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322 CORRESPONDANGK.
rature imagée; vous tenez en cela au xviif siècle par l'observation à la Chamfort, et à l'esprit de Rivarol par la petite phrase coupée. Pour moi, je regrette que vous n'ayez pas commencé par la peinture de votre monde parisien, que vous ne l'ayez pas coupée par l'arrivée d'Éthel en disant ce qui s'est passé en Angleterre, et que, de là, vous n'ayez pas couru au dénoûment. Vous n'avez plus à refaire Èthel; ceci s'adresse au manuscrit, et non à l'im- .primé, au premier roman que vous ferez, et non à celui-ci. D'ailleurs, elle est ce qu'elle est. Vous assujettirez peut-être le public à votre manière; mais ce procédé donne, comme disent les marchands, une chose moins avantageuse, qui flatte moins Toeil.
Pour moi, le livre est dans l'anagramme d'Éthel: c'est le thé d'un homme de cœur et d'esprit. Vous savourez, au coin d'un bon feu, une délicieuse liqueur, et l'on médit de l'Angleterre, ce que j'adore; on assassine d'esprit les gens que l'on n'aime pas ; on vante merveilleusement les bons cœurs que l'on aime, tout en admirant la madone d'un grand peintre accrochée là, devant vous, dans un superbe cadre, et à laquelle on revient toujours.
Madame de Fresnes est une ravissante création. Gaston n'est pas assez libertin. Si madame de Montlhéry existe, je voudrais la cravacher !
Ne me rappelez pas au souvenir de Savardy quand vous le verrez, et sachez que vous êtes mon créancier de quelques heures de bonheur qui ont nuancé de fleurs le canevas de ma vie travailleuse. Je crois que je mourrai insolvable avec vous.
CXGVlll.
A M. LOUIS DESNOYERS, DIRECTEUR DE LA PARTIE LITTÉRAIRE DU JOURNAL LE SIÈCLE,
A PARIS
Les Jardies, 1839.
Mon cher monsieur Desnoyers,
Mon beau-frère est venu : il a modifié votre plan d'acte d'après ses idées, qui diffèrent peu des vôtres. Vargent n'est plus une difficulté. Le journal aura deux ans d'existence. Dépêchez-vous de me
donner une réponse pour le cautionnement, afin que nous avisions.
Votre lettre est venue à temps : j'allais courir après vous. J'ai besoin de vous voir pour une pièce de théâtre à brocher en peu de jours, et qui, je crois, nous donnerait nummos et gloria patri!
Tout à vous de cœur.
Venez toujours sur les cinq heures, et duiez. Vous savez que je fais peu de façons. C'est pour moi une économie de temps et un moyen de vous avoir plus longtemps.
GXGIX.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Tranquillise-toi, ma Laure bien-aimée : il est dans les probabilités que, cette semaine, j'aurai pu réunir les deux mille francs qui me sont indispensables. J'essayerai alors de te rendre tout ce que je te dois ; ma pauvre mère en souffrira ; mais, avec elle, je sais que bientôt je pourrai réparer les plaies. Aujourd'hui, il faut se tirer d'affaire.
Je tâcherai de ne plus rien emprunter à ce bon Surville; car, si par hasard il connaissait les angoisses que j'ai déjà supportées, il ne serait pas aussi fort contre elles que je l'ai été et que je le serai.
