‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 171 sur 229 · XXIV · texte numérisé non relu

XXIV

Notre dîner se composait de : potage, chevreuil, mayonnaise de poisson, macaroni au gratin, un peu de dessert, une demi-bouteille de madère, une bouteille de bordeaux. Ecco, signora! A huit heures, j'ai congédié mes convives et je me suis mis au lit, le premier lit qui ressemble à un lit, depuis que j'ai quitté Dunkerque. Avant de m'endormir, j'ai pensé à vous, à ce que vous pouviez faire à huit heures du soir, samedi. Je me suis imaginé que vous étiez au spectacle ; j'ai revu le théâtre Michel ; mais je n'ai pas eu le cruel plaisir, comme en Schnell-post et comme en Karèta potchtôvma, de penser à minuit, car, à minuit, je dormais d'un bon sommeil, et, le matin, je dormais encore à huit heures. Vous avez tant de fois dompté les plus impérieuses choses de la nature , que vous pardonnerez à cette pauvre nature d'avoir pris sa revanche une fois. Les âmes exclusivement tendres ont le culte des souvenirs, et le vôtre, vous n'en doutez pas, est toujours dans mon cœur et dans ma pensée; je me suis donné la fête d'y songer pendant ce court moment de demi -rêve où l'on se sent encore entre la veille et le sommeil, et toutes les douces impressions de ces deux mois que j'ai passés avec vous sont revenues enchanter mon âme de leurs images radieuses et pleines d'harmonie. Vous voyez donc que la Vierge de Pologne est la même que la Notre-Dame de France, et que, si mon voyage est attristé par une séparation comme celle dont j'ai déjà souffert trois fois, il se fait du moins sans accident.

A propos d'accident, Pamèla Giraud n'a pas été portée par mon nom : elle est tombée tout à plat, à ce qu'il paraît. Vous conviendrez qu'alors, vu les circonstances, l'affaire a été très-bonne pour moi. Dès que je serai de retour, j'expliquerai le fait par une pièce où je ne me contenterai pas de livrer mon idée à des faiseurs. Je -viens delire le feuilleton clu Courrier français : il n'est ni bien ni mal, mais il entre dans les questions antilittéraires de l'argent et de la paternité douteuse, tandis qu'il sait probablement l'affaire telle qu'elle est.

Je reçois de M. de Humboldt la lettre qui sert d'enveloppe à la mienne et qui, certes, est curieuse dans les circonstances actuelles.

COKHKSPONDANGE. 371

Je vous l'envoie et je puis parler ici à cœur ouvert, car cette lettre vous sera portée par Viardot, que je viens de rencontrer et qui s'en charge volontiers; c'est un des hommes les plus honorables que je connaisse, et en qui on peut avoir une entière confiance; il vous la rendra en main propre.

L'affaire de Posen n'est rien. On présume qu'un des hommes qui étaient derrière la voiture a eu peur et a tiré au hasard. Les secrétaires, qui sont parfaitement sains et saufs, en ont voulu faire un moyen de carrière ou de fortune pour eux-mêmes. Une enquête sévère a eu lieu et il n'en est rien résulté contre votre ;)ot;era gente. Dans l'auberge où dînaient les gens de la suite impériale se trouvaient des individus qui se régalaient après avoir signé un contrat de vente quelconque. C'était là les prétendus conspirateurs. Les deux secrétaires avaient, d'ailleurs, énormément dîné et auront vu double.

Je viens de dîner chez madame Bresson, née de Guitaut; car il y avait grand dîner aux Affaires étrangères à cause de la fête du roi. Excepté l'ambassadrice , tout était vieux et laid , ou jeune mais affreux; la plus belle femme, sinon la plus jeune, était celle à qui je donnais le bras; devinez?... la duchesse de Talleyrand (ex-Dino), venue là avec le duc de Valençay, son fils, qui a Pair d'avoir dix ans de plus que sa mère. On a fait la conversation de noms propres, de petits incidents arrivés à la cour depuis quarante-huit heures; cela m'a du moins expliqué les plaisanteries d'Hoffmann sur les cours d'Allemagne. Impossible de joindre le Redern; j'avais sa femme à côté de nioi : figure d'héritière, et d'héritière bien riche pour avoir pu faire oublier une telle disette d'agréments. Au reste, rien de plus ennuyeux au monde que Berlin, je suis dévoré d'ennui, l'ennui m'a pénétré jusqu'aux os, j'ai peur de faire une maladie. Je vous écris ceci avant de me coucher, il est neuf heures! mais que faire à Berlin? il y a pour distraction 3Ièdèe, traduite du grec en allemand et jouée littéralement. On a essayé hier à la cour de jouer aussi littéralement le Songe tVune nuit d'été de Shakspeare! Le roi de Prusse protège les lettres comme vous voyez, mais surtout les lettres... mortes.

