‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 170 sur 229 · A MADAME HANSKA, A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

A MADAME HANSKA, A SAINT-PÉTERSBOURG

Berlin, 14 octobre 1843.

Chère comtesse.

Je suis arrivé ce matin ici, à six heures, n'ayant eu pour tout repos que douze heures à Tilsitt, desquelles il faut déduire trois heures données au directeur des postes, à qui j'avais été recommandé et qui m'a rendu bien assez de services pour que je prisse le thé chez lui le soir. Je suis arrivé trop tard pour y dîner avec Stieglitz, comme on l'eût désiré.

Tant que j'étais sur le sol russe, il me semblait que j'étais encore avec vous, et, sans que je fusse précisément d'une gaieté folâtre, vous avez dû voir, par ma petite lettre de Taurogen, qu'il me restait assez de forces pour plaisanter de mon chagrin. Mais, une fois sur la terre étrangère, je ne puis vous rien dire, si ce n'est qu'on peut

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faire ce voyage pour venir vous voir, et non en vous quittant. L'aspect des terres russes sans culture, sans habitants, ine semblait naturel ; mais voir le même spectacle en Prusse m'a paru d'une horrible tristesse, d'accord d'ailleurs avec celle qui m'a empoigné. Ces maigres terres, ce sol stérile, cette froide désolation, cette misère, tout m'a saisi et glacé. Je m'en suis senti tout autant assombri que s'il y avait eu des contrastes entre mon cœur et la nature. Et le noir chagrin s'abattait sur moi de plus en plus pesamment, à mesure que la fatigue physique m'envahissait. D'ailleurs, ne me plaignez pas d'avoir fait la route par terre, car nous avons essuyé des orages qui ont dû rendre la navigation de la Baltique bien mauvaise.

Je sais comment vous allez par la manière dont je vais : je sens en moi un vide immense qui s'agrandit de plus en plus profondément, et dont rien ne me distrait. Aussi ai-je déjà renoncé à Dresde, je ne me sens pas le courage d'y aller; on ne volera pas la Madone d'Holbein, d'ici à l'an prochain; le théâtre de la bataille et les défilés de Kulm ne changeront pas, et j'aurai une raison, au mois de mai prochain, de refaire ce chemin avec d'autres idées. Ne m'en veuillez pas de mon défaut de cœur, rien ne me plaît plus de ce qui me plaisait de ce voyage dans le salon de l'hôtel Koutaïtsof. Vous médisiez : « Vous irez là! » je vous écoutais, j'y allais, car c'était vous qui le disiez; mais, que voulez-vous! loin de vous, tout est sans vie et sans âme. L'an prochain, peut-être! mais, aujourd'hui, je n'ai plus que l'abîme de mon travail et j'y vais par le plus court chemin.

J'ai dormi ce matin de sept heures à midi, quelques heures fatiguées, tourmentées; j'ai déjeuné, je me suis habillé, j'ai fait les trois visites : Bresson, Redern, Mendelssohn, et, à mon retour, je me suis mis à vous écrire, car vous parler était l'instinct le plus grand» le plus vital du moment.

J'ai été interrompu par le comte Bresson, qui est immédiatement venu m'inviter à dîner pour demain, car il part, ou plutôt sa femme part dans deux jours ; elle le devance à Madrid. Autant que j'en ai pu juger, c'est un homme d'esprit et d'un grand sens, et surtout sans aucune espèce de prétention, ce qui est rare chez un diplomate et ce que je prise beaucoup. Il m"a engagé à écrire un mot à

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Humboldt, que j'ai beaucoup vu à Paris, chez Gérard et ailleurs; il me montrera sans doute Potsdam. M. Bresson va en Espagne, et Salvandy à Turin.

