‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 173 sur 229 · A MADAME HANSKA, A SAINT-PÉTERSBOURG · texte numérisé non relu

A MADAME HANSKA, A SAINT-PÉTERSBOURG

Passy, 5 février 1844.

Hier donc, j'ai fait des courses ; car il faut penser à faire composer les Petits Bourgeois par un imprimeur aux frais d'un nouvel éditeur. Je suis allé chez le successeur de M. Gavault, et j'y ai trouvé une assignation de cet affreux Locquin-coquin. Rien de plus audacieux qu'un fripon! il crie au secours, au voleur, pour faire pendre sa victime. Ceci m'a fortement remué la bile, et, comme j'étais levé depuis trois heures du matin, je me suis trouvé trèslas ; je me suis couché à six heures pour me lever à quatre. Au milieu de mon sommeil, le cher journal est arrivé; je l'ai gardé pour mon réveil et ]e viens de le lire. Or, toutes ces émotions con-

traires, les unes exaspérantes, les autres douces, pour ne pas dire divines, m'ont fait beaucoup de mal; je me sens brisé, ce qui m'arrive rarement. Il faut que je sois à neuf heures chez M. Gavault, pour que nous consultions M. Picard, son successeur, sur l'affaire Locquin ; or, être là à neuf heures suppose le déjeuner à sept heures. Et moi qui ai encore cinq feuillets à écrire pour Hetzel et qui les lui ai promis pour ce malin ! je les avais gardés afin de passer une nuit calme à les chercher; il y faut de l'esprit, et j'ai l'esprit tout bouleversé I

De grâce, ne vous faites pas de chagrin pour les Revues, ce serait même fâcheux qu'il en fût autrement. On est perdu en France du moment que l'on s'est fait un nom et qu'on est couronné de son vivant. Injures, calomnies, négations, tout cela m'arrange. Un jour, on saura que, si j'ai vécu de ma plume, il n'est jamais entré deux centimes dans ma bourse qui ne fussent durement et laborieusement gagnés ; que l'éloge Ou le blâme m'ont été très-indifférents; que j'ai construit mon œuvre au milieu des cris de haine, des mousqueteries littéraires, et que j'y allais d'une main ferme et imperturbable. Ma vengeance, c'est d'écrire, dans les Débats, les Petits Bourgeois; c'est de faire dire à mes ennemis avec rage : u Au moment où l'on peut croire qu'il a vidé son sac, il lance un chefd'œuvre ! y) C'est le mot de madame Reybaud lisant Honorine, David Sechard, etc. Vous lirez l'étrange comédie d'Èsther! je vous l'enverrai bien corrigée, et vous y verrez un monde parisien qui vous est et qui vous sera toujours inconnu, bien différent du faux Paris des Mystères et constamment comique, et où l'auteur, comme dit George Sand, applique un coup de fouet à faire sauter toutes les enveloppes mises sur les plaies qu'il découvre. Vous m'écrivez : « Quel volume que celui qui contient : la Maison Nucingcn, Pierre Grassou, les Secrets de la princesse de Cadignan! » Peut-être avezvous raison, et j'en suis fier (entre nous).

Vous verrez si la corruption de l'abbé espagnol , qui vous contrarie, n'était pas nécessaire pour arriver à l'œuvre de Lucien à Paris finissant par un épouvantable suicide. Lucien a servi de chevalet pour peindre le journalisme ; il ressert pour peindre la classe piteuse et pitoyable des filles entretenues : la corruption de la chair, après la corruption de l'esprit. Ensuite viendront les Petits Bour-

gcois, et, comme conclusion, les Frères de la Consolation ^ -, il ne manquera plus dans mon' Paris que les artistes, le théâtre et les savants! j'aurai alors peint le giand monstre moderne sous toutes ses faces.

En somme, voici le jeu que je joue : quatre hommes auront eu, en ce demi-siècle, une influence immense : Napoléon, Cuvier, O'Connell; je voudrais être le quatrième. Le premier a vécu du sang de l'Europe, il s'est inoculé des armées; le second a épousé le globe; le troisième s'est incarné un peuple; moi, j'aurai porté une société tout entière dans ma tête. Autant vivre ainsi, que de dire tous les soirs : « Pique! atout! cœur!... » ou chercher pourquoi madame une telle a fait telle ou telle chose ? Mais il y aura eu en moi un être bien plus grand que l'écrivain et plus heureux que lui, c'est votre esclave. Mon sentiment est plus beau, plus grand, plus complet que toutes les satisfactions de la vanité ou de la gloire. Sans cette plénitude du cœur, je n'aurais pas accompli la dixième partie de mon œuvre, je n'aurais pas eu ce courage féroce ! Ditesvous cela souvent dans vos moments de mélancolie, et vous devinerez par l'effet-travail, la grandeur de la cause!

Votre journal m'a fait du bien à lire et je le relirai demain plus d'une fois. Il est six heures, il faut voir à inventer, puis à écrire de petites niaiseries pour Hetzel. Je vous quitte en vous envoyant ici mille fleurs de cœur !

Mercredi 6.

Hier, je suis sorti, mais j'ai beaucoup souffert; ce voleur qui m'assigne, votre lettre, ces émotions violentes et contraires m'ont fait beaucoup de mal. Si la colique, au dire de lord Byron, met l'amour en fuite, elle met bien plus certainement encore la faculté Imaginative à bas; et non-seulement j'ai souffert, mais encore j'ai eu le cerveau comme voilé. Cette nuit a été affreuse et le réveil peu agréable. Après avoir déjeuné, je me sens un peu mieux; mais il faut sortir pour les affaires courantes et je n'y pense qu'avec répugnance, tant je me sens faible et malade encore. Je n'en ai pas moins corrigé l'article pour Hetzel, et j'y ai fait la coda, le morceau le plus difficile à arracher. Il me reste un chapitre horriblement

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