Libraire à Saint-Pétersbourg
Marie-des-Anges : voilà pour le moment mes deux sujets de prédilection; mais, d'un moment à l'autre, tout cela peut varier. 11 y a la suite d'IUusious jjerdues (un Grand Homme de province à Paris), qui me tente beaucoup, ainsi que la Torpille; tout cela sera fait cette année. Vous allez être bien étonnée des pierres que j'apporte et que j'entasse pour ce que vous appelez, dans votre indulgente bonté, le grand édifice. Le texte de l'édition illustrée est revu avec tant de soin, qu'il faut le regarder comme le seul existant, tant il diffère des éditions précédentes ; cette solennité typographique a réagi sur la phrase et j'ai découvert bien des fautes et des sottises dont je ne me doutais pas; en sorte que je désire bien vivement que le nombre des souscripteurs permette de continuer cette publication à laquelle je devrai d'arriver à ce que je puis faire de mieux pour mon œuvre comme pureté de langage.
L'arrivée de la cassolette m'a fait autant de plaisir qu'à vous ; c'est comme si je vous avais envoyé deux choses différentes. J'espère toujours qu'au moment où je vous écris, le portrait de Boulanger est aussi arrivé à Vierszchovnia. Brulon, l'expéditeur, le marchand de couleurs et de toiles de tous les grands artistes, est au désespoir; nous nous sommes demandé l'un à l'autre s'il fallait intenter un procès; mais, comme ce procès ferait retentir le nom de M. Hanska, et que les journaux s'empresseraient de s'en emparer pour en faire peut-être le sujet de commentaires malicieux, etc., etc., surtout avec mon nom qui leur donne appétit, nous avons préféré la voie conciliante de la correspondance. Brulon a envoyé mille tableaux dans toutes les parties du monde, et jamais rien de pareil n'est arrivé. 11 est vrai que la toile voyage par les messageries, attendu qu'elle n'est pas roulée et que ses dimensions n'ont pas permis de la donner aux diligences. Vous ne sauriez croire combien de courses et de pas et démarches cette malheureuse toile a nécessités; je m'abstiens de vous en parler pour ne pas vous la rendre désagréable. J'écris aujourd'hui aux banquiers de Brody, afin qu'ils me disent si, à la réception de ma lettre, ils avaient reçu le tableau ; car il faudra peut-èire en venir à un arbitrage pour terminer cette alTaire.
Vous vous trompez absolument : mon ami n'est pas mon ami.
Soyez bien sûre, en dépit de tout ce que peuvent vous dire jnes
amis, les vrais (y en a-t-il?) comme les faux, que vous savez tout ce que je fais, au moment même où je le fais. Je vous avais écrit, de Sion, l'an dernier, que je partirais dans le courant de l'hiver; je n'ai pas quitté Paris après avoir, il y a un mois, fini César Birotteau. Comme j'avais été vingt-cinq jours sans dormir, je suis, depuis un mois, occupé à dormir quinze ou seize heures par jour et à ne rien faire pendant les huit heures de veille ; je me refais de la cervelle pour la dépenser à mesure qu'elle vient. Les crises financières sont toujours terribles et m'empêchent de m'amuser, comme vous le voudriez dans votre bonté si réelle et toujours si affectueuse pour moi ; car le monde est bien cher, et je ne sais si je pourrai, dans huit ou dix jours, aller en Sardaigne. Vous pouvez être bien sûre, du reste, que je ne partirai pas sans vous le dire.