372 COURESPONDANCE.

1 G au soir

Je pars demain, il faut aller à Leipsick par le chemin de fer pour gagner Mayence; alors, autant pousser jusqu'à Dresde, et voir la Galerie ; car il n'y a que trois heures de route de Leipsick à Dresde.

M. de Humboldt m'a fait ce matin une visite d'une bonne heure, chargé, m'a-t-ii dit, de compliments du roi et de la princesse de Prusse. Il m'a donné les indications nécessaires pour trouver Tieck à Potsdam. Je veux aller voir Tieck et j'en profiterai pour étudier la physionomie de la grande caserne de ce Frédéric dont le comte de Maistre a dit : « Ce n'est pas un grand homme, c'est tout au plus un grand Prussien. » Je vais en chemin de fer, bien entendu, et, en montant dans le v^^agon, j'y trouve ma fantastique duchesse de Talleyrand, coiffée de cheveux très-bien, avec une masse de diamants et de fleurs, enfin une apparition ô!un Songe d'une nuit d'hiver. Elle allait à la cour et s'y rendait tout habillée. Elle dîne avec la princesse de Prusse et nous avons en tiers le comte de Redern, un vieux bellâtre prussien moisi, sec comme un Genevois, et important comme un diplomate en disponibilité. J'ai chargé la bergère de soixante ans de mettre mes respects aux pieds de la princesse de Prusse.

J'ai vu Tieck en famille; il a paru heureux de mon hommage. Il avait une vieille comtesse, sa contemporaine en lunettes, quasi octogénaire, une momie à garde-vue vert, qui m'a paru être une divinité domestique. Je suis revenu, il est six heures et demie du soir, je n'ai rien mangé depuis ce matin. Berlin est la ville de l'ennui, j'y mourrais en une semaine. Le pauvre Humboldt en meurt, il traîne partout sa nostalgie de Paris. Comme je pars demain matin par le chemin de fer, il faut vous dire adieu ; je ne pourrai plus vous écrire que de Mayence.

En causant ce matin avec M. Bresson, je lui ai dit que j'avais été chassé de Pétersbourg par des cancans de portières et d'ignobles commérages, qu'on n'y croyait pas aux sentiments généreux et désintéressés, et que j'en voulais aux gens de ce pays pour avoir attaqué ma liberté sacrée, en imaginant que je ferais comme Loëve- Weymar. Là-dessus, M. Bresson m'a fortement approuvé, en me

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disant qu'un Français ne devait jamais épouser qu'une Française, et je lui ai dit que j'étais de son avis et qu'ainsi ferais-je. On m'a dit que, si je voulais rester ici huit jours au moins, j'y serais fêté; mais huit jours, c'est trois cents francs, et vraiment pour Berlin ce serait trop cher; si je ne pouvais fuir cette affreuse villasse qu'à ce prix, je ne dis pas; et j'y ajouterais même encore, pour en être plus vite quitte. Plus que jamais je vois qu'il n'y a rien de possible sans vous pour moi, et plus je mets d'espace entre nous, plus je sens la force des liens par lesquels je vous suis attaché. Je ne vis que par le passé et je ne vis qu'en lui, retiré dans l'abîme profond de mon cœur. N'est-ce pas une horrible souffrance que de se trouver seul comme je le suis, avec la continuelle préoccupation de ces deux mois dont ma pensée recueille les fleurs pétale à pétale, avec une mélancolique et religieuse tendresse ?

1 7 au matin.