Je suis seul contre tous mes ennuis, et, jadis, j'avais pour les combattre avec moi la plus douce et la plus courageuse personne du monde; une femme qui, chaque jour, renaît dans mon cœur, et dont les divines qualités me font trouver pâles les amitiés qui lui sont comparées. Je n'ai plus de conseil pour les difficultés littéraires, je n'ai plus d'aide dans les difficultés de la vie, et, quand je doute de quelque chose, je n'ai plus d'autre guide que cette fatale pensée : « Que dirait-elle si elle vivait?... » Les esprits de ce genre sont rares. L'intimité qui m'eût été si chère entre toi et moi m'est interdite par tes devoirs de femme et de mère ; à force
de voir faire la littérature, tu l'aurais comprise, tu l'aurais apprise, et nous étions sûrs d'arriver ensemble au bout de la vie; car le sens littéraire s'acquiert. Il n'y a que madame Zulma qui, parmi les personnes auxquelles je pourrais me fier, ait la haute intelligence nécessaire pour jouer un pareil rôle : jamais esprit plus extraordinaire n'a été plus étouffé; elle mourra dans son coin, inconnue! — George Sand serait bientôt mon amie; elle n*a aucune petitesse en l'âme, ni aucune de ces basses jalousies qui obscurcissent tant de talents contemporains; Dumas lui ressemble en ce point; mais elle n'a pas le sens critique. — Madame Hanska est tout cela ; mais je ne puis peser sur sa destinée, et, le pourrais-je, je ne le ferais pas, à moins qu'elle ne connût bien quelle vie elle embrasserait. La personne actuelle, c'est la tendresse la plus entière, mais ce n'est pas le sang bleu qui conçoit; il y a bien des comparaisons qui lui sont funestes.
Quittons tous ces sujets. Sache que ma tendresse fraternelle est sans bornes et que le temps l'avive chaque jour.
Allons, adieu, chère et bien chère Laure; je travaille à en mourir peut-être ! Je devrais faire assurer ma vie pour laisser, en cas de mort, une petite rente à ma mère, toutes dettes payées. Mais pourrais-je supporter ces frais?
ce.
A M. LOUIS DESNOYERS, A PARIS
Mon cher monsieur Desnoyers,
Par extraordinaire, j'assiste aujourd'hui à un dîner diplomatique de bons enfants qui veulent rire et boire. Or, comme je suis hébété de travail, je n'ai pas le courage de me refuser à cette débauche. Je ne serai donc pas chez moi.
Venez dimanche matin, de bonne heure.
Tout à vous.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Les Jardie?, 1839.
Ma chère Laiire,
Je sais comme tu te tourmentes pour moi; eh bien, j'espère que, cette semaine, j'aurai terminé le fameux remboursement, et que j'aurai même de quoi éteindre toutes les misères pressantes, à une dizaine de mille francs près. Tout est en bon chemin. J'irai t'en dire deux mots vendredi ou samedi.
La Renaissance capitule et me donnerait quinze mille francs d'avance ; j'ai fini par les amener sur ce terrain. Nous nous verrons un des trois jours dits. J'ai écrit la semaine passée cinquantecinq feuilles d'impression; il en faut autant celle-ci; je n'ai dormi que quarante-cinq heures depuis dix jours, mais ce n'est pas sans danger.
Je voudrais avoir, au meilleur marché possible, de la futaine blanche à matelas, pour quatre matelas de trois pieds et demi de largeur ; du coutil blanc pour un lit de plume que j'ai à refaire, et pour deux traversins. Dis-moi, je t'en prie, quelle somme cela ferait. Les cardeuses me demandent ces fournitures. Ah ! il me faudrait aussi des lisérés bleus.
Mille tendres choses à vous tous.
Vienne un succès à la Renaissance, et peut-être n'aurai-je plus de dettes dans dix mois !...
A M. A. PÉRÉMÉ, A PARIS.
Paris, février 1839.
Mon cher maître.
Il m'est impossible d'être à deux heures à notre rendez- vous, car je viens pour l'assemblée des auteurs, qui commence à onze heures pour midi, et qui certes ne sera pas terminée à deux heures. Tout ce que je puis vous promettre, c'est d'être chez vous à cinq
heures. Vous me mènerez où vous voudrez, si vos affaires sont finies.
Tout à vous.
Décidément, on m'a parlé d'une petite Nathalie qu'ils ont à la Renaissance et qui ferait mon ingénue. Je suis bien content qu'ils aient madame Théodore. Ils devraient maintenant prendre Henry Monnier ; ils ne savent pas quel trésor il est ! 11 n'a manqué à Monnier que des auteurs. Il aurait un rôle dans ma pièce, et vous savez que j'ai deux grands rôles pour lui. S'ils l'avaient, je referais un rôle d'épicier à son intention.