Je ne lis pas les journaux, vous comprenez que je n'en ai guère le temps, en sorte que j'ignorais ce que vous me dites de Jules Janin, qui se pose, d'ailleurs, en ennemi déclaré de ma personne et de mes livres. Quelques amis m'avaient dit, en passant, que plusieurs journaux, et Jules Janin surtout, m'avaient beaucoup loué à propos d'une petite pièce prise dans la Recherche de l'absolu et tombée; mais je suis, vous le savez, aussi indifférent au blâme qu'à réloge des gens qui ne sont pas les élus de mon cœur et surtout à l'opinion du journalisme, et en général de ce qu'on appelle le public; de façon que je ne puis rien vous dire de ce qui vous paraît un revirement de conduite de ces messieurs envers moi ; je ne comprends rien à cette tactique de la part de gens que je n'aime ni n'estime et qui n'obtiendront jamais rien de moi. Du reste, comme je ne connais personne de ce groupe hostile à la personne et à l'écrivain auxquels vous avez la bonté de vous intéresser, j'ignore les motifs de leurs avances ; mais je ne puis m' empêcher d'y voir un fonds de malveillance qui se manifestera plus tôt ou plus tard par quelques nouvelles perfidies bien accentuées et conditionnées. En résumé, toutes les fois qu'on vous dira que j'ai cédé sur des choses de principes, d'honneur et d'estime personnelle, n'en croyez rien.
Vous m'avez mal compris : j'aime l'instruction chez une femme, j'aime qu'elle étudie sérieusement, même qu'elle écrive, si cela j'amuse; mais il faut que, comme vous l'avez toujours fait, elle ait le courage de brûler ses œuvres.
Sophie est la fille du prince Koslevsky, dont le mariage n'a jamais été reconnu; vous avez entendu parler de ce diplomate très-spirituel qui est avec le prince Paskevitch à Varsovie. La dame anglaise est une madame V..., chez qui j'ai rencontré le porteur de la cassolette. Madame Somerville est l'illustre mathématicienne de ce nom; je vous envoie son autographe, car elle compte sérieusement parmi les sommités de la science actuelle. Elle est Anglaise et fille de l'amiral Fairfax qui est au service de l'empereur de Russie.
Vous devez savoir que les Italiens ont brûlé, en même temps que la Bourse de Londres et le palais impérial de Saint-Pétersbourg, je ne vous dirai donc rien de tout cela. L'hiver est rude à Paris, et nous ne savons pas nous garantir du froid comme vous, nous autres insouciants Français.
Il y a quatre livraisons de parues de la Peau de chagrin, malgré ce froid excessif; malgré le froid aussi, je rencontre encore, dans les Champs-Elysées, des fiacres qui vont au pas, les stores baissés ; ce qui, vu la rigueur de la saison, me paraît héroïque. Ces fiacres-là me semblent encore plus magnifiques de passion que les deux amants que Diderot a surpris, à minuit, par une pluie battante, se disant bonsoir dans la rue sous une gouttière.
Ne me finissez pas vos lettres par des duretés, comme de croire que je ne visiterai pas Vierzschovnia; ce sera bientôt, croyez-le; mais je ne suis pas maître des circonstances et elles sont particulièrement cruelles; il y en aurait trop long à vous dire pour vous expliquer comment mes nouveaux éditeurs entendent le traité qui me lie à eux, et cette lettre est déjà bien longue. Après avoir un peu flâné pendant un mois, avoir été deux ou trois fois aux Italiens, tout autant chez la Belgiojoso, et quelquefois chez la Visconti (pour parler italiennement) ; après avoir eu assez et trop de ce monde-là, je me trouve heureux d'en être quitte et de me remettre à travailler mes douze ou quinze heures par jour. Quand ma maison sera bâtie, quand je m'y serai bien installé, que j'y aurai gagné quelques milliers d'écus, alors je me suis promis pour récompense d^aller vous voir, non pas comme vous dites pour une ou deux semaines, mais pour deux ou trois mois; vous travaillerez à mes comédies, et, pendant ce temps, nous irons, M. Hanska et moi, aux grandes Indes, à cheval sur ces banquettes fumeuses dont vous me parlez.
Je ne sais pas ce qu'est César Birolleau, tant que vous ne m'en avez pas dit votre avis; vous me le direz, n'est-ce pas? avant que * je sois en état de me faire public et de le Jire moi-même. Pour le moment, j'en ai le plus profond dégoût, et je ne suis propre qu'à le maudire pour les fatigues qu'il m'a causées. Si mon encre vous arrive pâle, sachez qu'elle gèle toutes les nuits dans mon cabinet, et grelottez sympathiquement, ou, ce qui serait moins digne de vous, e'goïstement, en vous accoudant à un de vos bons poêles de faïence dont la chaleur est si douce.