Je vous quitte ce matin à nouveau, car c'est vous quitter encore une fois que de ne plus vous écrire le soir ce que j'aurai fait dans la journée. Je vais à Leipsick et j'aurai arrêté ma place à la Schnell' post pour Francfort ; je coucherai à Leipsick ; puis, le lendemain, j'irai voir Dresde, et, le 20, je serai revenu pour me mettre dans la diligence prussienne. L'isolement qui remplace l'intimité donne les allures du remords : j'éprouve un violent besoin de changer de place, de me remuer, d'aller et venir; comme si, au bout de ces agitations physiques et de tous ces mouvements inutiles, je finissais par vous trouver. Je regarde avec attendrissement ce papier que je porte dans l'instant à Viardot en pensant que vos jolis doigts le tiendront dans ce salon où les heures fuyaient si douces et si rapides! Viardot vous remettra fidèlement ce paquet, dans lequel je puis vous dire que ma vie sera une angoisse jusqu'au jour où je vous reverrai. De Mayence, vous aurez une lettre où je vous dirai mes faits et gestes depuis Berlin. Je serai vers le 10 novembre à Passy; ainsi écrivez-moi le 3 de votre style.

Adieu; si j'ai manqué à nos conventions, si quelque chose vous a déplu dans cette lettre, soyez bonne comme toujours et pardonnez-moi. Songez à mon chagrin, à ma tristesse, à ma douleur, et vous serez pleine do pitié et d'indulgence pour le pauvre exilé.

374 COURESPONDANGE.

GCLVII.

A LA MÊME

Dresde, 1 9 octobre 18 4 3.

Je suis parti de Berlin avec Tennui, chère, et j'ai trouvé ici la nostalgie. Rien de ce que je prends ne me nourrit, rien de ce que je vois ne me distrait. J'ai vu la fameuse Galerie et la Vierge de Raphaël et celle de Holbein, et je me suis dit : « J'aime mieux ma mie, ô gué! » En parcourant le fameux trésor, j'aurais tout donné pour une demi-heure devant la Neva, à la place oi^i vous demeurez. Pour comble de malheur, je suis ici pour deux jours de plus que je n'y voulais être, et voici comment : de Berlin, je suis venu à Leipsick par le chemin de fer et j'ai été forcé d'y passer une nuit. J'avais compté sans la foire de Leipsick ! Toutes les places étaient prises à \di Schnell-post. J'ai eu alors l'idée de prier l'hôte de m' arrêter ma place et de garder mes paquets, au lieu de les faire traîner de Leipsick à Dresde et de Dresde à Leipsick, car on me prend partout une infinité de thalers pour l'excédant de bagages. L'hôte m'a dit qu'il était douteux qac j'eusse de la place pour le jour oii je voulais partir, c'est-à-dire pour le 20 courant, mais qu'au surplus il me l'écrirait, et je viens de recevoir une lettre par laquelle il me prévient que je n'ai de place que pour le 22. Or, que faire en un gîte à moins qu'on ne vous écrive ?

EUer, au lendemain de mon arrivée, ayant manqué l'heure de la Galerie, j'ai parcouru Dresde en tout sens, et c'est, je vous jure, une^charmante ville, bien préférable, comme séjour, au mesquin et triste Berlin. Elle tient de la capitale, elle est partie ville suisse et partie ville allemande; les environs sont pittoresques et tout y est charmant. J'ai conçu qu'on pût vivre à Dresde; il y a un mélange de jardins et d'habitations qui récrée l'œil. Quant au palais commencé par Auguste le Fort, c'est bien le chef-d'œuvre le plus curieux de l'architecture rococo. Comme fantaisie, c'est presque aussi beau que le gothique, et, comme art, c'est exquis. Quel malheur qu'une si ravissante conception soit inachevée et reste dans un état déplorable! il faudrait, d'ailleurs, des millions pour réparer, achever,

arranger et meubler ce délicieux papillotage. Il n'y a rien, ni en Russie, ni encore moins en Prusse, dans tout le >iord enfin, qui vaille cela. Quel homme que cet Auguste, qui se disait électeur en Pologne et roi en Saxe !

