CLXXXVII
Gênes, 22 avril 1838.
Maintenant je puis vous raconter l'objet principal de mon voyage. J'ai tout à la fois raison et tort. L'année dernière, à cette époque, à Gênes même, un négociant me dit que l'incurie de la
Sardaigne était si grande, qu'il y avait, aux environs d'exploitations des mines d'argent, des montagnes de scories qui contenaient le plomb de rebut dont on avait retiré l'argent; aussitôt je lui dis de m'envoyer à Paris un écliantillon de ces scories et que je reviendrais, tout essai fait, demander à Turin l'autorisation d'exploiter ces tas avec lui. Un an se passe, mon homme ne m'envoie rien.
Voici quel était mon raisonnement : les Romains et les métallurgistes du moyen âge étaient si ignorants en docimasie, que nécessairement ces scories devaient et doivent encore contenir une grande quantité d'argent. Or un grand chimiste de mes amis possède un secret pour retirer l'or et l'argent, de quelque manière et en quelque proportion qu'il soit mêlé à d'autres matières, sans grands frais. Ainsi je pouvais avoir tout l'argent des scories.
Pendant que j'attendais, les échantillons, mon Génois se faisait concéder le droit d'exploitation. Et, pendant que j'inventais cette ingénieuse déduction, une maison de Marseille venait à Gagliari essayer les plombs et les scories, et sollicitait en rivalité avec mon Génois à Turin. Un essayeur de Marseille, amené sur les lieux, a trouvé que les scories donnaient dix pour cent de plomb, et le plomb dix pour cent d'argent par les méthodes ordinaires. Ainsi mes conjectures étaient fondées, et j'ai eu le malheur de ne pas agir assez vite. Mais, d'un autre côté, abusé par les renseignements du pays, j'ai couru à TArgentara, une mine abandonnée, située dans la partie la plus sauvage de l'île, et j'y ai pris des échantillons de minerai; peut-être le hasard me servira-t-il mieux que les combinaisons de l'esprit.
Je suis arrêté ici par le refus du consul autrichien de viser mon passe-port pour Milan, où je dois aller avant de revenir à Paris, car il faut que j'y aille chercher de l'argent pour les frais de mon retour. Je croyais n'être qu'un mois en voyage et il y a tout près de cinquante jours que j'ai quitté Paris; je ne souffre pas moins dans mes affaires que dans mes habitudes de ces retards. Cinquante jours passés sans avoir de vos nouvelles ! et ma pauvre maison que l'on bâtit!... pourvu qu'elle soit achevée et que j'y regagne le temps perdu! Je vais y faire trois ouvrages tout de suite sans débrider.
Comme vous connaissez Gênes, vous devez savoir quelle vie ennuyeuse on y mène. Je vais me mettre à travaillera ma comédie.
CORHESPONDANCE. 293
Ne me grondez pas trop quand vous répondrez à cette lettre, car il faut consoler les vaincus. J'ai bien souvent pensé à vous durant ce voyage aventureux, et j'ai imaginé que M. Hanska ne dirait qu'une seule fois : « Que diable allait -il faire dans cette galèie? » A propos, on a reçu à Paris le buste de Milan, et l'on n'en est pas satisfait; je n'insiste donc plus pour qu'on vous en envoie une répétition; vous avez assez de la toile de Boulangera
Vous distribuerez, n'est-ce pas? mes hommages et souvenirs autour de vous, avec votre grâce accoutumée ; ce sera leur donner du prix; et, quant à vous, je mets ici tout le cœur de votre esclave et serviteur.
GLXXXVIIl.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Milan, 1838. .
Chère sœur.
Il serait trop long de t'écrire tout ce que je te raconterai en détail quand je te verrai, ce qui sera bientôt, je l'espère. Je suis, après des voyages très-faiigants, retenu ici pour les intérêts de la famille Visconti. La politique les embrouillait tellement, que le reste du bien qu'elle possède en ce pays eût été séquestré sans toutes mes démarches, qui ont heureusement réussi.
