieri, la Perle brisée, les Mai^tijrs ig^iorés sont dans la troisième livraison des Études philosophiques.
M. Hanska est bien bon d'imaginer que les femmes s'enflamment pour les auteurs ; je n'ai et n'aurai jamais rien à craindre à ce sujet : je suis non-seulement invulnérable, mais encore invulnéré ; rassurez-le bien. Les Anglaises du temps de Grébillon fils né sont pas les Anglaises de notre temps. Je vais me mettre à mes pièces de théâtre et aux Mémoires d'une Jeune Mariée, et peut-être à Sœur