‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 143 sur 229 · A M. HENRY BEYLE, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. HENRY BEYLE, A PARIS

Ville-d'Avray, G avril 1839.

Monsieur, H ne faut jamais retarder de faire plaisir à ceux qui nous ont donné du plaisir. La Charlreuse est un grand et beau livre; je vous le dis sans flatterie, sans envie, car je serais incapable de le faire,

et l'on peut louer franchement ce qui n'est pas de notre métier. Je fais une fresque et vous avez fait des statues italiennes. Il y a progrès sur tout ce que nous vous devons. Vous savez ce que je vous ai dit sur le Rouge et le Noir. Eh bien, ici, tout est original et neuf.

Mon éloge est absolu, sincère. Je suis d'autant plus enchanté de vous écrire ce qui est dans cette page, que beaucoup d'autres, tenus po.ur spirituels, sont arrivés à un état complet de sénilité littéraire.

Cela posé, voici non pas les critiques, mais les observations :

Vous avez commis une faute immense en posant Parme; il fallait ne nommer ni l'État, ni la ville, laisser l'imagination trouver le prince de Modène et son ministre, ou tout autre. Jamais Hoffmann n'a manqué d'obéir à cetle loi, sans exception dans les règles du roman, lui l'écrivain le plus fantasque! Laissez tout indécis comme réalité , tout devient réel ; en disant Parme, aucun esprit ne donne son consentement.

Il y a des longueurs; je ne les blâme pas, ceci ne regarde pas les gens d'esprit, les hommes supérieurs; ils sont pour vous, et ça leur va; mais je parle pour le pecus : il s'éloignerait. Il n'y a plus de longueurs passé le premier volume. Cette fois, vous avez été parfaitement clair. Ah! c'est beau comme l'italien, et, si Machiavel écrivait de nos jours un roman, ce serait la Chartreuse.

Je n'ai pas dans ma vie adressé beaucoup de lettres d'éloges; ainsi vous pouvez croire à ce que j'ai le plaisir de vous dire. Il faudra, si la supériorité du livre vous permet de voir promptement la deuxième édition, avoir le courage de reporter à la fin, en quelques développements nécessaires, les longueurs à supprimer au commencement. Cela tourne trop court, eu égard au Tasse et à ses magnificences. Puis il manque le côté physique dans la peinture de quelques personnages; mais c'est un rien, quelques touches.

Vous avez expliqué l'âme de l'Italie.

Vous voyez que je ne vous en veux pas du mensonge que vous avez écrit sur mon exemplaire, et qui m'a fait passer quelques nuages sur le front; car, sans avoir peur d'être pris par vous. pour un homme vulgaire, je sais tout ce qui me manque et vous le savez aussi; c'est de cela qu'il faut me parler. Vous voyez que je vous traite en ami.

CORRESPONDANCi:. 331

A MADAME DE BALZAC, A VIARMES

Mercredi, 1 8 3 9.

Ma mère bien-aimée,

Je reçois ta lettre seulement aujourd'hui, car je ne puis aller aux Jardies et je suis à peu près errant comme un chien sans maître. 11 m'est également impossible d'aller à Viarmes avant lundi prochain. Si, d'ici là, Laure et toi, vous verez à Paris, metsmoi un mot chez Buisson ^ ; car nous avons à causer très-sérieusement et très-longuement sur la dernière lettre que tu m'as adressée, et à laquelle il m'est impossible de répondre par écrit ; j'ai trop de choses à te dire, et je veux absolument causer avec toi. Si tu étais venue le vendredi aux Jardies, je t'y attendais.

Je t'embrasse de toutes les forces d'un cœur plus souffrant qu'aucun de ceux qui ont souffert ; je suis accablé chaque jour de désastres qui vont croissant. — Mille tendresses à Laure et à ses petites. J'ai été chez Surville hier; il venait de partir et j'allais lui parler. Je n'ai pas eu une minute pour respirer cette semaine*.

CGIX.

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