‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 133 sur 229 · L'École des ménages · texte numérisé non relu

L'École des ménages

la facilité d'écrire, et je vous l'enverrai d'où je pourrai, elle sera toute prête. La Méditerranée a été mauvaise, il y a ici des négociants qui croient leurs bâtiments perdus. Pour risquer le moins possible, j'ai pris la route de Marseille et de Toulon, et, à Toulon, j'ai pris le bateau à vapeur qui porte les dépêches; cependant j'ai horriblement souffert et j'ai dépensé beaucoup d'argent. Après y avoir bien réfléchi, je crois la voie d'Odessa la plus sûre, la plus directe et la moins coûteuse pour aller chez vous; car, après m'en être bien inquiété, j'ai appris qu'on pouvait aller par mer pour cinq cents francs de Marseille à Odessa; vous voyez que partout je pense à mon cher Vierzschovnia.

La Corse est un des plus magnifiques pays du monde : il y a là des montagnes comme celles de la Suisse; mais il est vrai qu'on n'y trouve pas ses beaux lacs. La France ne tire pas, ne sait pas ou ne veut pas tirer parti de cette belle contrée. Elle est grande comme plusieurs de nos départements, et ne produit pas ce qu'un seul d'eux rapporte; elle devrait avoir au moins cinq millions d'habitants, elle en a trois cent mille à peine. Cependant nous commençons à y faire des routes et à y exploiter les forêts, qui recèlent d'immenses richesses; com.me le sol est tout à fait ignoré, il peut y avoir les plus belles mines du monde en métaux, marbre et charbon, etc. ; par malheur, le pays reste non-seulement inexploré, mais il n'est pas même étudié ni connu, à cause des bandits et de l'état sauvage dans lequel on le laisse s'abrutir.

Au milieu de mes douleurs maritimes et de la nuit sur le bateau, je me suis rappelé l'indiscrétion que j'avais commise en vous chargeant de me faire venir un houka de Moscou ou d'Odessa; dans ma rage passionnée du latakieh que j'ai fumé chez George Sand et que Lamartine avait rapporté, j'ai été spasmodiquement si malheureux de cela, que j'en ris en me souvenant de ma maladie. Je suis bien désolé de ne pas avoir trouvé à Paris un de ces houkas; il me ferait passer le temps ici, et dissiperait l'ennui qui m'y atteint pour la première fois de ma vie, car voici la première fois que je sais ce qu'est un désert rempli d'inconnus quasi sauvages.

Ce matin, j'ai appris qu'il y avait ici une bibliothèque, et demain, de dix heures à trois, je pourrai y lire; quoi? Voilà l'inquiétant. 11 n'y a ici ni cabinet de lecture, ni théâtre, ni société, ni journaux.

ni aucune des impuretés qui annoncent la civilisation; les femmes n*aiment pas les étrangers, les hommes se promènent toute la journée en fumant ; c'est une paresse générale, véritablement incroyable pour ceux qui ne l'ont pas contemplée comme moi. Il y a ici huit mille âmes, beaucoup de misère, une ignorance complète des choses actuelles les plus simples; j'y jouis d'un incognito absolu; on ne sait pas ce que c'est que la littérature ni la vie sociale; les hommes ne quittent jamais leur veste ronde de velours; il règne la plus grande simplicité d'habillement; tout a un caractère essentiellement primitif. En arrivant, je me suis mis de manière à paraître pauvre, et, au milieu de ces vestes râpées, j'ai l'air d'un riche. Il y a ici un bataillon français, et il faut voir ces pauvres officiers battant le pavé du matin au soir, d'un air piteux, n'ayant rien de mieux à faire. Dès ce soir, je me mets à croquer des scènes et à terminer mes plans et projets; il faut travailler d'ennui et de rage. Comme on doit aimer sur ce rocher-là! Aussi y a-t-il des enfants grouillants dans tous les coins, comme les moucherons les soirs d'été.

Adieu pour aujourd'hui ; je ne me suis arrêté que dix-huit heures à Marseille et dix heures à Toulon, je n'ai pu vous écrire que d'ici.

1" avril.

Je pars demain pour la Sardaigne dans une petite chaloupe à rames.

Je viens de relire ce que je vous ai écrit, et je vois que je n'ai pas achevé relativement au houka. Vous comprenez que, si cela vous cause le moindre ennui, vous laisserez là ma proposition. Quant au latakieh, je viens d'apprendre (riez de moi pendant un an!) que Latakieh est un bourg de l'île de Chypre, à deux pas d'ici, qu'il s'y récolte un tabac supérieur, nommé du nom du lieu où il vient, et je vais me mettre en mesure d'en avoir ; ainsi rayez cet article. Je viens de voir, en me promenant, un pauvre soldat français à qui un boulet a emporté les deux mains, qui n'a plus que deux moignons et qui gagne sa vie en se faisant la barbe, écrivant, battant du tambour, jouant du violon et jouant aux cartes dans les rues ; si je ne l'avais pas vu, je ne le croirais pas.

La bibliothèque d'Ajaccio n'avait rien. Je viens de relire Clarisse Harlowe, et de lire pour la première fois Grandlsson et Pamèla, que je trouve horriblement ennuyeux et bêtes. Quelle destinée pour Cervantes, Richardson et Sterne aussi de ne faire qu'une seule œuvre!