J'ai vu tant de Titicns à Florence et à Venise, que ceux de la Galerie ont perdu de leur prix à mes yeux; la Nuit du Gorrége me paraît avoir été trop vantée; mais sa Madeleine, deux Vierges de lui, les deux Madones de Raphaël et les tableaux flamands et hollandais valent bien le voyage. Le trésor est une plaisanterie ; des trois ou quatre millions de diamants ne pouvaient pas éblouir les yeux qui venaient de voir ceux du palais d'Hiver. D'ailleurs, le diamant ne me représente rien : une perle de rosée, illuminée par un rayon du soleil levant, me semble mille fois plus belle que le plus beau diamant du monde. De même un certain sourire est plus précieux pour moi que le plus beau tableau. Donc il me faudrait revenir à Dresde avec vous pour que les tableaux me dissent quelque chose. Rubens m'a parfois ému, mais les Rubens du Louvre sont encore plus complets. Le vrai chef-d'œuvre de la Galerie est un tableau d'Holbein qui éteint tout le reste; comme j'ai regretté de ne pouvoir tenir votre main dans la mienne pendant que je l'admirais avec ce ravissement intime, avec cette plénitude de bonheur que donne la contemplative jouissance du beau ! La Madone de Raphaël, on s'y attend; mais la Madone d'Holbein, c'est cet imprévu qui saisit.

Chère comtesse, vous ne vous ferez jamais une idée exacte de mon affreux isolement. Ne parlant pas la langue et ne trouvant personne qui me parle, je n'ai pas dit cent phrases depuis Riga, où j'ai quitté le négociant français. Je suis toujours en face de moimême, et, le pays étant toujours le même désert et la même plaine, je n'ai rien pour intéresser les yeux; le cœur a passé de l'excessive richesse à la pauvreté la plus absolue. La récapitulation des heures qui se sont envolées, hélas! si rapidement, les rêveuses pensées qui les remplacent impriment une amère tristesse à un caractère naturellement gai et rieur; aussi mes deux sculpteurs me disent — c'est-à-dire celui qui croit parler français — sans cesse et à tout moment : u Qu'avez-vous donc? » Encore quinze jours ainsi, et je mourrais tout doucettement, sans aucune maladie apparente.

Je vois qu'il me faut renoncer lu Rhin, à la Belgique, et retrouver une occupation forte dans les affaires et les travaux de Paris. L'air me fait mal, je me suis affaissé en dedans, rien ne me rend du ton, rien ne me réconforte et je n'ai soif de rien. J'ai deux nostalgies : celle du paysage de la Neva que j'ai quitté et celle de la France où je vais.

Au' reste, les chemins de fer allemands sont un prétexte pour boire et manger; on s'y arrête à tout moment, on descend, on boit, on mange et l'on remonte pour recommencer; en sorte que la poste de France va aussi vite que cette vapeur-là.

Il est onze heures du soir ; je suis dans un hôtel où tout dort. Dresde est calme comme une chambre de malade et je ne me sens aucune envie de dormir. Ai-je vieilli, que cette Galerie m'ait si peu ému? ou bien la source de mes émotions a-t-elle changé? Ah! certes, je reconnais l'infini de mon attachement et sa profondeur à l'immense vide qu'il y a dans mon âme. Aimer, pour moi, c'est vivre, et aujourd'hui plus que jamais je le sens, je le vois, tout me le prouve, et je reconnais qu'il n'y aura jamais pour moi d'autre goût, d'autre envahissement, d'autre passion, que ce que vous savez et qui remplit ainsi non-seulement mon cœur, mais mon cerveau tout entier.

20 octobre.

Absolument rien à vous dire que vous ne sachiez de reste. Je reviens du théâtre, qui est bien le plus charmant théâtre que j'aie, jamais vu ; c'est Despléchin, Séchan et Diéterle, les trois décorateurs de notre Opéra français, qui sont venus l'arranger. Rien n'est plus joli. Si vous optez pour Dresde, Anna aura la plus belle salle qu'elle ait pu rêver. On a quasi chanté Fra Diavolo en allemand; ça m'a paru une excellente préparation pour dormir. J'avais vu le matin les collections de porcelaines et les antiquités. Je me sens fatigué ; c'est une puissance que la fatigue, et je vais me coucher à onze heures. Vous savez à qui je rêverai en m'endormant.