Je reprends mes chères doléances, et je vous dirai que la chaussée de Pétersbourg à Tilsitt n'est praticable que sur deux parties, de Pétersbourg à Narva et de Riga àTaurogen, moins deux stations; en sorte que, sur environ une moitié, le chemin est détestable quand il a plu, et il avait beaucoup plu, hélas! Figurez-vous les •soubresauts que nous faisions ! mais les voitures sont excellentes, car elles y résistent. Tout ce qui est russe a la vie très-dure. On trace une chaussée dans les sables de laLivonie avec des bruyères; mais, quoique alors le chemin ait les caractères de la bruyère, il n'en a pas moins une physionomie peu rassurante et d'un style marécageux. C'est un miracle que de faire cette route en trois jours et demi, et cela donne une idée suprême de la ténacité russe. Nous alhons à huit chevaux et quelquefois à dix en certains endroits. Là où la chaussée existe, elle est magnifique. Ah ! j'aurai bien du plaisir à revenir ! ce ne sera pas sur des bruyères, mais sur des fleurs que je croirai être secoué. A la lettre, on ne mange rien, car il n'y a rien à manger sur la route ; mais les stations sont fort belles et il y a toujours d'excellent thé russe. Je pourrais donc faire les honneurs à mon chagrin d'une maigreur due à la diète du voyage; mais, si j'ai souffert, je dois à ma situation morale de ne m'en être pas aperçu : la douleur de vous quitter a dompté la faim, comme le plaisir de vous revoir a dompté le mal de mer. Vous êtes au-dessus de tout.

Je suis ici à l'hôtel de Russie; on y est passablement et pas trop cher. De Berlin, j'irai à Leipsick et, de Leipsick, à Francfort-su r- Mein, encore par la Schnell-post prussienne, et, de Francfort jusqu'en France, tout sera bateau à vapeur ou chemin de fer; ce qui, je crois, est plus économique que toute autre façon de voyager.

J'ai trouvé pour compagnons de route deux sculpteurs, dont l'un, je vous l'ai dit, parle le français d'une manière assez peu compréhensible, et je viens d'aller faire un tour dans la ville avec lui. Ces jeunes gens ont été pleins d'attentions pour moi tout le long de la route, depuis Riga, lieu de séparation de mon premier compagnon de voyage, le Français. La nature artiste est partout la même. Ces

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deux jeunes gens m'ont tiré d'aiïaire dans les auberges, et je viens de les inviter à dîner (un dîner de rapins, bien entendu). C'est bien le moins que je fasse dîner avec moi ces obligeants garçons pour les remercier de leurs bons soins, avant de leur faire mes adieux.

Le maussade Berlin n'est pas comparable au somptueux Pétersbourg. En premier lieu, on taillerait une vingtaine de petites villes mesquines comme la capitale du Brandebourg dans la grande cité du plus vaste empire européen, qu'il lui resterait encore assez d'espace bâti pour en écraser les vingt petits Berlin qu'elle aurait extraits sans se gêner de sa vaste étendue ; mais, au premier aspect, Berlin semble plus peuplé, car j'ai aperçu quelques individus dans les rues, ce qui ne se voit pas souvent à Pétersbourg. Du reste, les habitations ici, sans être belles, paraissent bien construites; on s'aperçoit même qu'elles ne manquent pas de confort à l'intérieur. Les monuments, assez laids d'aspect,, sont en belles pierres de taille; les espaces sont, d'ailleurs, ménagés de manière à les faire valoir, et sans doute est-ce à ce charlatanisme que Berlin doit d'avoir l'air plus populeux que Pétersbourg; j'aurais dit pht5 animé s'il s'agissait d'un autre peuple; mais le Prussien, avec sa brutale lourdeur, ne saura jamais qu'écraser; il faut moins de bierre et de mauvais tabac, il faut plus d'esprit français ou italien, pour produire le mouvement des grandes capitales de l'Europe, ou il faut les grandes idées industrielles et commerciales qui ont fait le développement gigantesque de Londres; mais Berlin et ses habitants ne seront jamais qu'une vilaine petite ville, habitée par un vilain gros peuple. Cependant, il faut l'avouer, pour qui revient de Russie, TAllemagne a un air indéfinissable qui ne s'explique pas encore par le mot magique de liberté, mais qui se traduit par mœurs libres ou mieux liberté dans les mœurs. Les principaux monuments de Berlin sont, au reste, concentrés autour de l'hôtel où je suis et j'ai pu tout voir en moins d'une heure. La fatigue m'a repris, et j'aspire au dîner ; ce sera le premier depuis les splendeurs de la Russie.

A demain donc, chère comtesse.

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