La y)rincesse Belgiojoso est une femme fort en dehors des autres femmes; peu attrayante selon moi, pâle, blanc d'Italie, maigre et jouant le vampire. Elle a le bonheur de me déplaire, bien qu'elle ait de l'esprit, mais elle le montre trop, elle veut trop faire d'effet et manque son but en le visant avec trop de soin et d'application. Je l'avais vue, il y a cinq ans, chez Gérard; elle arrivait de Suisse, où elle s'était réfugiée ; mais, depuis, elle a retrouvé, par l'influence des Affaires étrangères, sa grande fortune, qui lui permet ■ de recevoir conformément à sa posiiion. Sa maison est bien tenue, on y fait de l'esprit. J'y suis allé deux samedis, j'y ai dîné une fois; ce sera tout.
Je viens de lire Aymar, et je vois que Henri de Latouche est décidément un pauvre esprit tombé en enfance. Latrèaumont, de Sue, est un ouvrage lâcM, comme on dit en peinture, ce n'est ni fait ni à faire. Pour les esprits médiocres, pour les gens sans instruction, ou qui, étant mal instruits ou instruits de travers, n'ont pas le courage de réparer par eux-mêmes la fausse direction qu'on leur a donnée et se contentent d'accepter des jugements tout faits sans prendre la peine de les discuter ou de les contrôler autrement, Louis XIV est un petit esprit et un mauvais roi. On lui reproche ses fautes ^et ses erreurs comme des crimes, tandis qu'il a rempli exactement la prédiction de Mazarin : il a été à la fois un grand roi et un honnête homme. On peut lui reprocher ses guerres et les rigueurs exercées contre les protestants; mais il a toujours eu en vue la grandeur de la France, et ses guerres ont été un moyen de l'assurer. Elles servaient, d'après ses idées, à nous garantir contre nos deux principaux ennemis de cette époque, l'Espagne et l'Allemagne. Après avoir, par la possession de la Flandre et de l'Alsace, établi des
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frontières solides du côté de l'AlIeniagne, par la conquête de la Franche-Comté, il préservait la France des intrigues espagnoles. Ayant donné ainsi la sécurité à ses peuples, il leur a donné l'éclat qui éblouit le monde et la grandeur qui l'asservit. Il faut n'être vraiment ni Français ni homme d'esprit pour lui reprocher bêtement l'affaire du chevalier de Rohan, ce sot présomptueux et ce criminel d'État à la fois, qui traitait avec l'étranger, lui vendait la France et voulait y allumer la guerre civile, et que le roi au fond avait le droit de faire condamner et punir selon les lois du pays qu'il gouvernait. Mais, comme vous l'avez dit, Sue est un esprit borné et bourgeois, incapable de comprendre l'ensemble d'une telle grandeur, lui qui ne vit que des miettes du mal vulgaire et banal de notre pitoyable société actuelle. Il s'est senti écrasé à l'aspect gigantesque du grand siècle, et il s'en est vengé en calomniant l'époque la plus belle, la plus grande de notre histoire, dominée par la puissante et féconde influence du plus grand de nos rois, de ce roi que ses contemporains ont acclamé Louis le Grand, et contre lequel ses ennemis n'ont pu trouver d'autre sarcasme que de le surnommer le roi-soleil.
Demain mardi 21, je vais me mettre à achever Massimilla Boni, qui m'oblige à de grandes études musicales; j'ai engagé un bon vieux musicien allemand à venir me jouer et rejouer sans cesse le Mosh de Rossini.