21 octobre.

Je pars demain, ma placé est retenue, et je vais finir ma lettre, car il faut que je la mette à la poste moi-même; j'ai la tête comme

une citrouille vide, et je suis dans un état qui m'inquiète plus que je ne saurais vous le dire; si je suis ainsi à Paris, il me faudra revenir. Je n'ai le sens de rien, je n'ai aucun goût à vivre, je n'ai plus la moindre énergie, je ne me sens même aucune volonté. Vous ignorerez, jusqu'à ce que je vous l'explique verbalement, le courage que je déploie en vous écrivant. Ce matin, je suis resté jusqu'à onze heures au lit, ne pouvant pas me lever. C'est une horrible souffrance que celle qui n'a de siège nulle part et qui est partout, qu'on ne peut décrire et qui attaque à la fois le cœur et le cerveau. Je me sens stupide, et plus je vais, plus la maladie augmente. Je vous écrirai de Mayence si je vais mieux; mais, quant à présent, je ne puis peindre ma situation que comme Fontenelle centenaire expliquait la sienne, mie difficuUè tVèlre. Je n'ai point souri depuis que je vous ai quittée. Ceci se traduit en anglais par le mot spleen; mais c'est le spleen du cœur, et c'est bien autrement grave, car c'est un double spleen.

Adieu, chère étoile mille fois bénie! il viendra peut-être un moment où je pourrai vous exprimer les pensées qui m'oppressent; aujourd'hui je ne puis que vous dire que je vous aime beaucoup trop pour mon repos, car, après cet août et ce septembre, je sens que je ne puis vivre qu'auprès de vous, et que votre absence, c'est la mort... Ah! que je serais heureux de me promener, tout en causant avec vous, dans ce jardinet qu'on élève à la brochette au bout du pont de Troïsk, et où il n'y a encore que des manches à balai, sous prétexte d'y mettre un jour des arbres ! Pour moi, c'était le plus beau jardin de l'Europe, bien entendu quand vous y étiez. 11 y a des instants où je revois parfaitement les moindres petits objets qui vous entourent; je regarde le coussin encadré d'un dessin en façon de dentelle noire, sur lequel vous vous appuyez et j'en compte les points ! Jamais je ne me suis senti une si fraîche mémoire; ma vue intérieure, où se mirent les maisons que je bâtis, les paysages que je crée, est tout entière au service de ces souvenirs les plus complètement heureux de ma vie, et vous ne sauriez imaginer les trésors de rêverie qui m'embellissent certaines heures; il y en a où mes yeux se mouillent de larmes. Mes yeux d'en dedans revoient les angles de bronze ornés de fleurs où je m'attrapais le genou en arpentant votro salon bleu, et ce petit fauteuil où vous

reposiez vos pensées rêveuses! Quelle puissance et cfue de bonheur il y a dans ces retours à un passé qu'on revit ainsi à nouveau ; dans ces moments-là, c'est plus que la vie, car il a tenu toute une vie dans cette heure arrachée à l'existence réelle, au profit des souvenirs qui inondent mon âme à torrents. Quelle douceur et quelle force n'y a-t-il pas dans la simple pensée de certains objets matériels, qui ont à peine attiré l'attention dans les jours heureux du passé ; et que je me sens heureux de sentir ainsi !

Adieu; je vais porter ma lettre à la poste. Mille tendresses à votre enfant mille fois bénie; mes amitiés à Lirette, et à vous tout ce qu'il y a dans mon cœur, mon âme et mon cerveau.

A MADAME DAVID (d'aNGERS), A PARIS.

Madame,

Je suis sorti de mon lit, que je n'avais pas quitté depuis que j'ai eu l'honneur de vous présenter mes hommages, pour vous apporter votre livre de thé (russe), qui n'a d'autre mérite que les excessives difficultés qu'elle a eues à traverser vingt douanes; et j'ai le petit chagrin de savoir que l'enveloppe du marchand, dans laquelle elle est encore, n'a pas été respectée. La qualité exquise est une consolation.

Toutes mes amitiés à David, et à vous mes plus gracieux compliments.

cclÎx.

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