M. d'Etchegoyen, qui retourne à Paris, a l'obligeance de se charger de cette lettre. Quant à l'objet principal de mon voyage, tout était comme je le présumais, mais le retard de mon arrivée m'a été fatal : le Génois a un contrat en bonne forme avec la cour dé Sardaigne; il y a un million d'argent dans les scories et dans les plombs; une maison de Marseille avec qui il s'est entendu les a fait ess;iyer. Il fallait, l'année dernière, ne pas lâcher prise sur l'idée, et les devancer.
Enfin j'ai trouvé. aussi bien, et mieux même. Je causerai de tout cela avec ton mari à mon retour. Nous aurons à revenir ici avec lui et un ingénieur des mines; tu seras peut-être du voyage, car,
1. Le buste en question, ainsi que la toile de Boulanger dont il a déjà été fait mention dans de précédentes lettres, était le portrait de Balzac.
294 CORRESPONDANGK.
grâce à Texpérience que je viens de faire, nous ne dépenserons pas beaucoup plus qu'on ne dépense à Paris dans le même temps; et, comme il n'y a pas de Génois dans l'affaire, nous pourrons attendre que nous soyons tranquilles; je suis donc à peu près consolé.
J'ai beaucoup souffert dans mon voyage, surtout du climat; c'est une chaleur qui relâche toutes les fibres et qui rend incapable de quoi que ce soit. Je me surprends à désirer nos nuages et nos plaies françaises; la chaleur ne va qu'aux faibles.
J'ai bien pensé à vous en marchant et souffrant; mais je voyais notre bonheur à tous dans le lointain, et cela me ravivait.
Le frère mathématicien conviendra, j'espère, qu'on ne peut trouver une affaire plus belle, et il sera aussi joyeux que moi.
Communique cette lettre à ma mère; je suis obligé de la termi- .ner un peu brusquement; j'ai une encre et des plumes avec lesquelles toute écriture est impossible. Je crois que le gouvernement autrichien s'arrange pour qu'on ne puisse écrire.
A bientôt.
A MADAME HANSKA, A VIERZSCHOVNIA. •
Milan, 20 mai 1838.
Chère comtesse.
Vous savez tout ce que dit cette date, je commence l'année au bout de laquelle j'appartiendrai au grand et nombreux régiment des êtres résignés, car je me suis juré, dans les jours de malheur, de combat et de foi qui ont rendu ma jeunesse si misérable, que je ne lutterais plus contre rien quand j'aurais atteint l'âge de quarante ans. Cette terrible année a commencé ce matin loin de vous, loin des miens, dans une amère tristesse que rien n'a dissipée ; car de moi-même je ne puis changer mon sort et je ne crois plus qu'il puisse être modifié par n'importe quel événement heureux. Ma philosophie sera fille de la lassitude et non du désespoir. Je suis venu chercher ici une occasion pour m'en retourner en France, et ^y suis resté pour faire un ouvrage dont l'inspiration m'y est venue après avoir été vainement implorée depuis quelques années ^ Je n'ai
l. Les Mémoires de Deux Jeunes Mariées.
jamais vu de livre où Fainour heureux, l'amour satisfait ait été dépeint. Rousseau y met trop de rhétorique et Richardson trop de prédication; les poètes sont trop fiorilureurs ; les romanciers raconteurs sont trop esclaves des faits; Pétrarque est trop occupé de ses images, de ses concciti : il voit bien plus la poésie que la femme. Pope a donné peut-être trop de regrets à Héloïse, il Ta voulue mieux que nature, et le mieux, dit-on, est l'ennemi du bien. Enfin, Dieu, qui a créé Tamour avec l'humanité, l'a seul sans doute compris, car nulle de ses créatures n'a décrit à mon gré les élégies, les fantaisies et les poëmes de cette divine passion dont chacun parle et que si peu ont connue.