Il m'est arrivé le malheur d'être reconnu par un maudit étudiant en droit de Paris, qui est revenu se faire avocat dans sa patrie et qui m'avait vu à Paris; de là un article dans le journal de la Corse. Et moi qui voulais tenir mon voyage à peu près secret !... Hélas ! hélas! quel ennui ! il n'y a plus moyen pour moi de mal faire ou de bien faire sans publicité ! Juste le huitième jour de ma paisible existence! Mais la ville d'Ajaccio est une seule et même maison.

Je l'ai échappé belle : si je n'avais pas pris la route que j'ai prise, et que je fusse venu de Marseille, vous eussiez perdu un fidèle vassal et serviteur; il y a eu un horrible coup de vent qui a jeté trois navires à la côte.

Lundi, 2 avril.

Ce soir, à dix heures, une petite barque, et puis cinq jours de quarantaine àAlghiero, petit port que vous pouvez voir sur la carte de Sardaigne; c'est là qu'entre Alghiero et Sassari, deuxième capitale de l'île, se trouve le district d'Argentara, oia je vais voir des mines abandonnées depuis la découverte de l'Amérique. Je ne puis vous en dire davantage; quand vous aurez ma lettre en votre possession dans votre studieux cabinet de votre beau Vierzschovnia, je serai un sot ou un homme d'esprit, peut-être ni l'un ni l'autre, mais simplement un ambitieux déçu dans une ingénieuse espérance.

Addio, cara; j'espère que tout va bien chez vous, que vous y avez un peu pleuré sur César Biroiteau, au moment où je vous écris, et que, pour ce livre-là, vous m'avez déjà dit votre sentiment et vos impressions. Mille caressantes choses à tous ceux que vous aimez. J'ai encore remis à écrire à M. Hanska, parce que ja le ferai de Milan après y avoir reçu quelques nouvelles; mais présentez-lui mes amitiés et gardez pour vous-même les plus attachantes çt les plus profondes, commo c'est votre droit de suzeraineté. xxiY. 49

A LA MEME

Alghicro (Sardaignc), 8 "avril 1838.

Je suis ici, après cinq jours d'une navigation assez heureuse dans une barque de corailleurs qui vont en Afrique ; mais j'ai connu les privations des marins; nous n'avions à manger que le poisson que nous péchions, et que l'on faisait bouillir pour en faire une exécrable soupe; il a fallu coucher sur le pont et se laisser dévorer par les insectes, qui abondent, dit-on, en Sardaigne.

Enfin, ici, nous sommes condamnés à rester encore cinq jours •en quarantaine sur cette petite embarcation en vue du port; et ces sauvages ne veulent rien nous donner ! Nous venons de subir un effroyable coup de vent, et ils n'ont pas voulu nous laisser attacher un câble à un des anneaux du port; mais, comme nous sommes Français, un marin s'est jeté à Peau et Ta été attacher de force. Il est venu le gouverneur, qui a donné l'ordre d'enlever le câble quand la mer serait calmée, ce qui, dans leur système de quarantaine, est absurde; car ou nous avons donné le choléra, ou nous ne l'avons pas donné. C'est une pure fantaisie de gouverneur qui veut que l'on fasse ce qu'il a dit, comme preuve de son autorité et de sa toute-puissance.

L'Afrique commence ici : j'aperçois une population déguenillée, toute nue, bronzée comme des Éthiopiens.

Cagliari, 17 avril 18 38.

Je viens de faire toute la Sardaigne et j'ai vu des choses comme on en raconte des Hurons et de la Polynésie. Un royaume entier

désert, de vrais sauvages, aucune culture, des savanes de palmiers ou de cistes, partout des chèvres qui broutent tous les bourgeons et tiennent tous les végétaux à hauteur de la ceinture. J'ai fait des

dix-sept à dix-huit heures de ciieval, — moi qui en avais perdu tout à fait l'habitude et qui rfavais pas monté à cheval depuis plus de quatre ans! — sans rencontrer d^habitation. J'ai traversé une forêt vierge penché sur le cou de mon cheval sous peine de la vie; car, pour la traverser, il fallait marcher dans un cours d'eau, couvert d'un berceau de plantes grimpantes et de branches qui m'auraient éborgné, cassé les dents, emporté la tête. C'est des chênes verts gigantesques, des arbres à liège, des lauriers, des bruyères de trente pieds de hauteur. Rien à manger.

A peine arrivé au but de mon expédition, il m'a fallu son"-er à revenir, et, sans prendre de repos, je me suis remis à cheval pour aller d'Alghiero à Sassari, où j'ai trouvé une diligence établie depuis deux mois qui m'a conduit ici. Il y a dans le port un bateau à vapeur pour Gênes; mais, comme le mauvais temps est survenu, il me faut rester deux jours à Gagliari. De Sassari ici, j'ai traversé toute la Sardaigne par son milieu : elle est la même partout. Il y a un canton où les habitants font un horrible pain en réduisant les glands du chêne vert en farine qu'ils mêlent avec de l'argile, et cela à deux pas de la belle Italie. Hommes et femmes vont nus avec un lambeau de toile, un haillon troué, pour couvrir leur nudité. J'ai vu des amas de créatures en troupeau au soleil, le long des murs de terre de leurs tanières, le jour de Pâques. Aucune habitation n'a de cheminée, on fait le feu au milieu du logis, tapissé de suie. Les femmes passent leur journée à moudre et à pétrir leur pain de glands et d'argile; les hommes gardent les chèvres et les troupeaux, et tout le sol est en friche dans le pays le plus fertile du monde. Au milieu de cette profonde et incroyable misère, il y a des villages qui ont des costumes d'une étonnante richesse.

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