Ainsi Nathalie, madame Théodore et madame Albert seraient les trois femmes importantes. Frederick, Monnier, Saint-Firmin, seraient les trois grands rôles d'homme. — Guyon doublerait Frederick en cas d'insubordination. — Je réponds ainsi d'une chose extraordinaire, si ces gens-là veulent m'écouter; et, si l'on veut y mettre du dévouement, la première représentation peut se donner le 20 mars. — Atala Beauchêne aurait aussi un rôle.
CGIII.
A MADAME ZULMA CARRAUD, A FRAPESï.E.
Les Jardies, mars 1839.
Chère,
. Pour le moment, ce que vous me demandez est absolument impossible; mais, dans deux ou trois mois, rien n.e sera plus facile. Avons, ma sœur d'âme, je puis confier mes derniers secrets; or, je suis au fond d'une effroyable misère. Tous les murs des Jardies se sont écroulés par la faute du constructeur, qui n'avait pas fait de fondations; et tout cela, quoique de son fait, retombe sur moi, car il est sans un sou, et je ne lui ai encore donné que huit mille francs en à-compte. Ne me croyez pas imprudent, cara; je devrais être bien riche en ce moment; j'ai fait des miracles de travail; mais tous mes travaux intellectuels ont croulé avec mes murs. Je viens de m' abattre comme un cheval fourbu; j'aurais bien besoin d'aller à Frapesle me reposer.
La Renaissance m'avait promis six mille francs de prime pour lui faire une pièce en cincf actes; Pérémé avait été l'entremetteur, tout était convenu. Comme il me fallait six mille francs à la fin de février, je me mets à l'œuvre, je passe seize nuits et seize jours au travail, ne dormant que trois heures sur les vingt-quatre; j'emploie vingt ouvriers à l'imprimerie, et j'arrive à écrire, faire et composer l'École des ménages, en cinq actes, et à pouvoir la lire le 25 février. Mes directeurs n'avaient pas d'argent, ou peut-être Dumas, qui leur avait fait faux bond et avec lequel ils s'étaient fâchés, leur est-il revenu ; ils n'écoutent pas ma pièce et la refusent. Ainsi me voilà échiné de travail, seize jours de perdus, six mille francs à payer, et rien ! Ce coup m'a abattu, je n'en suis pas encore remis. Ma carrière au théâtre aura les mêmes événements que ma carrière littéraire ; ma première œuvre sera refusée. Il faut un courage surhumain pour ces terribles ouragans de malheur. Cependant, l'avenir commence à se rapprocher; mes volumes à trois francs cinquante, in-dix-huit, contenant un ouvrage, se vendent assez bien, et il se pourrait que, dans quelques mois, tout changeât. Vous connaissez mon courage indompté; mais la nature physique plie maintenant sous son cavalier, le cerveau.
Vous pensez bien que, si je n'ai pu vous aller voir lors de votre voyage à Versailles, c'est que j'étais dans des travaux irrémissibles; à peine alors pouvais-je aller voir la diva. Je n'ai pas de halte ni de bivac dans mes campagnes. Alors, je faisais la Fille d'Eue, Bèatrix, le Grand Homme de province, en tout cinq volumes in-octavo, et je publiais le Curé de village^. Jugez de ce qu'était ma vie.
Enfin, je ne vous ferai pas attendre pour la somme que vous me demandez, et je vous l'enverrai dès que je l'aurai, au risque de remettre des créances pressantes. D'ailleurs, je vais faire un effort et tenter un emprunt; il faut enfin courber le front sous les fourches caudines de l'argent.
Adieu, chère, bien chère ! et croyez que, si je ne vous écris pas souvent, mon amitié ne s'endort pas ; car plus nous avançons dans la vie, plus des liens aussi précieux que le sont les nôtres se resserrent.
Mille choses amicales au commandant. J'espère que Yorik va
\. Dans la Presse.
bien . Ne croyez pas que ce que vous prenez pour une campagne et qui n'est que mon atelier me rende injuste pour Frapesle! Si vous écrivez à Auguste, ne m'oubliez pas.