Je m'attends avec résignation aux plates injures et aux méchantes sottises que m'attirera cette œuvre de Massimilla Dont; vu d'un côté, le sujet donne, il est vrai, prise à la critique : on dira que je suis un homme immoral; mais, en considérant le sujet psychique, c'est une merveille, selon moi. Il y a encore des gens qui s'obstinent à voir un roman dans la Peau de chagrin; mais chaque jour aussi les gens sérieux et les appréciateurs de cette composition gagnent du terrain. Dans cinq ans, Massimilla Boni sera comprise comme une belle explication des plus intimes procédés de l'art. Aux yeux des lecteurs du premier jour, ce ne sera qu'un roman plus ou moins bien réussi; faites-les donc conclure de là à l'enfantement des œuvres d'art.
Il faut m'arrêter; adieu, et mille tendres effusions d'amitié. Ne m'oubliez auprès de personne des vôtres. Pensez à moi comme à
un bon serf fidèle, comme à votre moujik entièrement dévoué : chagrin, quand il est sans lettres; heureux, quand il assiste à votre vie solitaire et studieuse, cette vie si calme, toute au devoir et à la famille.
A MADAME ZULMA CARRAUD, A FRAPESLE
Marseille, 20 mars 1838.
Cara,
La date de cette lettre vous dira bien des choses. Dans quelques jours, j'aurai, pour mon malheur, une illusion de moins, car c'est toujours au moment où l'on touche au dénoûment qu'on commence à ne plus croire. Je pars demain pour Toulon, et, vendredi, je serai à Ajaccio. D'Ajaccio je verrai à passer en Sardaigne. Je n'ai pu répondre plus tôt à votre bonne lettre; mais j'ai pensé que j'aurais ici du temps à moi. Quand je serai de retour à Paris, je vous écrirai un mot de réponse, en vous donnant d'autres idées sur ce que vous dit votre frère.
Si j'échoue dans ce qtie j'entreprends , je me jetterai à corps perdu dans le théâtre. Vous qui savez combien l'inaction est pesante et combien je me ferais de reproches d'attendre les alouettes toutes rôties, vous ne sauriez croire combien j'ai trouvé d'obstacles. Il semble que les malheurs de l'énergie soient plus grands que ceux de l'atonie. Il m'a fallu bien du courage de détail pour vaincre les difficultés. Le peu de bijoux que j'avais a été chez ma tante; ma mère s'est saignée et une pauvre cousine aussi. Enfin me voilà à deux pas du résultat, et je puis vous dire que vous ne me connaissez pas en croyant que le luxe m'est indispensable. J'ai voyagé cinq nuits et quatre jours sur une impériale, buvant pour dix sous de lait par jour, et je vous écris d'un hôtel, à Marseille, où la chambre coûte quinze sous et le dîner trente! Mais, dans l'occasion, vous me verrez, je deviens féroce. Je ne crains pas l'aller; mais quel retour si j'échoue ! Il faudra passer bien des nuits pour rétablir l'équilibre et maintenir la position !
Allons, addio, cara; je baise vos belles mains douces, je presse celles du commandant et j'embrasse vos deux fils au front. Si je
me noie dans le golfe du Lion, vous penserez que mes derniers jours, sans soucis, où j'oubliais tout, se sont écoulés à Frapesle^ Tout à vous.
CLXXXIU.
\ MADAME DE BALZAC, A PARIS
Marseille, 20 mars 1838.
Ma chère et tendre mère adorée.
N'aie aucune inquiétude , et dis à Laure de n'en point avoir. J'ai assez, et, n'en déplaise à la sagesse laurèenne, je n'aurai sans doute besoin de rien pour le retour. Je viens de passer cinq nuits et quatre jours sur l'impériale. J'ai les mains si gonflées, que je puis à peine écrire. Demain, mercredi, à Toulon ; jeudi, je pars pour Ajaccio. J'y serai vendredi, et huit jours suffiront ensuite pour mon expédition. Je pouvais, d'ici, aller pour quinze francs en Sardaigne par les navires de commerce, mais ils peuvent être quinze jours comme trois en route; puis c'est l'équinoxe, tandis que, pour le triple, il est vrai, je serai en Sardaigne en trois jours.