Je veux terminer ma jeunesse — pas ma toute jeunesse! — par une œuvre en dehors de toutes mes œuvres, par un livre à part qui reste dans toutes les mains féminines, sur toutes les tables, où je veux décrire les craintes insensées, les jalousies hors de propos et la sublimité du don de soi-même ; car il faut qu'il y ait une faute, pour qu'il y ait une expiation, un retour violent, mondain et religieux à la fois, plein de consolation, plein de larmes et de plaisirs; et je veux que ce livre soit sans nom d'auteur comme Vlmitation. Je voudrais pouvoir l'écrire ici; mais il faut revenir en France, à Paris, rentrer dans ma boutique de vendeur de phrases, et je ne pourrai que le crayonner dans mes rares moments de loisir.
Depuis ma dernière lettre, il ne s'est rien passé de nouveau. J'ai revu le Duomo de Milan, j'ai fait le tour du Corso, mais je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez déjà. J'ai fait connaissance avec toutes les chimères du grand chandelier de l'autel de la Vierge, que je n'avais vu que très-superficiellement, ainsi qu'avec le saint Barthélémy qui tient sa peau en forme de manteau; j'ai revu mes délicieux anges qui soutiennent le tour du chœur, voilà tout. J'ai entendu, à la Scala, la Boccabadati dans la Zelmira. D'ailleurs, je ne vais nulle part, et la comtesse Bossi m'a courageusement abordé dans la rue en me rappelant nos chères soirées chez les Sismondi, aux Chênes. Vous ne l'auriez pas reconnue; ce changement m'a fait faire un terrible retour sur moi-même.
Voilà deux mois que je n'ai eu de vos nouvelles; mes lettres restent à Paris, personne ne m'écrit, car j'ai été errer dans des .pays où la poste n'arrive pa3; rien ne m'a mieux démontré que je
suis un animal vivant d'affection, ni plus ni moins qu'un caniche. Les amitiés d'épiderme ne me vont pas, elles me fatiguent et me font sentir plus vivement quels trésors renferment les cœurs qui veulent bien m'abriter. Je ne suis pas Français dans l'acception légère de ce mot. L'auberge m'était devenue insupportable et je suis, par la grâce de Son Altesse le prince Porcia, dans une jolie chambre qui donne sur des jardins et où je travaille très à mon aise, comme chez un ami qu'il est pour moi.
Alfonso-Serafino, principe di Porcia, est un homme de mon âge, amoureux d'une comtesse Bolognini, plus amoureux cette année qu'il ne l'était l'année dernière, ne voulant point se marier, à moins qu'il n'épouse la comtesse, qui a encore son mari, dont elle est séparée de corps et de biens. Vous voyez que rien ne les gêne et qu'ils jouissent d'une parfaite indépendance. La comtesse est trèsspirituelle. Le prince a pour sœur la comtesse de San-Severino, dont je crois vous avoir parlé déjà.
Milan est tout en l'air pour le couronnement de l'empereur en qualité de roi de Lombardie, et il s'agit pour la maison d'Autriche de se mettre en frais et in fiocchi. Quoique que je n'aie vu Florence que par le trou d'une demi-semaine, je le préfère à Milan; si j'avais le bonheur d'être aimé assez par une femme pour qu'elle me donnât son existence, ce serait sur les bords de l'Arno que j'irais cacher ma vie; mais, après tout, malgré les romans de mon amie George Sand et les miens, il est très-rare de rencontrer une madame d'Agoult qui coure les champs avec Liszt, une madame Dudevant qui soit séparée de corps et de biens, et un prince Porcia ayant des revenus immenses qui lui permettent de vivre où il veut. — Moi, je suis pauvre, je travaille comme un forçat et je ne puis dire à mon Arabella (voyez les Lettres d'un voyageur) : « Venez à Vienne, et trois concerts nous donneront dix mille francs; allons à Pétersbourg, et les touches d'ivoire de mon piano nous donneront un palais! » Il me faut à moi ce Paris insulteur, et ses libraires et ses imprimeries; il me faut par jour douze heures de travail hébétant; car j'ai des dettes, et la dette est une maîtresse qui m'aime un peu trop tendrement; je ne peux pas la renvoyer, elle se met obstinément entre l'amour, l'amitié, la paix, l'oisiveté, tous les plaisirs et moi; c'est trop laid,