Maintenant que m'y voilà presque, je commence à avoir mille doutes ; en tout cas, on ne peut risquer moins pour avoir davantage ! Je n'ai dépensé que dix francs sur la route. Je suis dans un hôtel "qui fait frémir; enfin, avec des bains, on s'en tire!... Si j'échoue, quelques nuits de travail auront bientôt rétabli l'équilibre ! En un mois, j'aurai amassé bien de l'argent avec ma plume.
Adieu, chère mère aimée ; pense qu'il y a beaucoup plus d'envie de faire cesser des souffrances chez des personnes chères que de désir de fortune personnelle dans ce que j'entreprends ; quand on n'a pas de mise de fonds, on ne peut faire fortune que par des idées semblables à celle que je vais mettre à fin.
Tout à toi.
Ton fils respectueux.
1. Ce voyage en Sardaigne avait pour but une de ces spéculations chimériques comme Balzac en imagina trop souvent. Il s'agissait d'exploiter les scories, les prétendues richesses minérales que les Romains avaient laissées dans les miu«s autrefois ouvertes par eux i\ travers l'île.
A MADAME HANSKA, A VIERZSCHO VNIA. * Ajaccio, 26 mars 1838.
Chère comtesse,
Je n'ai pas eu un moment à moi pour vous écrire de Paris, à mon retour du Berry. Cette date vous dira que je suis à vingt heures de la Sardaigne, où je vais faire mon expédition ; j'attends une occasion pour y passer, et, à mon arrivée, il faudra faire une quarantaine de cinq jours, car on n'en démord pas en Italie, on croit à la contagion et au choléra; il a éclaté à Marseille il y a six mois, et ils continuent leurs inutiles précautions.
Pendant le peu de jours que je suis resté à Paris, j'ai eu mille difficultés à vaincre pour pouvoir faire mon voyage; l'argent n'en a été trouvé que très-péniblement, car l'argent est très-rare pour moi. Quand vous saurez que cette entreprise est un coup désespéré pour en finir avec ce perpétuel débat entre la fortune et moi, vous ne vous en étonnerez pas; je ne risque qu'un mois de mon temps et cinq cents francs contre une belle et grande fortune. M. Carraud m'a décidé; je lui ai soumis mes conjectures d'un ordre scientifique, et, comme il est un des plus grands savants qui ne font rien, ne publient rien et vivent paresseusement, son opinion a été sans aucune restriction en faveur de mes idées, idées que je ne puis vous communiquer que de vive voix si je réussis, ou dans ma prochaine lettre si j'échoue. Succès ou insuccès, M. Carraud a dit qu'il estimait une pareille idée autant que la plus belle découverte, comme chose ingénieuse. M. Carraud a été pendant vingt ans directeur de notre École militaire de Saint-Cyr, et il est l'ami intime de Biot, à qui j'ai entendu déplorer, dans l'intérêt des sciences, l'inaction où demeure constamment M. Carraud.
Le fait est qu'il n'est pas de problème scientifique qu'il n'explique admirablement quand on l'interroge; mais le fait de ces immenses esprits mathématiques est de juger la vie pour ce qu'elle est; et, n'y voyant pas de fin logique, ils attendent la mort, pour être quittes de leur temps. Cette existence de plante fait le
désespoir de madame Carraud, qui est pleine d'âme et de feu. Elle a été stupéfiée d'entendre dire à M. Carraud, quand je lui ai soumis mes conjectures, qu'il irait avec moi, lui qui ne sortirait pas de sa maison pour tirer parti de son domaine. Cependant le naturel est revenu et il s'est dédit. Son opinion a fini par mettre mon incandescence au plus haut point, et, malgré le danger de traverser le golfe du Lion en plein équinoxe, malgré cinq jours et quatre nuits à passer en diligence, je suis parti. J'ai beaucoup souffert, surtout en mer; mais me voici dans la ville natale de Napoléon, me donnant à tous les diables d'être obligé d'attendre la solution de mon problème à vingt heures de distance du problème. Il ne faut pas songer à aller par la Corse au détroit qui la sépare de la Sardaigne, car la route de terre est longue, dangereuse et dispendieuse en Corse et en Sardaigne.
Ajaccio est un séjour insupportable; je n'y connais personne, et il n'y a d'ailleurs personne; la civilisation est là aussi primitive qu'au Groenland; j'y suis comme échoué sur un banc de granit, allant voir la mer, revenant dîner, déjeuner, revoir la mer, me coucher et recommencer, n'osant pas me mettre à travailler, car à tout moment je puis partir, et cette situation est l'antipode de mon caractère, qui est tout résolution, tout activité.
Je suis allé voir la maison où est né Napoléon, et c'est une pauvre baraque. D'ailleurs, j'y ai rectifié plusieurs erreurs; son père était un propriétaire assez riche, et non un huissier, comme le disent plusieurs biographies menteuses. Puis, quand il est arrivé à Ajaccio à son retour d'Egypte, au lieu d'avoir été reçu avec ces acclamations dont parlent ses historiens et d'y avoir obtenu un triomphe général, sa tête a été mise à prix. On m'a montré la petite plage oii il a débarqué. Il a dû la vie au courage et au dévouement d'un paysan qui l'a emmené dans les montagnes et l'a caché dans une retraite inaccessible. Celui qui m'a raconté ces détails est le neveu du maire qui avait mis Napoléon au ban et soulevé la population contre lui.
Je vais aller à Sassari, la deuxième capitale de la Sardaigne; mais je n'y resterai pas longtemps, ce que j'ai à y faire est peu de chose pour le moment; la grande question, si je ne me suis pas trompé, se décidera à Paris, et il suffit que je me procure un échan-
tillon de la chose. Ne vous cassez pas la tête, gracieuse et spirituelle châtelaine, à chercher ce que cela peut-être, vous ne trouveriez jamais.
Je suis si fatigué de la lutte dont je vous ai si souvent entretenue, qu'il faut qu'elle finisse ou que je tombe écrasé. Voilà dix années de travail sans aucun fruit ; le résultat le plus certain est l'injure, la calomnie, les procès, etc. Vous me dites sur cela les plus belles choses du monde ; mais je vous réponds que tout homme n'a qu'une dose de force, de sang, de courage, d'espoir, et ma dose est épuisée. Vous ignorez retendue et la profondeur de mes souffrances; je ne devais, ni ne pouvais, ni ne voulais vous le dire. J'ai renoncé au bonheur; mais il me faut au moins, à son défaut, la tranquillité la plus absolue. J'ai donc formé deux ou trois plans de fortune; voici le premier; s'il échoue, j'irai au second; puis, après, je reprendrai la plume que je n'aurai cependant pas quittée.
Hier, je voulais vous écrire, mais j'ai été accablé des lueurs d'une inspiration qui m'a dicté le plan d'une comédie que vous avez déjà une fois condamnée, la Première Demoiselle^. Ma sœur trouve cela superbe. George Sand, à qui je l'ai conté à Nohant , m'a prédit un grand succès; tout cela me l'a remis en main, et le plus difficile est fait, c'est-à-dire le scénario, la détermination des scènes, des entrées, des sorties, etc., etc. J'ai entrepris la Physiologie du Mariage et la Peau de chagrin contre l'avis de l'être si cher et si éclairé que j'ai perdu; je vais, dans les retards de ce voyage, entreprendre cette pièce contre le vôtre.
2 7 mars.
Je ne sais d'où je vous enverrai cette lettre; elle pourrait se perdre ou ne vous arriver qu'après de longs retards dont je veux vous épargner les inquiétudes. De Sassari j'irai sans doute à Gênes, et de Gênes à Milan. C'est la route la moins coûteuse pour revenir, à cause des non-sèjours et de la fréquence des occasions. A Milan j'ai un banquier sur lequel je puis compter, à Gênes aussi; donc ne vous étonnez pas des retards que subira cette lettre. Une fois que j'aurai quitté la Corse, je n'aurai sans doute ni le temps ni